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Sep / 12

L’ensauvagement, historique d’un terme pas si anodin

By / Marc Cheb Sun /

Ce mot a refait irruption dans le paysage médiatique depuis quelques semaines, popularisé par Gérald Darmanin qui, reprenant la terminologie d’extrême-droite, entend murmurer à l’oreille d’une partie de l’électorat. On aurait tort de sous-estimer ce que recèle cette expression. Retour sur ce terme qui puise ses racines dans l’histoire.

Ensauvagement

Historique d’un terme pas si anodin

Etymologiquement, le terme sauvage désigne un animal qui vit en liberté, dans la nature. Appliqué à l’homme, il souligne le caractère primitif et non civilisé de ce dernier. Cette figure du sauvage a évolué au fil des siècles. La rencontre des sociétés européennes occidentales avec le reste du monde, lors des « découvertes du Nouveau Monde », a fait émerger ce concept, permettant de désigner les autochtones de ces contrées. Il s’avère évident qu’on ne les envisage pas comme des semblables. Trois grandes périodes vont contribuer à la construction de ce mythe qui n’a pas complètement disparu de nos imaginaires.                                             

  • L’Eglise et la désignation du sauvage

Dès le XIVème siècle, les autorités ecclésiastiques ont légitimé la chosification d’êtres humains, en popularisant la légende biaisée de la malédiction de Cham, le fils maudit de Noé qui l’aurait vu nu et dont la descendance aurait été condamnée à la servitude. Les hommes à peau foncée descendraient de lui selon Origène, un des pères de l’Eglise. A l’époque, on exhume cette thèse pour justifier l’esclavage. En 1454, le pape Nicolas V émet une bulle papale au bénéfice du souverain portugais autorisant à soumettre les nègres de Guinée et les païens, au prétexte que leurs mœurs autorisent les sociétés occidentales à la civiliser. Tout au long de la période de la traite, l’image du sauvage va fluctuer. Qu’il s’agisse de Christophe Collomb ou de Jacques Cartier, leurs mémoires décrivent des autochtones aux rites rudimentaires, souvent nus, tour à tout accueillants, ou hostiles. Ce qui donne, notamment, naissance au fameux mythe du bon sauvage, autrement dit à la théorie de la pureté, de la simplicité et de l’innocence de peuples aux mœurs et à la technicité non complexe en apparence. Ce caractère enfantin est une justification de plus à la nécessité de les civiliser pour les élever.

  • Quand la science voulait prouver l’existence du sauvage

A partir du XVIIème siècle, de nombreux scientifiques ont tenté de savoir si tous les hommes qui peuplent la terre descendent d’une seule et même souche d’être. En 1677, le scientifique anglais William Petty, puis le français François Bernier, émettent l’hypothèse de l’existence de plusieurs races humaines, au même titre que les races d’élevage chez les animaux. Une origine commune entre les hommes et les grands singes est envisagée par Buffon au XVIIIème siècle et, dans les années 1850, les parutions de l’ouvrage de Charles Darwin (théoricien de l’adaptation des espèces) et de Joseph Arthur Gobineau (théoricien de l’inégalité des races humaines) marquent un tournant. Des scientifiques de cette période vont ainsi classifier les différentes espèces d’hommes, par origine, par exemple en mesurant leurs caractéristiques anthropométriques (crâne, type de nez…). Ils induisent ainsi l’idée que certains humains seraient plus aboutis que d’autres, ce qui justifierait notamment l’entreprise coloniale. On cherche entre autres à prouver la proximité des races dites nègres avec les singes. Des disciplines émergent dans ce but, comme la phrénologie (étude des aptitudes intellectuelles) ou la physiognomonie (déduction du caractère d’une personne à partir de son apparence). Ainsi pour résumer, les concepts racialistes du XIXème siècle -dont nous ne sommes pas totalement revenus- opposent les hommes issus des civilisations évoluées aux sauvages. Sans surprise, la race blanche est évidemment située au sommet.

  • Les zoos humains, le cinéma et la scénarisation de la sauvagerie

En pleine période d’expansion coloniale et de ségrégation raciale pour les sociétés du Nouveau Monde, des entrepreneurs ont créé de toute pièce des spectacles mettant en scène l’altérité. On est allé chercher les indigènes des colonies, leur faisant signer des contrats ne stipulant pas l’intégralité des conditions de vies qui seraient les leurs. On les a ensuite exhibés dans des zoos ou lors des expositions coloniales, sans possibilités de vivre au sein de la population majoritaire, avec pour directives de ne pas parler français lorsqu’ils le savaient. On a entre autres exagéré leur accoutrement, construit des villages n’ayant aucun fondement historique ou sociologique, faisant venir le public avec des titres tapageurs : « Venez rencontrer les cannibales ». Ces événements auxquels ont assisté des millions d’occidentaux, des années 1890 aux années 1930, ont contribué à construire dans la mémoire collective la figure d’un sauvage totalement scénarisée et accolée aux individus à la peau foncée. Le cinéma est ensuite venu entériner cet inconscient collectif avec des films comme King Kong ou Tarzan, dans lesquels le mythe de l’anthropophagie et la proximité entre les Noirs et les singes est plus que suggérée. On comprend donc plus facilement le mécanisme permettant de qualifier les joueurs de foot noirs ou l’ancienne garde des sceaux de macaques.

 

Aussi, convoquer à l’heure actuelle la thématique de l’ensauvagement, revient à envoyer un signal insidieux envers la frange de population qui souscrit encore aux thèses racialistes du XIXème siècle. Si Gérald Darmanin ne désigne pas nommément qui serait en phase d’ensauvagement, l’étude de ses déclarations met en lumière qu’il situe ce phénomène plutôt dans les quartiers populaires dont on connaît la composition ethnique. Ses insinuations demeurent donc dans la lignée directe des théories qui ont permis la persistance et la justification de la colonisation. La société ayant balayé d’un revers de main son passé colonialiste, nous abordons une phase où, non seulement, nous n’enseignons ni n’analysons collectivement la construction récente de la société française, mais aussi où nous persistons à envisager la gestion de l’ordre selon un prisme hérité de l’ère coloniale, sans en avoir l’air puisque peu de gens peuvent remonter le fil de cette mémoire. Il serait crédule de prêter au ministre de l’intérieur le bénéfice du doute quant à ses intentions réelles lorsqu’il répète à tout va que notre société s’ensauvage.

 

Bilguissa Diallo

 

Zoos humains : Aux temps des exhibitions humaines, Pascal Blanchard, Nicolas Bancel… La Découverte
https://www.cairn.info/zoos-humains–9782707144010.htm

Documentaire Arte : Sauvages, Au cœur des zoos humains
https://www.arte.tv/fr/videos/067797-000-A/sauvages-au-coeur-des-zoos-humains/

 

 

 

Marc Cheb Sun