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Fév / 18

Adnane Tragha raconte sa cité Gagarine

By / Marc Cheb Sun /

Adnane Tragha raconte sa cité Gagarine

Nous avions chroniqué le livre du même nom ; aujourd’hui c’est de sa version film documentaire qu’il s’agit. On a grandi ensemble, d’Adnane Tragha, dresse le portrait de la cité Gagarine d’Ivry-sur-Seine, à travers une galerie de personnages, des anciens habitants, qui témoignent de la vie dans ce grand ensemble emblématique de l’âge d’or du Parti Communiste dans les ville ouvrières de France.

Mise à disposition en 1961, la cité Gagarine abritait alors diverses communautés qui formaient cette France populaire d’antan. Jadis symbole de progrès social, la cité s’est dégradée peu à peu, à la mesure de la chute du PC et de la désillusion de la vie dans ces banlieues françaises où l’on croyait offrir à tout un chacun un confort inclusif qui suffirait à l’épanouissement.

Les témoignages touchants de Loïc, Samira, Michel, Raul et Saïd plongent le spectateur dans diverses époques et ambiances qui révèlent l’ambivalence des sentiments : à la fois l’amour pour cet endroit qui les a vus grandir, et le constat d’échec des politiques sociales et urbaines.

Un portrait de la banlieue juste, honnête, émouvant, loin du misérabilisme habituel, sans pour autant tomber dans la complaisance qui ferait oublier l’esprit critique de l’auteur du film et de ceux qui témoignent. Rencontre avec la réalisateur.

D’où est parti ce projet ?

En fait, le livre est venu après le film qui a été tourné il y a trois ans. La destruction de la cité a démarré en 2019. J’ai voulu faire ce film parce que plein d’initiatives étaient prises pour dresser le portrait de cet endroit, mais ça ne ressemblait pas au quartier que j’ai connu. A l’époque on s’intéressait aux habitants actuels de Gagarine. Les historiques étaient absents du récit du quartier, qui n’aurait pas été ce qu’il a été sans eux. J’ai eu envie de le raconter. Mais c’était surtout un prétexte pour faire le point sur la jeunesse des quartiers populaires des années 90. On voit aujourd’hui qu’ils ont bien évolué, se sont bien insérés.

Je voulais également rendre hommage aux génération des parents, notamment via l’intervention de Saïd, dont le parcours symbolise l’immigration algérienne. De nos jours, les parents de gens de ma génération décèdent dans l’anonymat, sans hommage. On ne peut pas raconter cet endroit sans nos aînés. C’est à nous de le faire dans la justesse. Sinon notre parole est confisquée ou instrumentalisée, caricaturée. Personne ne peut le faire mieux que nous.

 

Comment les personnages du documentaire ont-ils été sélectionnés ?

Il y a eu des parcours brisés dans notre génération mais ce n’était pas la majorité. J’ai été chercher ceux qui donnent envie de s’élever et de construire. Les gens qui connaissent mal les quartiers populaires de ma génération diront que Samira (chercheuse à Harvard) est un ovni, mais ce n’est pas le cas. Loïc, qui a eu un parcours de rappeur au sein du groupe La Brigade, était assez emblématique dans le quartier. Il y avait peu de Noirs dans ces années, donc on le remarquait. Et de par sa carrière dans la musique, j’ai trouvé original de traiter du thème de la différence à travers le rap alors qu’aujourd’hui, le rappeur est vécu comme une figure cliché pour un jeune Noir. L’idée était donc de montrer, via des personnages atypiques et marquants de Gagarine, que les trajectoires ne sont pas linéaires.

 

Quel a été le contexte de tournage ?

Il s’est étalé durant une quinzaine de jours sur deux mois. J’ai tenu à filmer dans la cité vide, il restait deux familles sur 350 appartements. Le bailleur a été très arrangeant. Ils ont mis à disposition des personnes pour ouvrir et fermer l’accès à la cité. On s’enfermait dedans pour qu’il n’y ait pas de squat.

J’ai essayé de mettre de la poésie dans le film, parce que j’étais touché par le fait de découvrir des espaces où ont vécu des amis. J’ai retrouvé par exemple des photos d’identité du père d’un ami. J’étais dans une certaine nostalgie que j’ai traduite entre autres par la place de la musique dans le film. Manuel Merlot est un chanteur d’Ivry, je l’avais vu faire une reprise de Gim’s en fanfare. Il a donc pu participer au film, c’est une façon de montrer d’autres habitants qui ont grandi dans ces murs. On a choisi des musiques lentes, et quelques passages festifs pour traduire l’ambivalence de Gagarine, à la fois un endroit où on a s’est construit, avec des moments de bonheur, et un endroit qu’on a fui parce qu’il a fini par nous sembler enfermant. Mais les mauvais souvenirs ont été occultés avec le temps. L’émotion a été au rendez-vous et ça se ressent dans le film.

 

Avez-vous eu du mal à boucler le projet et quel sera le parcours du film ?

On a eu presque aucune aide, hormis associative. L’industrie du cinéma nous a tourné de dos, quasiment tout a été autofinance, j’ai fait jouer mes contacts pour aller au bout du projet. Je voulais un film avec une qualité esthétique pour soutenir le propos. Pour autant, on prévoit une vraie sortie cinéma pour le film en juin prochain. Nous allons embaucher les compétences pour le faire programmer via ma société de distribution. On a vraiment travaillé sur la fabrication, on fera pareil sur la sortie.

 

Propos recueillis par Bilguissa Diallo

Projection en avant-première le lundi 14 mars à 20h aux 7 Parnassiens à Paris.

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Marc Cheb Sun