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Août / 24

MATHILDE ET MATHILDA

By / akim /

MÉMOIRES DE RÉSISTANCES 

Une histoire racontée par Françoise Vergès 

2015, Mathilda part à la rencontre de son ancêtre Mathilde, une femme noire, libre et révolutionnaire.
Une leçon d’histoire pour impulser d’autres regards et d’autres lendemains. 

MATHILDE

ET

MATHILDA

Mathilda, École des beaux-arts, mars 2015.
Mathilda sait enfin ce qu’elle présentera à son mémoire d’études en histoire de l’art ! Un travail sur la représentation de l’esclave dans la peinture européenne… Deux ans auparavant, elle avait assisté au Louvre à une visite guidée, organisée par une politologue et féministe réunionnaise : L’Esclave au Louvre, une humanité invisible. Un monde s’était ouvert. Il s’agissait d’identifier des tableaux où apparaissaient des denrées « coloniales », produites par des esclaves – café, sucre, rhum, tabac, coton – ou des ustensiles – cafetières, théières, sucriers –, et de constater combien la culture, les manières de faire, de vivre, de recevoir avaient été affectées par ces nouveautés. Comment elles étaient entrées dans la vie intime et quotidienne des Européens, au prix de l’invisibilité de celles et ceux qui les produisaient, les Africains déportés en esclavage dans les colonies européennes.
Mathilda avait passé ses années de licence et de maîtrise à étudier la peinture européenne sans que jamais il soit question de leur présence ni, bien sûr, de celle des autres traditions artistiques dans le monde. D’où ce désir. Étudier la représentation du Noir… Mais elle n’avait pas su formuler ce questionnement. Ses professeurs lui prêtaient une oreille distraite, quand ils ne la décourageaient pas de vouloir se lancer dans cette étude, au prétexte qu’elle risquait de ne pas trouver de travail dans une institution française. Lors des visites de musées, elle ne rencontrait aucun historien de l’art, aucun conservateur qui ne soit pas blanc. Elle se faisait inévitablement remarquer par ses questions sur la représentation du Blanc comme marqueur culturel et social, naturellement associé à la civilisation. Elle n’avait jamais osé avouer à ses professeurs, ni à ses amies qui s’étonnaient de son entêtement, l’origine de son intérêt. Son prénom, Mathilda, était depuis des générations lié à celui de Mathilde, la première fille de la famille. La légende familiale voulait qu’il soit celui d’une ancêtre noire, une femme libre et éduquée, d’origine africaine, qui avait vécu à Paris au xviiie siècle. Toutes les premières filles de la lignée portaient ce prénom en son honneur. Personne n’était capable d’en dire plus.
Qui était cette Mathilde ? La Mathilda du xxie siècle avait beau chercher dans les livres d’histoire des informations sur les Africains vivant en France au xviiie siècle, elle avait trouvé peu de chose. Sa mère, blanche mais avec des cheveux frisés (trace de cette ancêtre ?) serait, selon la légende, la descendante « directe » de cette Mathilde. Son père, lui, était martiniquais et noir. Elle-même était métisse, mais s’affirmait afro-descendante. Elle n’avait jamais eu honte de sa mère blanche, une femme rieuse, pleine d’entrain, très curieuse, qui l’avait emmenée dans les musées, au théâtre, au concert, aimait recevoir des tablées d’amis. Les parents de sa mère avaient accepté son mariage avec un jeune étudiant martiniquais dans le Rouen des années 1980. Un de ses oncles ne l’avait jamais admis. Son père enseignait les sciences dans un lycée, ce qui ne manquait pas d’étonner : un Noir professeur de sciences ? Sa mère était conseillère dans un collège de la banlieue parisienne : ses parents avaient fini par fuir Rouen à sa naissance, pensant éviter le racisme antinoir. Ce qui n’avait pas empêché Mathilda de constater des regards pesants sur ses parents, (un homme noir avec une femme blanche !), comme elle avait été témoin de remarques et actes racistes envers son père.

Elle avait commencé à lire des historiens comme Elikia M’Bokolo (1) qui rétablissait la dignité des sources orales dans l’élaboration de l’histoire de l’Afrique à l’époque moderne. Puis elle avait trouvé le Dictionnaire des gens de couleur (fin XVe siècle-1792) de l’historien Erick Noël. Elle avait appris que quinze mille personnes d’origine africaine vivaient dans l’Hexagone au XVIIIe siècle, dont plusieurs milliers à Paris ! En tirant le fil, s’appuyant sur des bribes d’archives, elle avait reconstitué dans les grandes lignes la vie d’une Mathilde à cette époque. Peu lui importait que cette femme soit véritablement son ancêtre, elle l’adoptait comme la première d’une longue lignée de Mathilde, dont l’existence faisait mentir le récit d’une France qui aurait toujours été blanche. Son histoire renvoyait à celle d’Africains qui n’avaient pas été esclaves, ou s’étaient affranchis de l’esclavage, musiciens, charpentiers, menuisiers, couturières, modistes, cuisiniers, officiers dans l’armée… 

NON SEULEMENT LES ESCLAVES SE SONT SOULEVÉS,
MAIS LEURS CHEFS PARLENT D'UN FUTUR SANS MAÎTRES NI ESCLAVES !

Un matin de mars 1795


Déjà 9 heures ! Mathilde est réveillée ce matin de mars 1795 par sa fille, une petite Mathilde, et par son fils Jean-Baptiste. Ils réclament à manger. Le soir précédent, elle est revenue tard, avec son mari René, d’une réunion du comité révolutionnaire du quartier de l’église Saint-Eustache. Mathilde et René ont accueilli la Révolution avec joie et espoir : ils participent, enthousiastes, à toutes les réunions. Dès 1791, René a parlé à Mathilde du soulèvement des esclaves de Saint-Domingue. Dans cette colonie française qui fournit plus de la moitié du sucre consommé en Europe, la plus riche des colonies, les esclaves se sont non seulement soulevés, mais leurs chefs parlent d’un futur sans maîtres ni esclaves ! René a voulu, comme tant d’autres Noirs, s’enrôler dans les armées révolutionnaires, mais Mathilde l’a convaincu qu’il serait tout aussi utile à la Révolution en continuant à composer, enseigner et écrire. Car René publie désormais des articles sur les droits des Noirs et l’histoire de l’Afrique dans des journaux révolutionnaires. Mathilde l’encourage et lui parle de ce jeune Africain qui a obtenu le titre universitaire de docteur en philosophie en 1830. Anton Wilhel Amo. Dans un article, René proteste contre le peu de reconnaissance et de promotion reçu par les soldats d’origine africaine des armées révolutionnaires.

Il y a un an, chargés de présenter au comité révolutionnaire l’histoire des Noirs en France, Mathilde et René ont donné des informations sur la série de décrets pris dès 1716, qui visaient à interdire la présence d’esclaves. Refusés par le Parlement de Paris (voilà pourquoi les Noirs cherchaient à s’établir dans cette ville plus libérale), ces décrets ont été aussitôt entérinés par les ports négriers de Bordeaux et de Nantes. Une succession de textes a suivi, dont l’infâme décret de 1768 à Nantes condamnant les « unions mixtes qui répugnent à nos mœurs et dont le fruit ne peut être qu’entaché de vices d’une espèce d’hommes qu’on n’aurait peut-être jamais dû permettre d’introduire dans ce climat ». En août 1777, le royaume a créé la Police des Noirs et interdit leur entrée, libres ou esclaves, sur le sol français sous peine d’une amende de trois mille livres ! La couleur devient un critère fondamental. En 1791, la Constituante abolit ces décrets et proclame enfin que tout individu pénétrant en France est libre.

Hier soir, Mathilde et René ont parlé des conséquences du décret du 4 février 1794 qui abolit l’esclavage, des résistances du parti colonial et des esclavagistes. Ils ont suivi tous les débats. Ils en connaissent les acteurs, les militants de la Société des Amis des Noirs, la Noire Jeanne Odo, qui, à l’âge de cent quatorze ans ans, se bat toujours pour l’abolition de l’esclavage à la Convention. Ils ont salué l’arrivée de Jean-Baptiste Belley, ancien esclave, « libre de couleur », affranchi grâce à son service dans l’armée pendant la guerre d’Indépendance américaine. Premier député noir à la Convention, Belley a été capitaine d’infanterie au Cap-Français et a combattu contre les colons blancs. L’insurrection de Saint-Domingue a pesé dans la décision de la Convention d’abolir l’esclavage. Ainsi, des esclaves, ces êtres que les esclavagistes disaient incapables de comprendre ce qu’étaient la liberté et l’égalité, ont finalement convaincu la France révolutionnaire de prendre cette décision. À la lecture du décret, Mathilde et René ont poussé avec la foule des cris d’enthousiasme.
Depuis, Mathilde, René et leurs amis, des Français du comité révolutionnaire, et leurs voisins de la rue Montorgueil, des artisans d’origine africaine, n’arrêtent pas d’imaginer un monde sans traite des Noirs et sans esclavage. Ils y voient le début d’une transformation sociale et culturelle bien plus profonde que la seule fin de la monarchie. Le comité révolutionnaire du quartier Saint-Eustache milite ardemment pour la disparition des critères raciaux. Dans ces années-là, Mathilde et René ne forment pas un couple exceptionnel. Les Noirs qui font partie de leur cercle vivent tous de leurs métiers, sont nés libres ou se sont affranchis : tous sont des militants de la cause antiesclavagiste.

LA NOIRE JEANNE ODO, QUI, À L'ÂGE DE CENT QUATORZE ANS,
SE BAT TOUJOURS POUR L'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE À LA CONVENTION.

Mathilde et René, le fil de l’histoire


René a dix-sept ans lorsqu’il arrive de La Barbade à Bordeaux avec ses maîtres en 1783. Né sur une plantation, il est, très jeune, fait domestique au service des enfants du maître. Présent à leurs leçons, il les ingurgite en cachette : les maîtres refusent que leurs esclaves sachent lire et écrire. Il a grandi loin de ses parents qui travaillent dans les champs sous les coups de fouet et vivent dans la « rue Case-Nègres ». René, lui, dort par terre, parfois au pied du lit du fils du maître, parfois dans un réduit près de la cuisine. Doué pour la musique, il a appris le violon et se produit, à l’occasion, lors de soirées. En 1783, ses propriétaires décident d’aller en France, leur fils exige que René les accompagne, il se voit déjà parader dans les salons, son domestique à sa suite. René, en écoutant les conversations, apprend l’existence de sociétés pour l’abolition de l’esclavage, qui aident les esclaves à s’affranchir. À peine arrivé, il s’échappe. Il sait que des hommes ont gagné leurs procès contre leurs maîtres en évoquant ce principe : La France, mère de liberté, ne permet aucun esclave sur son sol. Il a entendu les maîtres s’indigner du cas de Jean Boucaud, cet esclave qui, en décembre 1738, obtient non seulement l’affranchissement, huit ans après un procès intenté à son propriétaire, mais aussi le versement de quatre mille deux cents livres d’arriérés de gages !
À Bordeaux, René trouve des abolitionnistes prêts à l’aider à intenter et gagner son procès. Deux ans plus tard, il obtient sa liberté et part aussitôt pour Paris.

À son arrivée, début 1785, alors qu’il cherche un logement dans le quartier Montorgueil où habitent de nombreux Noirs, René aperçoit une très belle femme noire travaillant dans un atelier de couturière qui s’appelle tout simplement Chez Mathilde. Il fait sa connaissance, elle a quelques années de plus que lui, peu importe. Elle est curieuse, a une très grande conscience d’elle-même, n’admet aucune insulte, a voyagé et sait lire. Un an plus tard, ils sont mariés. Toujours passionné de musique, René gagne sa vie en recopiant des partitions pour un marchand de l’île Saint-Louis, en donnant des leçons, en composant et jouant dans un quatuor.

Fille d’une Malgache et d’un Mozambicain, Mathilde est née libre en 1758 à l’île Maurice. Elle a perdu ses parents très jeune, mais son talent de couturière l’a aidée à gagner sa vie. Elle est désormais une jeune femme et sa réputation dépasse les limites de Port-Louis, la capitale. Un jour, Mme de Balmas, épouse d’un haut gradé de l’armée française pour qui Mathilde a réalisé plusieurs robes et jupons, vient lui faire une étonnante proposition : accepterait-elle de l’accompagner comme couturière personnelle à Pondichéry où elle doit résider deux ans avec son époux ? Elle sera évidemment payée, n’aura pas d’autre engagement et ne sera, en aucun cas, considérée comme une domestique ou une esclave. Mathilde accepte, rien ne l’attache à Maurice. Elle découvre l’Inde. Elle apprend même que le continent de son père, l’Afrique, a eu des relations commerciales et culturelles millénaires avec l’Asie. Il existe donc une autre histoire que celle racontée par les Blancs ! Deux ans plus tard, elle suit Mme de Balmas à Paris. Ayant quitté son emploi de couturière personnelle, elle s’établit rue Montorgueil en achetant – avec le capital qu’elle a accumulé – un atelier sur la rue, et un appartement au-dessus. Elle a vingt-six ans quand elle rencontre René. Elle aime qu’il soit un musicien, un peu rêveur. Leur premier enfant, une fille, naît en 1787. Ils l’appellent Mathilde, un fils arrive en décembre 1793, ce sera Jean-Baptiste en l’honneur du député de Saint-Domingue.

Tout en exerçant leur métier, Mathilde et René poursuivent leurs combats au cours des années 1790-1800. Un engagement qui devient de plus en plus difficile : le parti esclavagiste gagne du terrain, l’Europe monarchique s’unit contre la Révolution. Ils assistent à l’arrivée de Napoléon Bonaparte, sont révoltés par le décret de mai 1802 qui rétablit l’esclavage dans les colonies françaises et les décrets contre les Noirs en France. Ils habitent toujours rue Montorgueil. La victoire des armées révolutionnaires haïtiennes contre celles de Napoléon leur redonne courage et espoir. Les formidables armées de l’Empereur vaincues par des Noirs ! Napoléon défait par Toussaint Louverture, par Dessalines ! Quelle fierté, quel message aux esclaves ! Le 4 février 1804, Mathilde et René fêtent dans la joie, avec leurs enfants et des amis, la création de la République noire d’Haïti et la première abolition de l’esclavage.  

2015, rue de la Mulâtresse-Solitude, Paris XXe

 

Mathilda travaille dans sa chambre louée au dernier étage d’une rue du xxe arrondissement qu’elle a rebaptisée rue de la Mulâtresse-Solitude, du nom de la résistante guadeloupéenne à l’esclavage (2). Oui, elle s’obstine à inscrire ce nom dans toutes ses correspondances, sur chaque enveloppe, avant de préciser le véritable intitulé juste en dessous, et ce malgré les protestations de la poste… Elle est comme ça, Mathilda !
Ce soir, elle achève le portrait de son ancêtre. Elle n’a pas pu retrouver de traces au-delà de 1804, mais se réjouit de savoir qu’elle ait pu fêter la victoire des esclaves d’Haïti.

Mathilda suit les routes de celle qui portait son nom au xviiie siècle : Afrique de l’Ouest, Afrique de l’Est, île Maurice, île de la Barbade, Pondichéry, Bordeaux, Paris…
Quels itinéraires extraordinaires !  Dans le monde de l’esclavage, il y eut donc aussi des personnes d’origine africaine vivant en Europe, libres et aux destins hors du commun. C’est une histoire globale faite de mémoires croisées qui se dessine : elle s’en inspirera pour écrire son portrait.
Pourtant, quand Mathilda en parle à ses amies, ces dernières, indignées par les formes contemporaines d’esclavage, ne voient ni en quoi l’esclavage colonial les concerne, ni son impact sur le monde. Mathilda est pourtant convaincue que ce fut un événement sans précédent, dont les héritages sont toujours vivants.
Elle leur parle des musiques, des littératures, de la poésie, des idéaux, des héroïnes et héros de l’Afrique et du monde noir, elle leur parle du racisme antinoir, de l’image déformée de l’Afrique.Tout cela n’appartient-il pas à leur monde ?

 

1. Auteur d’Afrique noire. Histoire et civilisations, Éditions Hatier.
2. En 1802, Napoléon rétablit l’esclavage : la Mulâtresse Solitude combat
aux côtés de Louis Delgrès. Survivante de la bataille du 8 mai 1802, enceinte, elle est exécutée par pendaison le 29 novembre, le lendemain de son accouchement.

 Des faits réels
Ce texte met en scène des Noirs vivant en France au XVIIIe siècle qui ne furent pas tous esclaves. Les personnages sont fictifs, mais les faits sont avérés : les décrets contre la présence de Noirs et d’esclaves, le procès d’esclaves pour leur émancipation, la présence de personnes d’origine africaine en France vivant de métiers divers, la participation de Noires et Noirs à la Révolution française, le rétablissement de l’esclavage par Napoléon…

RETROUVEZ CET ARTICLE DANS LA REVUE PAPIER NUMÉRO 2

Texte Françoise Vergès

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