« La relation dominé – dominant a fait son temps »

Oct / 14

« La relation dominé – dominant a fait son temps »

By / Florian Dacheux /

Anciennes colonies françaises, le Niger, le Mali et le Burkina Faso rejettent aujourd’hui la moindre présence française sur leur territoire. Comment comprendre cette immense crise politique ? Entretien avec Pierre E. Moukoko, auteur d’ Afrique : Les gâchis français – Plaidoyer pour un changement de paradigme paru chez Sinope Editions.

« La relation dominé – dominant a fait son temps »

Le ministère de la Culture a enjoint mercredi 13 septembre aux structures françaises subventionnées de cesser toute collaboration avec le Niger, le Mali et le Burkina Faso, trois pays du Sahel où ont été menés des putschs ces derniers mois. Comment analysez-vous cela ?
Au grand damne de tous observateurs avisés, en réponse aux conflits diplomatiques opposant la France à ces Etats du Sahel, les autorités françaises ont malheureusement jugé bon de poser un acte on ne peut plus inapproprié et contraire à ce qu’il convenait de faire face aux manifestions légitimes du mécontentement de ces pays africains. Ce faisant, Paris a par son action, inventé ce que d’aucuns qualifient d’ostracisme culturel au préjudice des artistes, étudiants et intellectuels africains. Une première ! En effet, après avoir interdit son territoire aux artistes originaires du Niger, du Mali, et du Burkina Faso, par décision du quai d’Orsay du 12 septembre 2023, les étudiants de ces mêmes pays ont reçu, le 30 août de la même année, une notification émanant du ministère des affaires étrangères français dans les termes clairs : « j’ai le regret de vous informer que nous annulons notre soutien pour votre séjour en France, toutes les prestations de Campus France sont annulées, billets d’avion, allocations et assurance santé. La France suspend son aide au développement à destination du Burkina Faso, du Mali, du Niger. Cette décision concerne également les bourses de mobilité du gouvernement français, dont vous êtes bénéficiaires ». Finalement, il y a lieu de s’interroger sur la compétence des dirigeants français. Les hommes et femmes politiques français ont-ils réellement compris la gravité de la situation ? Se rendent-ils compte des conséquences de ces décisions ? En quoi les artistes, étudiants ou intellectuels et peut-être bientôt de simples ressortissants de ces mêmes pays qui vivent paisiblement en France ont à avoir avec les conflits qui opposent Paris et ses anciennes colonies ? Il s’agit d’une situation gravissime. D’une faute lourde, une de plus. La France se perd. Elle s’enfonce volontairement dans une impasse. Elle ne stoppera pas sa perte d’influence dans cette zone qui était jadis son pré carré en posant des actes aussi anachroniques. Au contraire. Elle aggrave son cas. Elle creuse sa propre tombe.  Elle accentue le désamour des Africains à son encontre. Elle se met toute l’Afrique à dos. Elle prépare un boulevard aux pays émergeants comme la Chine, la Russie, l’Inde, la Turquie et autres qui n’attendent que ça pour prendre tous les marchés juteux. Il est donc temps que Paris se ressaisisse en instaurant un vrai dialogue avec l’ensemble de ses anciennes colonies. Tout est encore possible.

 

Dans votre dernier ouvrage, vous n’hésitez pas à dénoncer la politique néocoloniale de la France et son conservatisme. Comment analysez-vous le soulèvement de la jeunesse d’ « Afrique francophone » ?  
La jeunesse africaine et en particulier francophone, au même titre que la diaspora africaine de par le monde, en ont assez de la politique criminelle de la France. L’arrogance des hommes et des femmes politiques français est insupportable. Paris reste toujours aussi sourde et muette aux sollicitions légitimes des Africains. Cette situation a assez duré et doit s’arrêter. Depuis l’octroi des indépendances par la France à toutes ses anciennes colonies, aucun pays faisant partie de la zone Franc n’arrive à sortir la tête de l’eau. Les raisons sont connues. Tout pour la France et rien aux Africains. Rien pour les Africains mais tout pour les Français. Trop c’est trop ! Tout a été vissé par Paris. La France, en raison des accords inégaux qu’elle n’a pas craint de faire signer aux présidents africains, empêche le développement de ses anciennes colonies. Avec notamment la mise en place du franc CFA, une monnaie qui appauvri les Africains et enrichi la France notamment avec le fameux compte d’opération dans lequel les Africains doivent verser la moitié de la valeur de leur monnaie au trésor public français. Les Africains en ont assez d’être pauvres alors même qu’ils sont riches avec un sous-sol béni des Dieux. La Françafrique doit mourir d’une vraie mort. Les Africains doivent sortir de leur misère abyssale. C’est ça ou la mort. La liberté c’est maintenant disent-ils en chœur. La politique mise en place par De Gaulle par l’intermédiaire de son homme de main Jacques Foccart a encore de beaux jours devant elle malheureusement. Lasse, la jeunesse africaine dit de plus en plus non à la morne et cruauté de leur ancien colonisateur. Elle exige respect et considération. Elle en a assez de cette soupe gavée de mensonge et de pestilences qui lui est servie depuis belle lurette. Elle est devenue indigeste. Elle veut du meilleur pour son continent. C’est pourquoi, sans se morfondre ni se mortifier, elle crie, bouge, dénonce, réfute, conteste et proteste. Bon an mal an, cette jeunesse transforme sa colère et ses cris de douleur en carburant, en bouffée d’air et en oxygène, mais aussi en « sons à crocs en note en saudade ».

« Il faut un abandon total et immédiat par la France de l’esprit et des méthodes héritées de Jacques Foccart »

Certes, la France n’est pas responsable de tous les maux du continent africain. Mais on ne peut pas dire que son déni sur notre histoire coloniale aide à faire avancer les mentalités… De la pédagogie, de la transmission de notre histoire commune, des excuses et des réparations ne seraient-elles pas les bienvenues avant de construire demain ? Qu’en pensez-vous ?
Oui la France n’est pas responsable de tous les maux des Africains. C’est évident. C’est incontestable. Les dirigeants africains, ces satrapes sans dignité ni talent qui magouillent pour rester au pouvoir avec la complicité très active de la quasi-totalité de leurs cours suprêmes, ses sanguinaires sans honneur qui pillent leurs pays respectifs et qui assassinent leurs opposants, ses sycophantes obséquieux et serviles face aux dirigeants français ont aussi une grosse part de responsabilité dans le capharnaüm africain. Ils doivent tous s’en aller.

Pierre E. Moukoko

 

Ceci dit, la responsabilité de la France reste énorme. Elle est pleine et entière. Et les Africains le font savoir de plus en plus. Ils veulent voir un changement d’ère effectif prendre place. Ils exigent le départ des Français sur leur territoire et la récupération de leur souveraineté abusivement confisquée par la France depuis leurs indépendances de pacotille. Ils exigent la prise en main de la compétence de leur compétence. C’est évident. Aux yeux de la jeunesse africaine et même au de-là, le bilan de la France est négatif, très négatif. Le passage de la France en Afrique a laissé des traces indélébiles. Les Africains ont connu l’esclavage, la colonisation et la néo colonisation perpétrée par les mêmes individus. En ce qui concerne les Africains francophones, il s’agit de la France. Mais très curieusement, la France refuse de reconnaitre ces crimes qui sont pourtant incontestables. La France n’entend pas non plus présenter ses excuses aux Africains. Elle nie et renie sa responsabilité. Elle les minimise. Certains, et en particulier ceux situé à l’extrême droite de l’échiquier politique français, osent même dire haut et fort que la colonisation française en Afrique a été plutôt très positive pour les Africains. La France fait semblant de ne pas être responsable de quoi que ce soit et encore moins de la galère actuelle des Africains. Et pourtant, pour avoir massacré de 1904 à 1908 les Namias et les Hereros, nos amis Allemands fonctionnent autrement. Ainsi, pour avoir massacré ces Africains et pour les avoir parqués dans des camps de concentration (Konzentrationslager) comme des bêtes dans leur propre pays, elle a décidé de poser un acte de reconnaissance et de réparation. En mai 2021, Berlin a officiellement reconnu avoir commis un génocide contre ces Africains pendant leur occupation. Ainsi l’Allemagne a demandé pardon à la Namibie en raison de ses actes odieux et versée plus d’un milliard d’euros d’aides au développement à la Namibie. Comparaison n’est pas raison, c’est évident. Cependant, pourquoi la France n’entend-elle pas faire la même démarche auprès des Africains francophones et même au-delà ? Alors même que les hommes et femmes politiques français passent souvent leur temps à invoquer les actes posés par les Allemands en exemple. La question de réparation n’est pas à l’ordre du jour non plus. Et de ce point de vue, en 2001, lors d’une conférence internationale organisée par une instance onusienne à Durban en Afrique du Sud et ce, sous l’impulsion des Noirs américains, la question de la réparation qui n’était pourtant pas inscrite à l’ordre du jour avait failli donner lieu à débat. Cependant, la volonté du monde arabo-islamique de focaliser ses critiques sur l’Etat hébreu a fini par compromettre irrémédiablement les travaux. En raison d’un incident diplomatique entre la délégation palestinienne et israélienne, cette dernière a décidé de quitter la conférence. Elle fut suivie par les représentants des USA. A Durban, seul l’esclavage a été reconnu comme crime contre l’humanité. Nous osons espérer que la question de la réparation sera un jour abordée afin de solder cette période sombre de notre histoire commune.

 

Que proposez-vous en termes de solutions concrètes pour éviter un divorce qui pourrait être très meurtrier, au vu des enjeux politiques et économiques… ? 
Merci beaucoup pour cette question car elle est au cœur du débat actuel. Pour éviter le divorce entre la France et ses anciennes colonies, un effort de part et d’autre doit s’opérer. La mise en place d’une relation gagnant-gagnant s’impose. Les Africains doivent récupérer leur souveraineté confisquée depuis belle lurette par la France. Une relation équitable doit prendre place. Pour y pourvoir, un pragmatisme s’impose. La France doit modifier complètement sa politique africaine. La relation dominé-dominant a fait son temps et Paris doit intégrer cette donnée fondamentale. Elle doit arrêter de s’immiscer dans la gestion de la vie politique des Africains en imposant leur laquais comme chef d’Etat et en lui ordonnant la marche à suivre au profit de la France et non à celui des Africains. La Françafrique doit mourir d’une belle mort et enterrée. Parmi ces mesures à adopter immédiatement, plusieurs d’entre-elles sont fondamentales. J’aborde très concrètement cette question au chapitre 16 de mon ouvrage précité : abandon total et immédiat par la France de l’esprit et des méthodes héritées de Jacques Foccart ; mise à plat de tous les accords (coopération militaire, économique et autres partenariats) signés entre la France et les Etats Africains avant et après les indépendances ; mise en place de nouvelles relations économiques, avec notamment l’abandon de toutes les dettes africaines vis-à-vis de la France ; renonciation solennelle de la France pour son soutien inconditionnel aux dictateurs africains avec pour corollaire la défense de toute immixtion française quelle qu’elle soit, dans les affaires africaines ; achat par la France des matières premières africaines à leur juste prix et sans droit de préférence qui vaille ; abandon par la France du franc CFA, monnaie coloniale qui ruine les économies africaines et empêche le décollage du continent noir ; mise en place d’une relation gagnant-gagnant, équitable surtout profitable tant à la France qu’à l’Afrique. Plusieurs autres mesures peuvent bien évidemment venir s’ajouter à celles qui viennent d’être indiquées. La liste n’est donc pas exhaustive. Tout ce qui compte c’est l’équité, l’égalité et le respect mutuel ni plus, ni moins.

Comment observez-vous l’hégémonie de la Russie et de la Chine sur place ?  

La Chine et la Russie profitent des défaillances de la France et elles sont énormes d’autant plus que Paris n’a pas cessé d’accumuler des erreurs avant et après les indépendances de pacotilles qu’elle a donné à ses anciennes colonies. Pour être sincère avec vous, la Russie et la Chine y compris d’autres pays émergeants qui sont présents dans la salle d’attente de l’Afrique ne font pas forcément partie de mes préférences. Tout dépend en réalité pourquoi. La question essentielle à poser ici est de savoir pourquoi ces pays-là ? Dans quelles conditions ? Que gagnera l’Afrique dans ces relations ? S’agissant de la Chine et de la Russie, elles n’ont certainement pas un passé colonial comme la France mais sont-elles là uniquement pour le bien-être des Africains ? Il faut être naïf pour le croire. Ces deux pays comme tous les autres, sont actuellement en Afrique pour faire des affaires et c’est normal. Les Africains ne sont pas leurs amis ni leurs ennemis. Ils sont là pour leurs propres intérêts et si cela leur est possible, écarter définitivement la France de son pré carré d’antan. C’est de bonne guerre comme dirait l’autre. L’installation de ces deux pays dans le continent africain n’est plus à démontrer. Il revient donc aux Africains d’en fixer les règles et de faire le bon choix. Il est temps que les Africains entrent dans le cabinet de la réflexion et de réfléchir très clairement à la question de leurs propres intérêts. Car ces pays émergeants ne le feront pas à leur place. Il serait judicieux de prioriser les avantages des Africains et d’imposer les conditions qui favoriseront cet objectif salutaire. Une Afrique unie sera forte et intouchable. Elle résistera aux assauts violents d’où qu’ils viennent car l’union fait la force. Les dirigeants actuels de toutes les instances africaines doivent intégrer cette donnée. La CEDEAO, l’Union Africaine et les autres ne doivent donc prendre aucune décision qui ira à l’encontre de leurs propres frères. Le monde actuel est de plus en plus multipolaire. Les lignes bougent. La concurrence entre les alliés de l’OTAN et ceux du BRICS qui se mettent en place participent à ce chamboulement géopolitique. Pendant ce temps, l’Afrique cherche sa voie. Elle hésite à choisir son camp. Elle doit se dire qu’elle a un mot à dire d’autant plus qu’elle est l’avenir du monde.

 

 

Recueilli par Florian Dacheux 

Florian Dacheux