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Sep / 19

YACINE DAY BY DAY par Marc Cheb Sun

By / akim /

L’ENERGIE MUSULMANE

Une Histoire 

Deux petits vieux qui mettent en péril le peu de temps bien gagné qu’il leur reste… Pourquoi risquer sa vie en allant se trimballer dans les airs ? Yacine observe chaque passager, dernier instant avant l’apothéose. Personne ne peut tout prévoir… Alors Yacine détourne le regard. Mektoub !

YACINE

DAY

BY

DAY

par Marc Cheb Sun

Yacine observe le visage de cette femme assez loin de lui, un visage rieur, insouciant, à l’abri des sorts funestes du destin.

Elle a dans les trente ans, porte une robe bleue, elle ne devine rien, bien sûr, ne pressent rien de ce que Yacine sait. Légère, radieuse, ouverte à la vie. Elle apostrophe son compagnon, un type grand, un peu maigre, lui tend un passeport et une carte d’embarquement. Copie de Ray Ban accrochée à son T-shirt orange vif, un homme arrive à fond de train, il bouscule la femme sans ménagement en traînant sa valise. Il a quarante ans au moins, cinquante en fait, et s’excuse à peine. Elle, elle ne bronche pas, elle s’en tape. Elle est heureuse. C’est comme ça aujourd’hui, rien ne peut la détourner de son bonheur.

Les yeux de Yacine torpillent chaque passager avec la précision indécente d’une caméra infrarouge. L’autre femme à côté, là, un bébé dans les bras… Le bébé dort. Un deuxième lardon tire sur la robe de sa mère et bave sur le sol qui vient d’être astiqué. Ça saute aux yeux, pourtant, vu comme il brille, que le sol a été nettoyé avec amour par une sans-papiers au lever du jour. La femme semble exaspérée.

« Si tu le réveilles, tu vas voir…»

Yacine n’entend pas distinctement la menace, mais pas besoin d’être diplômé de la CIA pour en capter le message. Le lardon n’en a rien à cirer, il tire de plus belle, d’un coup lâche la robe et se casse la gueule. « Toi, mon gars…», se marre Yacine. Maintenant le gamin pleure ; l’autre, le bébé, se réveille, la femme du coup lui fout une – petite – claque sur la tête, la tête du grand en fait, le grand qui en rajoute une dose de décibels, révélant un potentiel pour le bel canto plutôt impressionnant. Les gens s’écartent discrètement, l’air de rien. Miracle œcuménique, tous prient à l’unisson

pour ne pas être placés aux côtés de la famille infernale.

Parmi ceux qui se rabattent stratégiquement sur leur gauche, il y a ces deux petits vieux que Yacine suit d’un œil attentif. Ils se tiennent par la main pour être sûrs de ne pas se perdre, comme un de ces couples d’oiseaux qu’on appelle « inséparables » et qu’on aurait largués au milieu de la foire du Trône. Pourquoi, arrivés à cet âge canonique, après avoir gagné tant de batailles existentielles, pourquoi risquer sa vie en allant se trimballer dans les airs ? se demande Yacine. Un instant, la question le déstabilise. Un doute. Le vieux propose à sa femme de s’asseoir en attendant le signal d’embarquement. Il y a beaucoup de tendresse dans son regard, de délicatesse dans ses gestes.

C’est con, quand même, pense Yacine qui les observe sans relâche, et une tristesse l’envahit sans crier gare. Une tristesse qui le submerge comme une vague déchaînée, prémices d’un tsunami mental, et il ne peut rien contre ça.

« Le tragique, c’est l’irrémédiable », avait glissé – cinq ans plus tôt – Mme Cotis, la prof de français, en apprenant le décès de la Mama de Yacine. Lui venait de fêter ses quinze ans. À l’époque, ces mots-là avaient fortement résonné.

« Le tragique, c’est l’irrémédiable », oui, et ces mots resurgissent devant cette banale scène d’aéroport. Deux petits vieux qui mettent en péril le peu de temps bien gagné qu’il leur reste à vivre… Alors Yacine détourne le regard.

 

Louisette tente d’allumer l’ordinateur qui s’entête à rester muet. Pas de mot de passe, pas d’écran. Du coup, la rouquine se rabat sur sa propre machine et cherche en ligne comment déverrouiller le PC de son frangin. Rien ne lui résiste, à Louisette. Rien… sauf ce satané ordi ! Ni une ni deux, Louisette fonce chez Sandrine, la hackeuse du quartier. On raconte que même la Corée du Sud l’aurait approchée pour réclamer ses services. Ou celle du Nord, elle ne sait plus.

Mais Sandrine est de mauvais poil. Pas envie de bosser. Elle vient de larguer son mec et ça lui laisse un drôle de parfum d’amertume, une sensation qui ne passe pas, y a rien à en tirer aujourd’hui.

« Tu pourrais faire un effort !

– Ça vient ou ça vient pas, c’est comme pour les médiums, on ne peut pas forcer la chose.

– Combien ?

– Quoi, combien ?

– Combien ?

– Cinq cents euros. »

Louisette connaît Sandrine sur le bout des doigts, elle sait bien que le prix n’est pas négociable. Et qu’il lui reste très peu de temps. À l’heure qu’il est, si elle a bien calculé, son frangin doit déjà être en salle d’embarquement. Et elle a bien calculé : dans sept heures et cinquante minutes très exactement, Mathieu franchira le seuil de la porte. Rentré au bercail. Alors, il sera trop tard pour découvrir la vérité. Pas de temps à perdre pour forcer cette machine du diable. Après, il lui faudra encore fouiller ses entrailles.

« Bouge pas, je reviens dans deux heures avec la thune. »

Difficile de savoir comment Louisette réussit à trouver ces fameux cinq cents euros, et ce en moins de deux heures. Mais ce qui est sûr, c’est que cent quatorze minutes plus tard, la rouquine se repointe chez Sandrine, la « Queen du hack », qui, à ce moment précis, vient d’identifier une ressource inattendue pour renvoyer son ex aux abîmes, argument irréfutable et sans appel qui tient en seulement trois mots : « C’est la vie ! »

Lorsqu’il entre dans l’avion, Yacine sent l’air se resserrer autour de lui. Plus moyen de reculer. Il y est, il y est ! Il repense à sa mère qui lui a tellement donné avant de disparaître. À son père qui compte très fort sur son avenir, à sa sœur qui a tant sacrifié pour lui. Les battements du cœur s’accélèrent. Boum boum boum boum. Yacine murmure la Shaada, la profession de foi, tout en gagnant son siège. L’hôtesse ne semble pas remarquer son stress. Tant mieux, plus il passe inaperçu, mieux c’est. Damned ! Voilà les deux petits vieux qui s’assoient juste à côté de lui, toujours aussi attentionnés l’un avec l’autre (« Tu as bien mis ta ceinture ? »). Un signe du sort. L’avion se remplit lentement : à tous les coups, il sera plein à craquer. Plein à craquer, l’expression pourrait faire sourire en d’autres circonstances. Yacine ne se détend pas pour autant. Mâchoire et dentition crispées, les muscles et la nuque sont raides. Le gamin, le grand frère du bébé, se précipite en menaçant l’hôtesse d’un pistolet à eau, et ça amuse très moyennement la jeune femme à lèvres rouges et uniforme bleu qui s’efforce, tant bien que mal, de rester aimable. Yacine se sent suffoquer, il voit les inséparables s’accrocher au siège. Il voudrait leur dire d’économiser leurs forces tant qu’on est à terre. Que le pire reste à venir. Mais il se tait. Il ne dit rien. Il faut seulement attendre. Attendre encore. Le décollage ne saurait tarder.

UNE TRISTESSE QUI LE SUBMERGE
COMME UNE VAGUE DÉCHAÎNÉE, PRÉMICES D'UN TSUNAMI MENTAL.

« Bingo ! T’es trop forte ! T’as niqué le mot de passe ! »

Après deux heures d’essais infructueux, la machine vient de céder. Louisette attrape l’ordi et file vite fait chez elle. Arrivée dans sa chambre, elle ferme la porte à clé, met son portable en mode silence. Face au PC, elle compte bien gagner la partie.

Sur le bureau trône la photo de son frangin, Mathieu. Un instant, Louisette hésite. Elle aimerait retrouver une confiance, ne plus douter, le mot est faible : ne plus être envahie, obsédée par le doute. Ne plus en rêver la nuit. Retrouver une innocence, une naïveté au moins. Et puis elle se sent responsable. Si elle fermait les yeux, si elle attendait encore, et si le pire arrivait ? Si, si, si… Tout le monde se tournerait vers elle, c’est sûr, et l’accuserait : Tu n’as rien vu ? Louisette, tu n’as rien vu ? Louisette ne le supporterait pas. Alors, une seule solution : passer à l’acte.

La voilà qui commence à explorer chaque entrée de l’ordinateur, chaque recoin, méthodiquement, elle n’évite aucune ruse possible, ne laisse rien au hasard. C’est comme un puzzle qu’elle reconstitue, et c’est le visage de Mathieu qui se dessine devant elle. Mathieu, jour et nuit. Le beau gosse qu’elle connaît si bien, les pieds sur terre, la tête dans les nuages. Peut-être celui dont elle ignore tout ? Ombre et lumière. Mathieu… Son frangin, quoi, Mathieu !

 

L’avion atteint désormais sa vitesse de croisière. Y a ce drôle de son qui plane dans l’air, ponctué de bip, bip, cette tonalité assourdie si spéciale, le son du vide, de la suspension. Les inséparables se sont endormis, tête contre épaule. Yacine observe les visages des passagers un à un, ceux qu’il entrevoit, ceux qu’il a mémorisés depuis la salle d’embarquement, la femme heureuse à la robe bleue, l’homme aux fausses Ray Ban, il s’invente une histoire pour chacun d’entre eux, imagine un bout de leur vie racontée au JT du lendemain, il entend même le ton du journaliste. Leur point commun ? Avoir embarqué ce jour précis, à cette heure-là, dans cet avion-là. On racontera la fameuse histoire de la femme qui aurait dû prendre une autre correspondance, celle du chanceux qui, « victime » d’une grève de bus, a finalement raté ce vol. L’incroyable force du destin. Yacine se raconte tout ça dans sa tête, et ça tourbillonne. Ainsi, le temps avance, le temps, les minutes et les heures.

La femme à la robe bleue s’est levée, elle passe tout près de lui. Yacine la suit des yeux, il sait pourquoi il ne peut détacher son regard. La courbe du visage, une grâce, l’esquisse de ce sourire permanent qui lui fait tellement penser à elle. Des choses gravées qui ne le quitteront jamais, il en est sûr. Un jour, il s’en souvient précisément, un matin, il s’est réveillé avec une absence, et un constat : il avait oublié le son de sa voix. Il ne l’entendait plus, comme ça, tout d’un coup. Il s’en était voulu, vraiment voulu, avait pensé qu’il aurait dû s’accrocher à ses intonations, les serrer fort contre lui, au creux de son oreille interne, pour ne pas les laisser s’échapper. Trop tard. Envolée, partie. « Le tragique, c’est l’irrémédiable », avait dit Mme Cotis, la prof de français. Le tragique, c’est l’irrémédiable. Alors il pense « 36 », pour se faire du bien.
Se le répète en boucle. 36. 36. 36. Et ça le fait.

 

36 : dossier verrouillé. Merde ! Louisette attrape son smartphone en quatrième vitesse.

« Sandrine, faut que tu me guides, là, tout de suite. J’ai vraiment plus le temps ! Explique-moi comment déverrouiller ce bullshit de dossier. OK pour cent, tu les auras demain. Vas-y, je t’écoute. »

Louisette a une horloge dans la tête. Trop tard pour reculer, maintenant elle doit savoir. 36. 36. C’est bon, elle jette le portable sur le lit, s’accroche à son écran, ouvre le dossier… Tombe sur une phrase, pas trois, pas deux, rien qu’une. Le soleil ne peut rattraper la lune, ni la nuit devancer le jour ; et chacun vogue dans une orbite.

Euh… Voilà qu’on sonne et re-sonne à la porte. Mieux vaut se débarrasser de l’intrus. Louisette se précipite. Mince, c’est Selim, le meilleur pote de Mathieu.

« Je passais juste voir si Mathieu était rentré.

– Pas encore. Il doit atterrir dans… (Elle jette un œil à sa montre). Ah oui ! Quand même, dans deux heures ! Faut que j’te laisse, Selim, j’suis trop à la bourre.

– Ah ! Ok, bon ben…»

Pas le temps de finir sa phrase, Louisette a claqué la porte. Selim a remarqué la distance que Louisette installe entre eux depuis quelque temps. Comme si… Comme quoi ?

Aucune idée, en fait, juste un sentiment, un regard qui, parfois, rôde sur lui, l’air de rien. Un point d’interrogation qui plane. Une chose est sûre : faudra qu’il en parle à Mathieu. Ça l’emmerde pour son pote, mais surtout ça l’emmerde pour Louisette. Louisette, il la kiffe. Et c’est pas près de changer.

Elle, elle fonce sur la boîte mail. Fait une recherche par mots clés. Rien. Alors elle tape « 36 », du nom du dossier verrouillé, comme ça, pour voir. 36 rue de l’Horloger. Ok, ça c’est l’adresse du club de volley. 36 euros, la place pour le concert de James Blake. Ça va, il s’emmerde pas, le frérot ! 36. Seulement 36. Bingo, une phrase fait écho – un bel écho – à sa première découverte. Et une preuve pour eux est la nuit. Nous en écorchons le jour et ils sont alors dans les ténèbres.

DOMINER SA PANIQUE,
DOMINER LE VIDE.
NE PAS CÉDER.

Le soleil ne peut rattraper la lune, ni la nuit devancer le jour ; et chacun vogue dans une orbite. Et une preuve pour eux est la nuit. Nous en écorchons le jour et ils sont alors dans les ténèbres.

Yacine se répète les paroles en boucle, Et une preuve pour eux est la nuit, jusqu’à faire corps avec elles. C’est décidé, cette lutte à bras-le-corps, il ne lui cédera rien. C’est sa volonté : plus rien n’existe autour de lui, ni la femme heureuse, ni les inséparables. Pas d’avion, pas d’hôtesse, pas de duty free, rien. Seulement sa bataille, dominer sa panique, dominer le vide, le rien. Ne pas céder. 36, 36, 36. Ces mots, il leur doit déjà tellement ! Un jour de 2010, cinq ans plus tôt, lorsque Mama a dit adios sans crier gare, la terre s’est effondrée sous chacun de ses pas, une crevasse qui le propulsait jusqu’au centre de la terre, il a marché, marché, repoussant le vent, transgressant la pluie, l’orage n’existait plus, il n’y avait plus que lui, seulement lui et l’absence. Yacine n’avait pas vu la mort venir, rien deviné de son intransigeance, rien soupçonné. Mama était pourtant malade, très malade, et depuis des années. Mais Yacine n’avait jamais imaginé la mort, il ne l’avait jamais nommée. Il y avait eu les larmes du père, le désarroi de sa sœur, les visages défaits, les âmes volées. Et trois mots posés sur sa terrible solitude. Le tragique, c’est l’irrémédiable.

 

Ya sin, la trente-sixième sourate. Et le soleil court vers un gîte qui lui est assigné ; telle est la détermination du Tout-Puissant, de l’Omniscient. Et la lune, Nous lui avons déterminé des phases jusqu’à ce qu’elle devienne comme la palme vieillie.

Louisette retrouve l’intégralité des échanges avec Selim. Cinq années de mails, rien n’a été effacé, tout est là. À s’en saisir comme ça, planquée dans cette chambre par cet après-midi de juin, elle se sent toute bizarre. Dehors il y a la lumière crue du jour, la vie qui continue. Louisette, elle, est hors du temps. À y repenser, rien de fondamental n’avait changé chez son frère, pas de repli, pas de fermeture au monde. Seulement cette force qu’il semblait avoir reconquise et qui échappait à sa sœur. Un sens retrouvé lorsque la vie n’en avait plus, une énergie. Une nuit, elle l’avait entendu psalmodier ces phrases étranges, ponctuées de mots arabes, sans pouvoir communier avec lui. Témoin et rien de plus. Depuis, il y avait eu d’autres nuits, d’autres musiques, et toutes lui échappaient. Louisette avait soupçonné Selim, le pote de Mathieu, elle avait douté, douté, douté… jusqu’à imaginer le pire pour son frère. Converti, le mot était lâché. Un autre monde, autre univers, empli de burqas, de jihadistes décervelés. Selim avait l’air cool, oui, mais beaucoup avaient l’air cool. Jusqu’au jour où… Ya sin, la trente-sixième sourate. Ya sin. Mathieu préparait son voyage depuis longtemps. Lui parlait de « voyage spirituel ». Mais, quand Louisette voulait en savoir plus, il se taisait. Juste parce qu’il ne savait pas. Parce qu’il cherchait une route à suivre, l’Ouzbékistan peut-être et ses musulmans soufis depuis toujours harcelés par les porteurs de haine. Son silence, c’était de l’indécision. Hantée par les images de guerre, Louisette en faisait un secret, un danger. Alors elle l’observait, cherchait des signes chez Selim ou chez lui. Parce qu’elle l’aimait son frangin, plus fort que tout. On dit bien Qui cherche, trouve. Mais là, elle ne trouvait rien, niente, que dalle. Plus elle entendait les journalistes causer des « fous de Dieu », moins elle avait de réponses. Et plus elle flippait. Seule avec ses questions, et jusqu’à l’obsession. Aujourd’hui face aux entrailles du PC, elle fait un seul et maigre constat : Mathieu signait Yacine lorsqu’il écrivait ses louanges au Seigneur et, plus encore, lorsqu’il Lui parlait de Mama. Rien d’autre. Beaucoup pour lui. Mais, pour elle, hein, pour elle, elle en fait quoi de ça, maintenant ?

Lorsque Yacine prenait l’avion, et ça depuis la mort de Mama, il se retrouvait en état de tachycardie mentale et se racontait chaque fois la même histoire. Conscient que tout se jouait dans son imagination, mais impossible à contrôler. Les psys appelaient ça du flight-delirium. Alors voilà ce qui envahissait sa tête… Cet aller entre ciel et terre ne pouvait avoir de retour. Rien à faire pour se raisonner, chaque détail s’avérait être le signe de l’ultime voyage. Les vivants expérimentaient leurs derniers instants. La chute était fatale : tout ce qui s’offrait à ses yeux témoignait d’un même compte à rebours. Terrible, oui. Panique in the air.

Ce jour-là pourtant, en frôlant les nuages à bord de ce Boeing old school, Yacine-Mathieu trouve en lui un recours inattendu. Ces nuages, semblables à ceux qu’il observait cinq ans plus tôt à la recherche d’un signe de Mama… Le cadeau de Selim resurgit en apesanteur, sans prévenir. Cet immense cadeau qu’il remit entre les mains de Yacine, un jour de 2010, pour ne pas abandonner son pote. L’abandonner à l’absence, à la panique, peur de tout… Coupable d’avoir laissé partir Mama,Yacine ? Peur de l’enfer même, oui, de l’enfer, l’enfer sur terre, l’enfer ailleurs. Ce cadeau, la trente-sixième sourate, dite « cœur du Coran ». Ya sin. La douceur des prières de Selim, leur musique, la tendresse de son émotion… Le charme du Verbe. Une reconquête de vie, une douceur enfin retrouvée malgré le chagrin d’avoir perdu Mama. Désormais, Yacine pouvait vivre avec sa douleur.

Un texte salvateur, inestimable présent de l’ami Selim, de nouveau psalmodié ce jour de 2015 pour maîtriser son trouble au cœur de l’engin hurlant. Machine de ferraille filante au milieu des airs… 36, 36, 36, et ça le fait.

 

Maintenant, Louisette hésite à lire le dernier mail envoyé par Mathieu. Poursuivre ou pas ? La rouquine fait semblant de se poser la question. Ni une ni deux, elle s’invente une réponse. Bon, finalement, là, au point où elle en est, à quoi bon renoncer ?

yassinlevivant@gmail.com, 22 h 53

Selim, au fait, tu penses quoi de l’enfer et du paradis ?

selimlebrave@yahoo.fr, 22 h 55

Tu connais Rabia Al’adawia ?

yassinlevivant@gmail.com, 22 h 57

Non, connais pas, c qui ?

selimlebrave@yahoo.fr, 22 h 59

Une soufie arabe du temps de Charlemagne, une grande muslim, on l’appelle la mère du bien. Elle a dit : « Je veux verser de l’eau dans l’Enfer et mettre le feu au Paradis…»

yassinlevivant@gmail.com, 23 h 

Hein, quoi ???? Elle est cinglée, celle-là ?

selimlebrave@yahoo.fr, 22 h 59

« Je veux verser de l’eau dans l’Enfer et mettre le feu au Paradis afin que disparaissent ces deux tentures. Et que les hommes cessent de prier Dieu par peur de l’Enfer ou par espoir d’entrer au Paradis, mais uniquement pour sa beauté éternelle. »

 

Tout d’un coup la sonnerie de la porte d’entrée retentit.

Louisette éteint vite fait l’ordi de son frérot, saisit brusquement son smartphone abandonné sur le lit. Et se précipite dans le couloir.

RETROUVEZ CET ARTICLE DANS LA REVUE PAPIER NUMÉRO 2

Texte : Marc Cheb Sun

Grandes images :

Image horizontale : Théo Birambeau 

Image carrée : Théo Birambeau (photo), Shoof (peinture)

 

ACTU DU SUJET ! 

Le 19 janvier 2018, lecture-performance de Yacine day by day à l’institut des cultures d’islam

ICI Goutte d’Or : 56, rue Stephenson – 75018 Paris
Categories : Fictions
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