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Avr / 02

Le sens du Nil

By / Marc Cheb Sun /

Une nouvelle, une histoire

Ecrite, racontée à deux voix : une mère, une fille

 

Le sens du Nil est une nouvelle écrite par Johanna Barasz, ancienne prof d’histoire géo, et sa fille Margaux, alors âgée de treize ans. Tandis que la mère s’est glissée dans la peau de la professeure et du conseiller ministériel rêvant d’un monde plus juste, la fille, elle, a prêté sa voix à Moussa, jeune adolescent migrant livré à la cruauté d’une société qui le condamne à n’être rien. Cette nouvelle est portée par trois souffles, perdus, révoltés, guidés par la seule option qui leur reste : le pas de côté.

LE SENS

DU

NIL

par Johanna Barasz,

Margaux Dellacherie–Barasz (13 ans)

 

 

 

 

Une flèche. Elle n’a aucun sens cette flèche. Toutes les flèches doivent pourtant bien avoir un sens, non ? 

Elles indiquent, elles pointent, elles désignent. Mais le sens de cette flèche là n’en a aucun – de sens. Elle n’indique rien, ne pointe sur rien, ne désigne rien. Elle est insensée. Et plonge Marie dans un abîme de perplexité.

Ce n’est pas triste, comme ces perles du bac ressassées que son cousin lui envoie tous les ans, depuis sa première prépagrég’ (“Ah Ah ! Je parie que tu dois en voir de belles maintenant toi aussi, tu devrais les noter, tu pourrais les publier et devenir riche, lol”). Pas drôle non plus, comme peuvent l’être les saillies volcaniques et décalées qui l’obligent à se pincer le nez et se mordre les joues pour ne pas rire quand elles surgissent, éruptives, absurdes, de la bouche de ce gamin dont elle ne sait toujours pas s’il a un grain ou s’il se fout d’elle. Même pas irritant, comme l’irrite Mélanie quand elle tend son ongle vernis bleu et écaillé avec une telle insistance sautillante – elle ne lève pas la main, Mélanie, elle tressaute – qu’elle est obligée de s’interrompre (“Madame, l’Egypte des Pharaons, c’est de l’histoire ou de la géographie ?”).

En passant le doigt machinalement sur ce trait horizontal, ce trait appliqué, tracé à la règle, au stylo bleu, Marie n’est ni agacée, ni déçue. Elle est… déconcertée.

Marie frappe à la porte et patiente en attendant que Sylvain, son tuteur, vienne lui ouvrir. Privilège non écrit conquis de haute lutte, à force d’ancienneté, d’inertie et d’un savant tapissage de cartes anciennes, Sylvain a sa propre salle de classe. Pas vraiment à lui. Mais comme très peu de cours s’y déroulent hors de sa présence et que personne ne lui conteste le droit de l’occuper pour corriger ses copies ou remplir ses bulletins, c’est tout comme. Ce n’est pourtant ni la déférence ni la timidité qui retient Marie de débouler sans crier gare dans l’antre de son tuteur. Simplement, les portes des classes, jaune canari, n’ont pas de poignées extérieures. Il faut ce qu’il faut pour prévenir les intrusions des collégiens retardataires et des exclus de cours qui errent dans les couloirs sur le chemin du bureau du CPE, à la recherche d’un méfait qui viendrait justifier a posteriori leur exclusion forcément injuste.

« Sérieusement, elle était claire ma consigne, non ? A l’impératif avec un verbe d’action précis pour que l’élève sache exactement quelle est la tâche à réaliser, restrictive pour mobiliser des connaissances bien précises…

– Arrête, tu parles comme un bouquin de Philippe Mérieux

– Pardon…

– T’excuse pas, tu n’y es pour rien si on vous apprend des conneries à l’ESPE. C’était quoi ta consigne ?

– “Sur la carte de l’Egypte ci-dessous, trace une flèche au stylo bleu pour indiquer dans quel sens coule le fleuve”

– Et alors, ils ont tous fait une flèche vers le bas ?

– Non. Enfin si, quelques uns, mais ça je m’y attendais. Ce à quoi je ne m’attendais pas, c’est à ça –

Sur la copie qu’elle tient entre les mains et qu’elle lui tend, une flèche transperce le Nil de part en part.

– Mais qu’est-ce qui a bien pu se passer dans sa tête ? Qu’est ce qui peut bien se passer dans la tête d’un môme qui dessine un fleuve qui coule perpendiculairement à lui-même ?

Les yeux fatigués de Sylvain se lèvent vers Marie. Il hausse les épaules, déplie les jambes, pose ses coudes sur la table et le menton sur ses doigts croisés.

– Ce qu’il se passe dans sa tête ? Rien. Il ne se passe rien, dans sa tête, Marie.

************

 

Sur la carte du Nil ci-dessus, trace une ligne au stylo bleu pour indiquer dans quel sens coule le fleuve.

Moussa essaye en vain de se remémorer sa leçon qu’il n’a pas vraiment pu apprendre. Il baisse les yeux vers la carte à la recherche d’une information, son regard accroche le mot Méditerranée, et il tressaille. Les souvenirs qu’il essaye depuis des mois de garder au plus profond de sa mémoire ressurgissent tout à coup.

Ce sont les sons qui reviennent en premier. Les cris de détresse résonnent contre les parois de son esprit, insupportables, hurlant le nom d’une mère ou d’un enfant. Quelquefois Moussa les a entendus s’accompagner de prières adressées à un dieu auquel on se raccroche comme à un gilet de sauvetage, pour oublier sans doute que les vrais gilets ne seront que peu utiles en cas de naufrage.

Par-dessus les hurlements de terreur des hommes, le bruit fracassant de la mer est là, menaçant de vous attirer en elle pour l’éternité. Lorsqu’il était plus petit, le jeune adolescent l’aimait bien, la mer. Il en rêvait, il ne l’avait jamais vu mais elle représentait pour l’enfant qu’il était une promesse d’aventure et de voyage. Après avoir entendu pendant ces terribles instants à quel point le claquement des vagues pouvait être terrifiant, plus jamais il ne parviendrait à porter ce regard innocent sur l’océan.

Alors que sa tête est déjà envahie par les bruits, arrivent les odeurs. La crasse pénètre de nouveau par ses narines, l’écœure, lui donne envie de vomir. Mais le pire ce n’est pas de sentir la puanteur émanant des autres. Le pire, c’est de savoir qu’on pue, qu’on pue comme on n’a jamais pué, qu’on est incapable de se laver et qu’on ne le sera sûrement pas avant plusieurs jours, le pire c’est de savoir tout cela mais de n’en avoir rien à faire. Car à quoi bon sentir la rose lorsqu’on risque de mourir demain ?

Et comme pour le bruit, le parfum de la mer vient recouvrir le tout. Quand Moussa y repense, elle n’était pas si mal, cette senteur-là, mais elle est tellement associée dans sa tête à la traversée qu’il se souviendra toujours des embruns salés avec un frisson d’horreur.

Puis les images, comme des sangsues viennent se coller à son esprit, visions tout droit sorties de films d’épouvante, du bleu et beaucoup de noir, il ne sait pas pourquoi autant de noir, sûrement son cerveau qui a dû tout reconstruire. Paniqué, il ferme les yeux ; rien n’y fait. Des bouts de ce que ses yeux ont vu flashent dans son esprit, la languette d’un gilet de sauvetage, la coque de l’embarcation, une main, un regard… Il voudrait crier, mais seul un tout petit gémissement sort de ses lèvres, qui lui vaut un regard interrogateur de sa professeure auquel il ne répond pas.

Enfin vient le toucher, le contact des corps des autres passagers qui frottent contre son fragile corps d’enfant, il sent encore le tissu gorgé d’eau salée lui coller à la peau, l’irriter, l’oppresser. Il a mal, il n’en peut plus, plus du tout, il va pleurer, mais il ne faut pas craquer. Il se sent enfermé, à l’étroit. Il n’arrive pas à se convaincre qu’il est dans une salle de classe et pas sur ce foutu bateau. Avec un ultime effort, il rouvre les yeux. Ceux-ci se portent de nouveau sur la consigne qui lui a fait perdre les pédales. Il ne connaît pas la réponse et il reste seulement quelques minutes de cours. Alors, d’une main tremblotante, il prend un stylo et trace une petite flèche perpendiculaire au fleuve, pointant tout droit vers la fenêtre.

En espérant qu’un jour, enfin, il sera libre.

**************

 

Guillaume est préoccupé. Cet incendie, à Bondy, il n’aime pas ça.

En captant sur l’écran de la télé perpétuellement allumée dans un coin de son bureau l’image d’un obèse rougeaud aux yeux porcins, menotté, devant un pavillon éventré par le feu, le jeune conseiller du ministre de l’Education nationale avait tout de suite su que cela ne sentait pas bon. Ça puait l’odeur rance de l’instrumentalisation, celle qui transforme les bourreaux en victimes et les cadavres en coupables. Un bref coup d’œil aux réseaux sociaux lui avait confirmé ce qu’il pressentait : les corps des jeunes brûlés n’étaient pas encore refroidis que déjà refluait la vague d’indignation qui avait saisi Twitter à l’annonce du feu, sans nul doute criminel, qui avait ravagé un squat de la banlieue parisienne. Le bâtiment insalubre qui abritait une dizaine de gamins réfugiés s’était embrasé en quelques minutes. Trois d’entre eux, pris au piège des flammes alimentées par l’essence répandue le long des murs, avaient péri. Le juste courroux contre l’ordure responsable du drame et l’indignité du gouvernement/de la mairie/de tous ceux qui avaient laissé « faire cela » avait été aussi intense qu’éphémère. Quelques heures seulement avaient suffi pour que surgissent, dont ne sait où, photos et témoignages qui changeaient tout.

Des « enfants » ? C’était vite dit. On doutait même qu’ils soient mineurs, ils auraient – ils le font tous, non ? – menti sur leur âge pour profiter de la mansuétude des autorités. Déjà qu’à 17 ans, on n’est plus un enfant, à 19, pensez-vous, dans leurs pays, ils en ont déjà 4, des enfants… Des « innocents » ? Vite dit aussi, disait le « voisin » sans nom ni visage dont les déclarations, partagées et retweetées des centaines de fois, faisaient le bonheur de la fachosphère. Une bande plutôt, qui terrorisait le quartier. On n’osait plus sortir depuis qu’ils avaient débarqué, on rentrait chez soi en rasant les murs. Des vélos disparaissaient des arrière-cours, on ne retrouvait plus le lapin de la petite Choiseul – ils l’avaient sans doute bouffé, ces cannibales. Alors que Marcel, le proprio, l’obèse menotté, il avait tout perdu. C’était un peu sa vie, à lui aussi, à lui d’abord, qui était partie en fumée. C’est sûr, il a déconné Marcel, disait maintenant, face à la caméra de la chaîne info, son vieux pote d’enfance. Mais c’est pas un mauvais gars, vraiment. Puis faut le comprendre : des mois que ça durait cette affaire, des mois qu’il bataillait pour recouvrer la jouissance légitime de son bien… Il avait eu peur, Marcel, il osait pas leur demander de décaniller, c’était des costauds ces gars là, des gars qui n’auraient pas hésité à lui cogner dessus en gueulant allahou akbar – on avait quand même retrouvé des bouts de tapis de prière, dans les cendres.

L’esprit de Guillaume ne parvient pas à quitter Bondy. Ni l’horreur des faits, ni son dégoût de l’inconstance de l’opinion publique ne justifient pourtant qu’il s’y attarde. Guillaume a du travail – beaucoup – et cette affaire sordide n’a rien à voir avec son travail. Aucune raison qu’il y passe du temps. Et pourtant, au lieu de s’y remettre, il cherche sur Google Map l’image satellite du squat. Chemin de Groslay. C’est laid et triste, sans excès – pavillons, jardinets, entrepôt, friche, pavillons encore. C’est surtout à même pas deux bornes du collège où enseigne sa sœur Marie. En passant sous l’Autoroute et en traversant la Nationale, à peine vingt minutes à pied. Des gamins qui habiteraient là pourraient y être scolarisés. Enfin, des gamins normaux, avec au moins un parent, un toit pas trop percé sur la tête et de la bouffe, la plupart du temps, dans leur assiette. Ceux du squat, il ne fallait pas y compter. Guillaume ne sait pas trop d’où ils viennent mais il se doute que les fonds de culotte de ces mômes se sont davantage usés sur les sols à nu des cales et des camions qui les ont emmenés là que sur les bancs des écoles. Ils sont où, d’ailleurs, ces gosses, les survivants, ceux qui ont échappé aux flammes, par instinct de survie ou par chance ? En repensant aux vidéos tournées le soir de l’incendie, il en revoit une poignée, au pied de l’ambulance, enroulés dans leur couverture de survie. Sur les images, ils sont quatre, cinq, tout au plus. L’ASE a dû les prendre en charge, depuis. Mais les autres ? BFM a parlé d’une dizaine : ont-ils échappé à l’œil des caméras ? Ou se sont-ils échappés tout court, évanouis dans la nature ?

– Ils sont devenus quoi, tu crois, les mômes du squat de Bondy ? demande-t-il à la conseillère budgétaire qui vient de passer une tête dans l’entrebâillement de sa porte.

– Hein ? De quoi tu parles ?

– Des réfugiés. L’incendie il y a quelques jours, t’as pas vu ?

– Ah ça ? Si, si, j’ai vu. Aucune idée. Karaoké ?

Guillaume pointe du menton les parapheurs qui forment une pile sur son bureau – encore du taf, et du sommeil à rattraper. La prochaine fois, sans faute.

Guillaume prend une décision. Il ne laissera pas tomber. Ces gamins auraient dû être à l’école quand l’incendie s’est déclenché. C’est suffisant pour que ce soit son problème, finalement. Il compose le numéro de permanence de la Préfecture de Seine-Saint-Denis et tombe, à sa grande satisfaction, sur le directeur de cabinet du Préfet. Le conseiller apprécie le type, un certain Bertrand, qui lui fait davantage penser à un flic sur le retour qu’à un rejeton de la bourgeoisie frais émoulu de l’ENA. Grande gueule, d’une finesse que ne masquent pas ses manières un peu brusques et sa grossièreté assumée, il donne l’impression d’avoir un pied solidement planté dans la terre meuble de son Perche natal et l’autre coulé dans le bitume de la cité. Son sourire de brigand et ses mains épaisses aux ongles rongés jusqu’à la racine inspirent une confiance irrationnelle à Guillaume.

« Tu bosses encore ? lui demande-t-il un peu bêtement.

– Non, je fais du poney, là, tu crois quoi ? Avec le bordel qu’on a en ce moment, les migrants qui débarquent de partout, je suis sur le pont toutes les nuits… Et toi, qu’est-ce que tu fous, scribouillard ? T’es pas encore couché ?

– C’est pour ça que je t’appelle justement. Les migrants. L’incendie de Bondy plus précisément. T’aurais des billes pour moi ?

– Qué, des billes ? Tu regardes pas les infos, t’as pas entendu le proc’ ? Si oui, tu sais tout ce qu’il y a à savoir : un abruti a mis le feu à son pavillon pourri, résultat, trois squatteurs sur le carreau. Rien d’autre. Y a même pas eu besoin d’enquête, ce connard a été chopé en moins de deux… Avec l’arnaque à l’assurance et le fait qu’il extorquait du pognon aux gamins, il va prendre cher. Il n’est pas prêt de revoir la lumière du jour si tu veux mon avis.

– Oui, oui, je sais tout ça. Mais les mômes ?

– Les mômes ?

– Ils sont devenus quoi ?

– Pourquoi tu veux savoir ? »

Guillaume perçoit l’once de suspicion dans la voix de Bertrand. Pour couper court, il s’empresse de répondre : « C’est le Ministre qui demande.

– Ah ouais ? Je ne comprends pas bien ce qu’il y a pour vous, là dedans… Mais si c’est le ministre qui demande… Attends, je retrouve le dossier. Voilà. Ils étaient une dizaine à squatter là. Le plus petit ne devait guère avoir plus de 12, 13 ans, et le plus vieux, on ne saura jamais s’il était mineur ou majeur, vu qu’il est mort, et qu’on va pas aller lui regarder les os maintenant…. »

Les premiers MNA (Mineur Non-Accompagné) étaient arrivés il y a quelques mois. On les connaissait, ils étaient repérés. Mais faute de place dans les centres d’accueil, ils n’avaient pas encore pu être mis à l’abri. Ils avaient dormi un peu partout, dans les parcs, sous les ponts, avant de trouver cette bicoque à moitié abandonnée et de s’y installer. Le proprio les avait découverts, et plutôt que de chercher à les virer, il avait choisi de les taxer… Comment les gamins se procuraient l’argent du « loyer », le dircab du Préfet préférait ne pas le savoir. Bref, aux six gamins initiaux, dont deux figuraient parmi les victimes, s’était agrégée une poignée de jeunes inconnus au bataillon. A ce stade, difficile de savoir combien exactement, ni d’où ils venaient. Plusieurs rescapés avaient essayé de se planquer juste après l’incendie, par peur des flics, des autorités, dieu sait ce qu’ils avaient vécu pour avoir peur comme ça. On avait remis la main dessus assez vite, et tout ce petit monde avait été mis dans un car pour les Pyrénées-Orientales, ou apparemment, on avait trouvé à les accueillir. Pas impossible qu’on en ait loupé quelques-uns dans l’opération : il y en avait sans doute encore un ou deux dans la nature. C’était plus que probable, même.

« – Aucun n’était scolarisé ?

– Pas à ma connaissance, non. Redis moi ce que tu vas faire avec ces infos ?

– Je ne sais pas, Bertrand. Pour tout te dire, je ne sais vraiment pas… »

************

 

Le regard vide et l’esprit un peu éteint, Moussa est assis au bord du lit. Quelques mètres en dessous, trois quatre jeunes fument des trucs qui ne sont pas des clopes. Un vague relent s’engouffre par la fenêtre sale qui ne ferme jamais tout à fait.

Il pense sans vraiment accorder d’attention à ses pensées. Il pense aux autres jeunes de l’ancien bâtiment et à leur solitude malgré leur entassement, il pense aux bribes de discussion – pas toujours dans une langue qu’il comprend – il pense à la déchirure sur le col de son t-shirt et à celle tout en bas de son jean. Parfois, une pensée particulièrement violente lui assène un petit coup sur le crâne.

Tellement de mélancolie et d’amertume dans ses pensées, toujours, toujours la même chose, on essaye de s’en sortir mais c’est toujours la même chose. La même boule au fond de la gorge, le même sentiment que tout est vain, la même rage et la même petite voix plaintive et craintive qui résonne dans son corps, qui voudrait, juste une fois, penser que tout va bien.

Il pense, quelques larmes coulent, il pense et ses pensées dérivent vers l’odeur âcre de la fumée. Après l’océan, le feu. Les éléments sont contre lui, se dit-il avec un faible sourire qui n’a rien d’heureux. L’agitation et la peur, les têtes qui tournent dans tous les sens, la fuite des uns et des autres, les murmures angoissés et les cris de terreur. Et la peur de mourir, celle que Moussa espérait ne plus jamais ressentir. Quelques plus vieux qui essayent d’aider les plus jeunes, ceux qui sont encore, au fond, seulement des enfants. Des enfants qui devraient se faire réveiller par le chant chaleureux d’un papa et dont la plus grande peur ne devrait être qu’une mauvaise note en maths.

Sans qu’il ne sache vraiment pourquoi, son esprit dévie sur des images un peu plus heureuses. Sa mère, quand tout allait encore presqu’à peu près bien, un sourire rayonnant et un plat qui sent très bon entre les mains. Et puis, tout à coup, vision fugace de sa prof d’Histoire, qui passe son temps à essayer de cacher ses incertitudes sous des phrases toutes faites et qui sonnent un peu faux. Il l’aime bien, cette prof, elle n’a jamais un regard de travers, elle ne semble pas tout le temps en train de le sonder aux rayons X et elle a l’air plutôt gentille, au fond. Moussa est sur le point de se laisser gagner par un sentiment plus paisible, lorsque des larmes amères coulent de nouveau sur ses joues. Il vient de se rappeler que cette prof, comme tous les autres profs, il ne les reverra plus. Il ne peut pas se pointer au collège, sinon, on va l’emmener. Où, il ne sait pas, mais loin, très loin sans doute.

Le ciel s’assombrit et l’averse commence à tomber. Les jeunes quittent le trottoir, emportant avec eux l’odeur de cannabis. Les minutes passent, le bitume prend l’odeur du mouillé et le vent s’engouffre un peu plus par la misérable fenêtre. Las, Moussa enlève d’un geste vague ses baskets à présent trop petites et s’allonge sur le lit. Peut-on d’ailleurs vraiment appeler ça un lit ? Un matelas fin et troué vaguement posé sur un sommier dont il manque la moitié des lattes ? Le jeune garçon ne sait pas, mais il devra s’en contenter. Il pose sa tête sur son sac qui fait office d’oreiller et s’enroule dans un vieux sac de couchage qui trainait là quand il est arrivé. Une dernière pensée vient à son esprit :

« Les pluies d’ici sont si différentes de celles du Mali »

Le bruit des gouttes bat très fort à ses oreilles. Il a peur et il a froid. Alors, il ferme les yeux. Et il attend.

**************

 

« Moussa ? C’est toi ?» Accroupie à côté du lit de fortune de l’enfant, Marie respire fort, douloureusement. Son débit est haché. Trop d’émotions pour ses poumons. Trop de colère à contenir. Elle déborde. Elle craint de l’effaroucher. Elle a peur qu’il s’enfuie. Mais non, Moussa s’est simplement assis, son sac de couchage crasseux entortillé autour des hanches. Il les regarde, tour à tour, son frère et elle. Il attend.

 

Cela faisait des jours qu’ils le cherchaient. Après l’incendie, Guillaume avait eu besoin de parler. Il s’était ouvert de son trouble à la seule personne dont il savait qu’elle le comprendrait, qu’elle ne moquerait pas son intérêt absurde pour cette histoire qui ne le concernait pas. En s’épanchant auprès de sa sœur, il avait évoqué, bien sûr, la proximité du lieu de la tragédie avec le collège où elle enseignait – le collège où les petits squatteurs auraient pu aller à l’école.

« Mais ils allaient à l’école ! », s’était exclamée Marie. L’un d’entre eux au moins, puisqu’il était dans sa classe. Elle n’avait aucun moyen d’en être sûre, mais ça faisait sens. Moussa. Le gamin au regard si grand, si hanté, dont personne ne semblait rien savoir, dont il se murmurait que l’inscription au collège n’était peut-être pas si régulière. Il n’avait pas mis les pieds au bahut depuis un moment – depuis l’incendie, en fait. Est-ce qu’il avait été embarqué avec les autres ? Guillaume avait téléphoné à Bertrand, qui avait fini par consentir – de mauvaise grâce – à consulter de nouveau le dossier : non, apparemment, il n’y avait pas de Moussa dans la liste des survivants dont il disposait. Quant aux morts, on n’était pas sûrs de leur identité, mais leur profil ne correspondait pas.

Le frère et la sœur avaient décidé de le retrouver. Ils s’étaient imaginés en héros de série américaine, frappant aux portes, découvrant des indices, remontant la piste du disparu. Au lieu de cela, ils avaient passé des soirées à errer, autour du collège, du squat incendié, le long du canal, n’importe où. A montrer une pauvre photo de classe sur laquelle on apercevait Moussa, au troisième rang, à des bandes de jeunes qui leur riaient au nez et à des SDF avinés et peu coopératifs. En réalité, ils n’avaient aucune idée d’où chercher, de comment chercher – ni de pourquoi ils le cherchaient, d’ailleurs. Leurs rondes pathétiques ne menaient nulle part. Les exigences du travail de Guillaume les interrompaient presque à chaque fois. Le conseiller devait repartir en urgence au ministère, souvent. Marie rentrait alors chez elle, frustrée et impuissante. Elle se jetait sur son portable et scrutait les réseaux sociaux. Comme si elle avait pu y trouver des traces de Moussa… Au lieu de cela, elle y captait d’étranges rumeurs au sujet de travaux, sur un îlot battu par la Tramontane de l’ancien camp d’internement de Rivesaltes, près de Perpignan. Des baraques, des barbelés, de plus gros bâtiments aussi, à quelques encablures du Mémorial enterré. Près de 60 ans après la fermeture du camp qui avait vu se succéder républicains espagnols, indésirables, Juifs, Tziganes et Harkis, des militants de gauche et des humanitaires s’inquiétaient. D’autant que l’opération coïncidait avec l’apparition d’une nouvelle expression qui avait germé dans la bouche du ministre de l’Intérieur, sans que l’on sache très bien ce qu’elle signifiait : « mise à l’abri renforcée des mineurs ». Marie rageait. Ça la bouffait. Trop. Elle était à deux doigts de laisser tomber.

Et puis il y avait eu le coup de fil, miraculeux, du directeur de cabinet du préfet. A la grande surprise de Guillaume, Bertrand l’avait appelé sur son téléphone personnel – numéro inconnu. Il avait été bref. Des mineurs avaient été repérés, dans une usine désaffectée sur le canal de l’Ourq, à Bobigny. D’après ses renseignements, s’il y avait une chance de retrouver des disparus de Bondy, c’était là. Une opération était prévue dans la nuit pour les ramasser. « Mise à l’abri renforcée », cela s’appelait désormais – direction Perpignan.

– Merci de m’avoir prévenu, avait marmonné Guillaume.

– Je ne t’ai pas prévenu. Je ne t’ai pas appelé. Je ne suis au courant de rien et toi non plus. On se comprend tête d’œuf ?

Guillaume avait compris. Et tout laissé en plan. Sa note inachevée au ministre, ses mails en souffrance et sa veste de costard, sur le dossier de sa chaise. Il avait envoyé un texto à Marie. Une adresse. Et deux mots : « Moussa. Maintenant ».

Sous le regard du gamin, Marie ne trouve rien à dire. Sous son crâne, ni mot ni tempête, mais un fleuve. Elle se voit, happée par son courant, inexorablement entraînée vers la mer. Devant elle, derrière elle, les autres – tous les autres, son frère, ses amis, ses collègues, et tous les inconnus qui peuplent son existence – dérivent aussi. Ils s’apprêtent à suivre l’un ou l’autre des bras du delta. Ils croient qu’ils choisissent, qu’ils contrôlent. Ils croient qu’en protestant contre ceci, ou en manifestant contre cela, ils feront une différence. Ils croient qu’en ne faisant rien, ils seront à l’abri. Ils croient qu’en participant, ils feront leur devoir. Ils croient qu’en restant à leur place, ils éviteront le pire. Ils se trompent. Les méandres qu’ils empruntent mènent tous à la même catastrophe.  Tous, ils vont se jeter dans les mêmes flots où ils seront engloutis. Où il se noieront, submergés par la peur et la haine.

Remonter ce courant qui emporte tout est impossible. C’est trop dur, il est trop tard, le vol noir des corbeaux est déjà sur la plaine. Marie ne peut que nager de toutes ses forces vers la berge, traverser, ressortir sur l’autre rive. Traverser de part en part. Comme une flèche. C’est le seul sens dans lequel peut couler sa vie, désormais.

A son frère, elle dit : « Tu te souviens de la baraque en ruine des cousins, sur le Causse Méjean ? Ils n’y vont plus depuis des années…» Lui acquiesce du menton. Il sort son portable, trouve le numéro de son chef de cabinet et écrit « Je démissionne. Préviens le ministre que je ne reviens pas. Garde la veste. ».

 

A l’enfant, elle dit : « Moussa ? Viens, dépêche-toi. On part. »

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Marc Cheb Sun