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Nov / 11

Micro histoire du vol

By / Marc Cheb Sun /

MICRO HISTOIRE DU VOL

Une fiction sociologique

 

Être agent sécu, c’est être parmi la foule qui s’occupe sans y être. Nombreuses sont les fois où les passants me confondaient avec les mannequins de bois. Immobile, les heures défilent. Et c’est alors que je pense. J’observe ce ballet social et j’essaie d’en saisir la partition. D’apposer ma pierre à l’édifice. Un costard de vigile et des lunettes sociologiques. 

Illustration: BAM.

MICRO

HISTOIRE

DU

VOL

par Soufyan Heutte

EX AGENT DE SÉCURITÉ

Le réveil sonne. Les paupières se décollent. Le reste de la maisonnée est déjà levé.  Je les rejoins et prend mon thé. Devant le miroir de la salle de bain, ma courte nuit se lit à la profondeur de mes cernes. De l’eau froide vient palier à ce teint fade. J’embrasse ma petite famille et rejoins ma 405 mal vieillie. A l’intérieur, mes différentes tenues d’agents de sécurité et de SSIAP 1 pendent. Aujourd’hui, c’est aux Galeries que je prends mon service. Après, ce sera au Zénith. La notion de journée de travail se dissout au rythme de mes gardes aux quatre coins de Montpellier.

Il est 10 heures moins quart. J’arrive devant la porte du PC sécurité. Rédouane m’ouvre. Une sonnette stridente vient me signifier que je peux tourner la poignée. Je prends des nouvelles de la veille. Y’a-t’il eu des inter[1] ? Hier, c’était calme, j’espère qu’aujourd’hui il en sera autrement. Pas que je sois un féru d’action à la Seagal. Mais ça a le bénéfice de faire passer le temps et d’apporter son lot de distraction. Je prends mon talkie. Je souffle un coup sec en guise de contrôle radio. « Reçu fort et clair ». Mon service commence dans cinq minutes. Je clipse ma cravate. J’arrange le col de ma chemise bleue azurée. Un look de golden boy, enfin si on oublie l’imposante oreillette.

En rejoignant les galeries marchandes, je passe par les toilettes. Histoire de jeter un dernier coup d’œil à mon allure générale. Propre et soignée, comme le veut le client.

Je relève Aziz dans l’allée centrale du magasin, un lieu de passage plus que fréquenté. En fait, c’est plus une rue qu’une allée de magasin car pour rejoindre le centre historique, c’est le passage obligatoire. Une sorte de Thermopyles de la consommation. Avec Aziz, on se raconte les anecdotes de la semaine. La course poursuite et le plaquage qu’y a fait suite. La manifestation étudiante qui a saccagé quelques vitrines. Même pour nos blagues, on parle boulot. Soudain, le PC nous signale deux individus, type N.A, comprenez nord-africains. Aziz, descends en pause, je prends mon poste. « Deux type N.A à la caméra 3, ça touche et ça guette. Je pense que ça va charger, va te placer en sortie de magasin. ». Le travail de surveillance est un travail d’équipe, la caméra voit tout mais sans gars au sol, elle est impuissante. Je vais me placer derrière un large pylône en béton afin que les suspects ne me voient pas. La caméra est braquée sur eux, l’agent au PC me décrit leurs gestes mais aussi leurs allures afin que je puisse les reconnaitre. Au bout de dix minutes, on m’annonce que les clients passent en caisse. « RAS, tu peux revenir ». Dix minutes, c’est déjà ça de gagné, il me reste huit heures cinquante à tirer.

 

Debout, les bras croisés, je dévisage furtivement tous les clients qui passent devant moi. Je cherche à saisir les regards. Un regard, ça dit tout, ça trahit tout. Une petite dame âgée me demande son chemin, je le lui indique en l’accompagnant sur quelques mètres, tout en veillant sur le magasin. Mon rôle est double. Signaler à la caméra les individus suspects afin que l’on puisse avoir une preuve matérielle du vol, si vol il y a. Et de dissuader, dans le cas où la caméra est occupée ailleurs. Sachant cela, je ne signale que les individus qui me semblent louches. Au loin, j’aperçois trois casquettes. Ça attire mon regard. Je me déplace lentement dans la direction des couvre-chefs. Joggings, baskets et sacoches. Le look banlieusard aux couleurs criardes. Ils m’ont vu et me fixent du regard pour souligner le fait qu’ils m’ont vu. J’ai même l’impression qu’ils s’adressent à moi tandis qu’ils amplifient leurs gestes en touchant les marchandises. Je les signale au PC. « Tu as pris les trois casquettes à la caméra 16 ? ».

  1. Dans le jargon de la sécurité, “inter” désigne le fait d’appréhender une personne lors d’un vol en flagrant-délit.

« Je ne peux pas, je suis en procédure Brinks[1]. Garde-les en visu[2]». Je les colle à la culotte, leur montrant qu’aujourd’hui, ils rentreront bredouille. Mais comment ai-je su qu’ils étaient suspects ? C’est là que le bât blesse. La distinction que l’on fait entre un client lambda et un voleur probable se fait apriori et de façon superficielle. Même s’il n’y a pas une liste officielle force est de reconnaitre que, dans la pratique, se dégagent quelques critères :

  • Le nombre: Groupes ou bandes
  • Le comportement : Regarder à droite/à gauche, manipuler les marchandises, chahuter, dévisager les vigiles, …
  • Le style vestimentaire: Jogging, casquette, sacoches
  • La couleur: Noirs et arabes en tête de liste (bien que les Roms et gitans suivent de près)
  • La récidive: Si la personne a déjà été appréhendée par le magasin.

[1] Procédure consistant pour le PC à assurer la surveillance vidéo durant le transport de fonds du magasin

[2] Action de garder les suspects en vue

 

Et voici que se dessine les contours du « parfait petit voleur». Des contours qui frôlent le portrait-robot grossier du banlieusard. Est-ce du délit de sale gueule comme pour les contrôles au faciès ? Je ne pense pas. Pour nous, c’est juste que l’expérience nous démontre que l’on interpelle plus fréquemment ce type de public. Mais la question, la vraie, la seule qui mérite d’être posée, est de savoir pourquoi ce public est surreprésenté dans nos inter’ ?

« Sierra de PC, parlez ». « Ici, Sierra, j’écoute ». « La vendeuse de lunettes nous a appelé pour nous indiquer qu’il lui manquait deux pairs. Va la voir pendant que je fais un retour vidéo[2]. »

Décidément, aujourd’hui ça bouge. Si le vol a été commis il y a peu, avec de la chance le voleur est toujours dans les murs. Arrivé sur les lieux, la vendeuse me dit que le délit a dû être commis dans une fenêtre de dix minutes. Un temps beaucoup trop long pour espérer ferrer une prise. A la limite, si on a une image vidéo, on pourra le reconnaitre s’il re-tente sa chance. Je repars à mon poste. Mes trois premières heures se dérouleront sans que rien de notable ne se passe. Juste une routine assassine. J’ai le dos qui me lance. Les talonnettes de mes escarpins en cuir finissent de m’achever. C’est l’heure de ma pause. Quinze minutes précieuses pour recharger les batteries. Mes rares minutes de repos ne le sont que rarement. Les magasins investissent peu pour le confort des agents de sécurité et vu que l’on n’a pas de salle de repos, on se pose au PC sécurité, face aux caméras et à notre boulot qui ne nous lâche pas.

— « Alors Aziz, tu as réussi à l’avoir le type aux lunettes. »

« Tu parles, c’était une femme. Elle l’a fait à la cool, elle a posé les lunettes sur sa tête comme si de rien n’était et est sorti sans soucis. »

— « Personne ne l’a vu ? »

— « Tu connais les vendeuses, en stress quand un cousin [3] est dans les parages. Mais quand c’est un blanc, elles discutent entre elles. »

— « Tu sais quoi, c’est toujours la même chose, on se fait dépouiller dans les rayons féminins par des femmes qui présentent bien. »

 

[2] Opération consistant à visionner la vidéo X minutes en arrière afin de saisir le moment du vol.

[3] Entendez un Noir ou un Arabe.

C’est à ce moment que le serpent se mord la queue.
NOS PRATIQUES CRÉENT UNE DISCRIMINATION DE FAIT.

Mais tout comme la poule et l’œuf, il est ardu de distinguer la cause de la conséquence.

Toutefois, il me semble que le facteur d’explication tient à ce que ces profils de potentiels voleurs(euses) sont plus difficilement distinguables car ressemblant à monsieur tout-le-monde, sans indices superficiels (tenue vestimentaire par exemple). De ce fait, le vigile ne peut anticiper le vol et se focaliser sur cette personne. D’autant plus que l’agent de sécurité sera comme happé par la surveillance des profil-types cités plus haut, la boucle est bouclée. On pourrait sûrement se demander pourquoi les agents ne changeraient pas leur méthode de surveillance, la réponse est simple. Prenons deux mares d’une même taille où se trouvent des poissons. Dans l’une se trouve cinq poissons. Dans l’autre, vingt-cinq. Pour les pêcher, vous n’avez qu’une épuisette et vous devez attendre qu’ils bondissent à la verticale au-dessus de l’eau pour les attraper. Vous savez qu’ils bondiront mais dans le cas de la première mare, les poissons sautent tous d’un même endroit. Tandis que dans l’autre, les sauts se font à partir d’endroits aléatoires. Même si dans la première, les poissons sont plus rares, les attraper sera plus aisé car votre attention ne sera pas dispersée en divers points sans indice précis. Ceci est une illustration simple, bien que nullement simpliste, de la logique en jeu dans le système de surveillance.

Sur ce, le temps défile...
et les aiguilles du cadran me pressent d’aller reprendre mon poste.

Mes genoux se rappellent à moi. Je fais bonne figure.

L’allure dans mon métier est primordiale. Je suis stoïque, le visage sévère et le dos droit. Un mannequin de bois aux aguets. La surveillance, avec la concentration qu’elle requiert, commence à peser sur l’organisme. La fin approche, plus que deux heures. Le PC me signale l’entrée d’un voleur connu. Il est entré en cabine avec trois articles. Par précaution, je vais me poster en sortie de magasin. Sans surprise, il ressort avec deux articles. Discrètement, un collègue inspecte la cabine afin de trouver l’antivol. Les voleurs font preuve d’ingéniosité, aujourd’hui, ce sera le faux-plafond qui aura fait office de cache.

On me confirme par radio le vol. J’attends qu’il arrive à mon niveau et je sors de ma cachette. Poliment, je l’interpelle :

            — « Bonjour monsieur, pouvez-vous me suivre ? »

Pas surpris, il me répond :

            — « Il y a un problème ! »

Dans ces moments-là, il faut être diplomate. Eviter les esclandres afin de ne pas déranger les clients affairés à leur shopping dans ce temple de la consommation. L’image doit être aussi lisse que le parquet du magasin.

            — « Aucun problème monsieur, je vous demande de me suivre afin de vérifier une information. »        

L’homme n’en est pas à son coup d’essai et sait pertinemment qu’il ne sert à rien de résister. Il me suit paisiblement en salle d’inter’. Je lui demande de vider ses poches. On y trouve pêle-mêle des tickets de tramway, quelques pièces, un billet de cinq euros chiffonné et un coupe-ongle. C’est à l’aide de ce dernier qu’il a fait sauter l’antivol. Les voleurs ont toujours un coup d’avance sur les systèmes créés pour les contrer. Et un enfant de cinq ans se débarrasse sans grand mal du plus sophistiqué de nos antivols. L’article volé est une veste de marque. Il n’a pas été gourmand, elle ne coûte que 165€. Le client ne pouvant rembourser l’article, la police est appelée.

La procédure veut que si le client est en mesure de s’acquitter de la valeur de l’objet, n’excédant pas 150€[1], le magasin ne portera pas plainte et la police ne sera pas appelée. Ainsi, si la personne a les ressources financières pour payer l’article volé, son vol n’aura aucune incidence judiciaire pour lui. Tandis que si la personne est dans l’impossibilité matérielle de s’acquitter de la somme, la conséquence sera une garde-à-vue suite à la plainte du magasin auprès des services de police. Donc, à la première discrimination au faciès semble s’ajouter une seconde selon la richesse. Les populations modestes sont directement impactées par cette procédure. Avec toutes les conséquences que peuvent entrainer une première condamnation.

 

Ma journée prend fin. Enfin.

Je suis épuisé. Comme évidé. Je rends mon talkie, salue mes collègue et monte dans le premier tram’ qui passe. Durant le trajet, je cherche à m’asseoir dès que possible. Je ne lis pas, je ne parle pas. Je regarde la ville qui défile derrière la grande vitre. Il est tard et la litanie « métro, boulot, dodo » rythme le glissement des roues sur les rails.

Je me traine jusqu’à chez moi. Chez moi, l’interstice entre deux journées de boulot. Même pas le temps de se poser qu’il faut y aller. Mes enfants me sautent au cou. Du baume au cœur. Une incarnation de la raison de mon labeur. Mais je reste amer. Force est de constater que je ne suis pas fier de ce que je fais. Payé un salaire de misère[2] pour contribuer à cette même misère. Car quand j’y réfléchis, mon métier influe directement la représentation des délinquants, voire même crée de la délinquance en surveillant de façon discriminatoire les clients. C’est un cercle vicieux et j’en suis un des engrenages.

Laurent Bonelli démontre, habilement, cette distinction entre crimes visibles et invisibles.  « Les substituts du procureur qui engagent les poursuites, les magistrats qui instruisent les dossiers ou prononcent les jugements jaugent en permanence les « garanties de représentation » des justiciables (telles qu’un emploi et un logement stables, des ressources et des liens familiaux), leur moralité et leur potentiel d’amendement. Et, à l’issue de ce travail, il n’est guère surprenant que la condamnation reste étroitement corrélée à la situation sociale et économique. »[3]. Le récit d’un agent de sécurité décrit, en quelque sorte, le prologue à ce qu’analyse le journaliste. Avant même que «  cette évaluation inextricablement pénale, sociale et morale se retrouvent à tous les échelons de l’institution judiciaire »[4], une première stigmatisation qui a pour conséquence directe de présenter, de façon disproportionnelle, un certain type de profil, bien particulier.

Il est, donc, possible d’observer que tout au long du parcours judiciaire mais aussi, et surtout, en amont, des mécanismes discriminatoires « filtrent »[5] les individus en fonction de leurs origines, richesses et autres. Donnant une couleur plus ou moins prononcée à la population carcérale.

Et si Zemmour, statistiquement, à tort quand il affirmait en 2010 que « 95% des mineurs délinquants sont des Noirs et des Maghrébins[6] »[7], il en résulte que son observation tient au fait que la justice, mais pas seulement, est d’autant plus coercitive envers des profils « en quelque sorte sursélectionnés »[8]. Il y a, dès la genèse du vol, une focalisation toute particulière sur ces profils, amplifiée par la machine médiatique, qui octroie au discours du RN un caractère quasi-prophétique.

 

Pour conclure, il n’est pas question, dans ce propos, d’excuser le vol. La personne a volé, c’est un fait. Mais de se questionner sur la causalité du vol. Les mécanismes présents qui amèneraient une population à être surreprésentée, de façon disproportionnelle, aussi bien lors de la commission du délit que lors de sa condamnation. Il a été amené, ci-dessus, une parcelle d’explication qui pourrait être qualifiée « de terrain » et qui permettrait de conclure en répondant à la question : l’arabe est-il voleur ?

Ce qui est sûr, et qui est démontré dans ces lignes, l’arabe (l’étranger plus globalement), en France, est, avant tout, suspect. Et si vol il y a, il est sanctionné d’autant plus sévèrement.

 

Soufyan Heutte

 

[1] Bien que les magasins préfèrent, généralement, le règlement de l’article à une plainte au commissariat

[2] Au SMIC horaire

[3] Le récidiviste, voilà l’ennemi !, Laurent Bonelli, Le monde diplomatique, p.3, Aout 2014 (https://www.monde-diplomatique.fr/2014/08/BONELLI/50705)

[4] Ibidem

[5] Ibidem

[6] Il est à noter la confusion entre une couleur et une origine régionale.

[7] Voir : https://youtu.be/6iohF_0Wlv0

[8] Le récidiviste, voilà l’ennemi !, Laurent Bonelli, Le monde diplomatique, p.3, Aout 2014

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Marc Cheb Sun