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Sep / 12

LE RENOI FEUJ par Karim Madani

By / akim /

IDENTITÉS PLURIELLES

Une Histoire 

Être noir et juif, pas facile ! Sa famille, ses profs,
ses potes, personne n’y comprend rien.
Et le fric, pour partir en Terre sainte, comment
le trouver ? Au fait, partir en Terre sainte,
ça commence où et quand ?

LE

RENOI FEUJ

par Karim Madani

Négro juif, mais ça veut dire quoi exactement, cette merde ?
Le type squatte un hall d’immeuble de la dalle des Olympiades, Paname XIIIe. Ézéchiel ne sait pas quoi répondre. C’est la première fois qu’il porte sa kippa en public. Le mec est un Noir robuste en bermuda camouflage et T-shirt blanc. Dehors, c’est une fournaise typiquement parisienne, anesthésiante et polluante.
– Quelle chaleur pour un mois de juin, soupire un vieux Cambodgien qui tient un gros sac de chez Tang. Ézéchiel porte son costume du dimanche. Veste noire et chemise amidonnée. Plus une cravate, parce qu’il se rend au consistoire de la rue Saint-Georges.
– Yo, un négro juif, ricane le mec au chômage depuis sa première paire de Jordan (c’était il y a très longtemps).
Ce squatteur de hall vend de l’herbe sur la dalle depuis des années. Pas qu’il soit débile ou relevant d’un institut pour gamins attardés, mais il ne sait faire que ça. Fourguer de la beuh, c’est son but dans la vie. Ézéchiel, le but de sa vie c’est…
De se barrer en Israël. Aller retrouver la terre de ses ancêtres noirs, la neuvième tribu d’Israël (il y en avait douze en tout). Il ne serait pas un guerrier de plus, embourbé dans une guerre qu’il ne comprenait pas. À tirer sur son propre frère (eh ouais) pour des intérêts qui le dépassaient. Juste un gars en recherche. Nétait-ce pas un Juif, jailli d’un buisson, qui avait dit Tu ne tueras point ?
Ézie, c’est sa mère qui lui a annoncé sa judaïté il y a deux ans, un peu comme on annonce un cancer. Il n’avait pas compris tout de suite, mais être noir et juif, c’était plus lourd à porter que le fardeau colonialiste civilisateur de l’homme blanc. L’autre, Lassana, continue de le vanner sur cette kippa. Elle est noire, en velours, se pose bien sur ses petites nattes tressées. La première fois qu’il va se balader dans le quartier avec la calotte…
– Je dois y aller, mec. J’ai rendez-vous au consistoire.
Lassana s’étrangle de rire.
– C’est quoi, ça ?
Fallait-il lui expliquer les subtilités de LA LOI ? David avait pulvérisé Goliath à l’époque ou les gun fight n’existaient pas. David, un héros de péplum, le plus authentique avant Maciste.
Ézéchiel salue le gonze et descend l’escalier qui donne sur l’avenue d’Ivry. Son père est mort il y a dix ans dans un accident de la route. Un Falasha qui serait issu de la neuvième tribu d’Israël. Une tribu de braves, de pieux et de valeureux qui avaient connu les exodes, les famines et les guerres, mais qui n’avaient jamais baissé les bras.
Aujourd’hui, Ézie espère obtenir son certificat de judaïsme pour demander un visa à l’ambassade d’Israël et faire son alya1. Des mois qu’il feuillette les magazines de rastas sur le chemin de la gloire des tribus d’Israël. Ézéchiel va partir pour la Terre promise. Abandonner le groupe d’« abstract hip-hop » auquel il appartient. Il ne sait même pas s’il passera son bac.
Quand, il y a deux ans, sa mère lui a annoncé qu’il était juif, ça lui a fait comme Moïse fendant la mer Rouge. Ça a littéralement bouleversé sa vie. Ézéchiel a été élevé par sa mère dans la religion chrétienne, tendance évangéliste. « Tu vois, lui avait dit l’un de ses cousins, le sang de Jésus, c’est un peu comme de la grenadine pour aromatiser ton eau bénite. » Les évangélistes dévoraient des hosties (Sa chair) et buvait le vin (Son sang) dans des calices d’argent. Pour Ézéchiel, ces mecs pratiquaient une forme sophistiquée et hypocrite d’anthropophagie…
L’annonce de sa judaïté l’a donc tiré de toute cette junk food spirituelle et guidé vers le chemin de la neuvième tribu. Il a grandi dans cette cité avec des musulmans, des chrétiens, des bouddhistes, des shintoïstes et des athées. Plutôt cool, cette fête de quartier permanente de l’œcuménisme ! Mais plus les années ont passé, plus les gens « durcissaient » leurs positions. Des potes muslims avaient laissé tomber NTM, Nas ou Jay Z pour des cassettes de prêche hargneuses aux titres vraiment flippants : Les tortures de l’au-delà ou Les souffrances de la tombe. Variante : L’enfer dans lequel vous rôtirez éternellement, apprenez à le connaître. Des barbus en colère, pas des hipsters écolos qui enfourchent des vélos à pignon fixe. Les quelques familles juives de la cité, elles, ont déménagé et se sont mises à fond dans le délire Loubavitch, ce qui a dû perturber leurs mômes, nourris de graffitis et de Wu Tang Clan.
Ézéchiel monte la rue Saint-Georges, suant dans son costume de premier communiant. Un vigile le fait entrer au consistoire Abramovich. Il se retrouve dans une salle d’attente avec une demi-douzaine de Sémites, déterminés à prouver leur judaïté. Les visages sont graves, austères. Ézéchiel est déjà venu trois fois, mais l’atmosphère du lieu le met toujours aussi mal à l’aise. Les gens le scrutent. Sa judaïté ne saute pas vraiment aux yeux, non ? Il aurait voulu leur hurler à la gueule le pedigree de son grand-père, l’épopée de son père en Israël, et les récits épiques des descendants des tribus de la Grande Judée… Mais aucun son ne sort de sa bouche. Il est fatigué. 

QUAND, IL Y A DEUX ANS? SA MÈRE LUI A ANNONCÉ QU'IL ÉTAIT JUIF
ÇA LUI A FAIT COMME MOÏSE FENDANT LA MER ROUGE.

Trois fois qu’il trimballe son dossier et que le vieux Juif orthodoxe lui explique qu’il manque tel ou tel papier. Aujourd’hui, Ézéchiel est venu avec tous ses documents. Les visas et le passeport tamponné de son défunt père. Son certificat de judaïsme soigneusement inséré dans un étui en plastique par Joséphine, sa mère. Ce précieux papier va lui ouvrir les portes de la Terre promise. Dans le bureau, l’homme lui adresse un petit sourire forcé.
– Ça y est, félicitations, vous êtes juif. Mais ça va être dur pour vous d’être juif.
Rire grinçant. Vachement encourageant.
– Vous savez, les Juifs ont déjà beaucoup de problèmes avec le chômage, le terrorisme. Ils ne veulent pas que tout le monde débarque là-bas. 

Oh ! il ne serait pas le bienvenu en Israël, d’après la tirade du bonhomme, plus rond-de-cuir que rabbin… Ça sonnait comme les trompettes de Jéricho dans une cafétéria gériatrique. Il était juif. Bingo. Enfin, lui savait qu’il l’était, parce qu’il se sentait juif. Et le certificat de judaïsme remis par le vieux professeur de Talmud mettra tout le monde d’accord. Enfin, pas tout le monde, comme on le verra plus tard dans cette histoire…
Ézéchiel se sent léger. Il flotte au-dessus du bitume. Il passe devant le terrain de basket, fait l’accolade à une bande de potes et marque quatre trois points d’affilée les yeux fermés. Il dribble avec ses souliers vernis. Il est sur le point de marcher sur l’eau.
Le lendemain, le voilà parti au lycée, avec sa kippa. Une première. Au début, personne ne le remarque mais Amir, un type plutôt doué au basket, l’apostrophe à voix haute :
– Yo, Ézie, pourquoi tu te trimballes avec ce truc-là ?
Ça fait rire tout le monde, évidemment.
– C’est une kippa, ça ?
– Non, un kufi musulman, abruti ! lance Ézie.
Les rires redoublent.
– Tu peux pas être juif, mec, t’es fauché comme les blés, ricane un Russkoff qui se fait appeler Kalash.
Ézéchiel trouve ça plutôt drôle. Au début… Visiblement, personne ne le prend au sérieux. Ces mecs ignorent sa judaïté.
– Un Renoi feuj, ça existe pas ! beugle une jolie beurette qui a quand même intérêt à se trouver une personnalité avant son vingtième anniversaire.
– Arrête de jouer les Juifs, mec ! siffle Amir.
Et puis la prof de français, Mme Dargaud, se rue vers Ézéchiel et pointe du doigt l’objet de ce délit sémitique.
– Ce n’est pas drôle, Ézéchiel, c’est même une plaisanterie de très mauvais goût…
C’était quoi, cette histoire ? On était dans le XIIIe arrondissement de Paname, pas dans la bande de Gaza…
– Veuillez enlever cette kippa. C’est intolérable. Vous trouvez ça vraiment drôle, de vous moquer de la communauté juive ? C’est tout simplement scandaleux.
– Écoutez, madame Dargaud, je ne voudrais pas vous offenser, mais je suis juif.
Fissure de l’atome du rire qui secoue toute la classe dans un microséisme d’onomatopées…
– Je reviens, ça ne va pas se passer comme cela ! claque la prof de français, écarlate.
Quelques minutes plus tard, elle débarque avec M. Albert, le proviseur, qui surprend Ézéchiel dans une mêlée homérique pour récupérer la kippa que lui a arrachée Amir. 

– Donnez-moi cette kippa et suivez-moi dans mon bureau, aboie M. Albert.
Mais Ézéchiel n’a pas l’intention de leur donner sa calotte.
Dans le bureau, le proviseur fait une longue tirade sur la « nécessité de ne pas envenimer le débat identitaire compte tenu du climat actuel propice à toute forme de rejet de l’altérité ». Ézéchiel ne pige pas vraiment le laïus, mais il sait une chose. Les religieux juifs l’ont déclaré fils de Judée. Il fait maintenant partie de la diaspora juive.
– Je suis juif, monsieur Albert.
– Non, vous êtes un Antillais noir et chrétien. Ce ne sont que des sornettes dignes d’un collégien !
– Je suis un Juif noir descendant des tribus d’Israël… J’ai été déclaré juif par mon père, ce qui est très rare dans les consistoires. Mon grand-père et mon père étaient d’authentiques lions de Judée.
– Je vais devoir vous renvoyer provisoirement de ce lycée jusqu’à ce que vous reveniez à une attitude plus mature.
– J’ai des papiers qui prouvent que je suis juif…

AVEC CE BLAZE QUE TES PARENTS T’ONT DONNE, ÉZECHIEL,
JE ME DISAIS ÇA, C’EST UN PRENOM PAS CATHOLIQUE.

ÉZéchiel lui agite le papier sous les yeux. Le proviseur le parcourt avec une curiosité non dissimulée.

– C’est un lycée laïque ici, de toute manière, je ne veux plus vous voir avec cette kippa… Ézéchiel, vous êtes un garçon intelligent. Afficher votre judaïté dans ce lycée, et dans ce quartier, n’est peut-être pas la chose la plus pertinente à faire…

– Pourquoi ? À cause du « climat propice » ?

– Sans vouloir vous offenser, vous aurez moins de problèmes en étant noir… Vous êtes antillais, pas africain. Ce qui vous place à un seuil de tolérance plus élevé pour la plupart des gens. Soyez malin. Allez ranger cette kippa quelque part et oubliez cette histoire de judaïté.

Ézéchiel se lève, écœuré par les propos de M. Albert. Il sèche le cours d’anglais et traverse la dalle.

Florence est juchée sur un banc, en survêt et baskets. Une sacrée belle fille, si elle n’avait pas été aussi garçon manqué. Elle est entourée de quatre Noirs à dreadlocks qui fument de la ganja.

– Alors, brother ! Encore un jour placé sous le joug de l’oppresseur blanc, fait-elle en guise de salut.

– Florence, qu’est-ce que tu connais de l’oppression ? T’es blanche.

– Je suis peut-être blanche, mais au fond de moi je suis noire.

– Tu changeras jamais, rigole Ézéchiel… L’année dernière, t’étais pas reubeu au fond de toi ?

– Ouais, mais j’ai arrêté à cause du ramadan. C’était trop dur pour moi… Hé, c’est quoi, cette kippa ?

– Je suis juif.

– Enfin t’es noir de peau et, au fond de toi, tu te sens juif ?

– Nan, je suis juif. Vraiment juif. Intrinsèquement juif…

Les rastas matent Ézéchiel.

– Tu descends de quelle tribu ? demande l’un d’eux, en tirant sur le calumet de la paix.

– Neuvième.

– La terre de Jah en Judée… Haïlé Sélassié2 reviendra en Israël, mon frère.

Si vous avez déjà traîné avec des rastas, vous savez qu’ils débitent un sérieux paquet de conneries mystiques à la minute. Mais Ézéchiel comprend à ce moment-là que le retour du Juif noir dans sa terre promise n’est pas une légende.

Florence tire sur son joint.

– Je peux faire un bout de chemin avec toi, brother ?

– Ouais…

Ils quittent le groupe de rastas, déambulent dans ce labyrinthe de béton chauffé à blanc par un soleil vengeur.

– Florence, ces mecs ils ont quoi ? Dix ou quinze ans de plus que toi…

– Hé, je ne suis pas venue pour que tu me fasses la morale, Ézie… En plus, t’as aucune idée de ce que je suis, ni de ce que je vis…

– T’es pas vraiment noire, t’es pas vraiment blanche, t’es pas vraiment arabe, c’est ça ?

– Toutes les familles blanches se sont barrées de la cité, putain…

– Le métro est à deux pas d’ici, nom de Dieu… Tu pouvais choisir tes amis…

– Qu’est-ce que t’en sais, monsieur le Renoi feuj ?

– Au moins je sais qui je suis…

– Ah bon ? T’es plus juif que noir ou plus noir que juif ? Perso, un Noir qui vire Juif je trouve ça stupide, tu vas t’attirer deux fois plus de problèmes, poto…

– Et une Blanche qui vire négresse ?

– Je rejoins une communauté, moi, au moins… Parce que va te pointer à la synagogue, tu verras comment tu seras reçu ! Les Juifs n’ont pas besoin de toi, mon pote…

– Et tu crois que les nègres ont besoin de toi ?

Il a grandi avec cette fille. Les deux se disent qu’ils ne peuvent pas se balancer toutes ces vacheries à la gueule.

– Je suis désolée, Ézie…

Il secoue la tête.

– C’est rien.

Il pense au lac de Tibériade3. Loin de tout ce béton. Il attend avec impatience son rendez-vous à l’ambassade d’Israël pour le dépôt de sa demande d’alya.

– Alya, c’est pas une chanteuse de r’n’b morte dans un accident d’avion ? interroge Stan, un grand Blanc dégingandé en chemise à gros carreaux.

C’est avec lui qu’Ézie a fondé le groupe de hip-hop gonzo alternativo-abstracto-subversif Machine molle. Plus tard, ils ont été rejoints par Vince, un autre beat maker à chemise à carreaux et vélo à pignon fixe.

– Mec, on est sur le point de faire notre première maquette, tu ne peux pas mettre en péril l’équilibre du groupe et partir pour ton pèlerinage en Israël.

Les voilà dans la piaule de Stan, aux Gobelins. Deux Blancs névrosés et un Juif noir. L’ADN du groupe. Comment « marketer » tout ça maintenant ?

Stan est étudiant en graphisme tandis que Vince a arrêté les études en première année de fac et bosse comme manutentionnaire chez Naturalia.

– Dans quelle mesure ta judaïté affectera-t-elle ta capacité à délivrer des phases fulgurantes ? demande Stan. Je veux dire, on est déjà un groupe super-spé à la base, alors on va pas complexifier notre discours en incorporant trop de doxa identitaire, tu me suis ? Je te vois comme un Renoi urbain, pris entre le ying et le yang de la rue, moitié backpacker moitié streetsmart, tu vois ce que je veux dire ?

Nan, il ne voyait pas. C’était déjà compliqué d’endosser cette nouvelle identité.

Lorsqu’il pousse la porte du bureau des Affaires israéliennes, après avoir passé au moins cinq contrôles de sécurité, on lui tend un formulaire. Les regards sont durs. L’agent de sécurité n’arrête pas de le mater.

« Hé, ducon, schumuck [« connard » en hébreu], pense-t-il, je ne suis pas un activiste du Hezbollah et je vais pas faire exploser une putain de bombe, alors détends-toi. »

– Avec le visa spécial et les formalités pour accomplir votre alya, plus les billets d’avion, vous en avez pour au moins cinq mille euros. Vous disposez d’une telle somme, jeune homme ?

Ézéchiel est fauché, avec à peine cent cinquante balles sur un compte épargne à la poste Simone-Veil. Quand il ressort, il est abattu. Où trouverait-il une somme pareille ?

Chez lui, sa mère est en train de coiffer une amie, elle lui demande comment ça s’est passé à l’ambassade.

– J’ai besoin de cinq mille euros pour aller en Israël, maman ! Où trouver le fric ?

– Tu n’as qu’à travailler…

– Il me faudra une décennie avant de mettre les pieds là-bas !

La copine de Joséphine secoue la tête.

– Tu n’as jamais été en Afrique et tu veux aller en Israël…

– Je suis juif.

– Ta maman m’a parlé de ça… C’est une bonne amie, mais je dois vous avouer que je suis choquée. C’est l’Afrique, mère de la civilisation, que ce jeune homme devrait aller visiter !

Elle exhibe son T-shirt et montre la carte du continent tatouée à l’encre noire sur son dos.

– La mère de la civilisation !

Ézéchiel connaît la rengaine. Il a lu Racines et vu le film de Steve Mc Queen, avec l’esclave libre violoniste.

– Les Juifs et les Noirs ont en commun pas mal de souffrances non ? balance-t-il à Carmen, la pote de Joséphine.

Après il s’en va dans sa chambre et se jette lourdement sur son lit. Comment trouver ce fric ?

Ézéchiel avait l’impression que Lassana, le dealer de beuh qui vivait chez sa mère, n’avait pas bougé d’un centimètre depuis la veille.

– Yo, le négro juif, j’aurais dû me douter qu’un truc clochait chez toi. Avec ce blaze que tes parents t’ont donné, Ézéchiel, je me disais ça, c’est un prénom pas catholique. Pourquoi est-ce que tu tires cette tronche de gardé à vue ?

Lassana vivait dans son propre microclimat, une trentaine de mètres carrés d’asphalte, en incluant le hall de la tour où il planquait sa beuh dans les gaines d’électricité. Un microclimat de peur, d’adrénaline et de rêves de richesse. Mais ces rêves allaient s’écraser quelques mètres plus loin, le long de l’avenue d’Ivry.

– J’ai besoin de fric pour me casser en Israël.

Lassana déglutit, comme si le lycéen avait sorti sa queue devant lui.

– Mais qu’est-ce que tu vas aller promener ton cul noir là-bas ? Y a rien que des attentats et des camps de réfugiés. T’es complètement dingue, négro juif…

– Je veux aller sur les traces des tribus d’Israël. Sur le chemin qu’ont emprunté mon père et mon grand-père.

Lassana se dit que ce môme est vraiment timbré.

– T’as besoin de combien ?

– Cinq mille.

Lassana siffle.

– C’est pas donné, les tribus d’Israël. Attends-moi, je reviens.

Il prend l’ascenseur. Une fille se pointe dans le hall, genre étudiante en fac d’art.

– Il est pas là, Lass ?

– Nan.

– File-moi pour vingt grammes d’Orange Bud.

Ézéchiel sourit nerveusement.

– Vas-y, active-toi, j’ai pas tout l’après-midi…

De retour, « Lass » indique du doigt une boîte aux lettres déglinguée.

– Prends un pochon, le négro juif, et sers Julie.

Ézéchiel fourre sa main dans la boîte aux lettres et en extrait un pochon de weed superodorant.

– Qu’est-ce que t’attends pour lui filer ?

Ézéchiel donne le sachet à la fille qui met le fric dans la poche de son jean. Elle salue Lass et quitte le hall.

– Elle est bonne, non ?

– Qui ça, la fille ou la beuh ?

– T’es un comique, Ézie.

– Pourquoi tu m’as fait ce plan-là ?

– T’es un dealer maintenant, mec. Tu veux bosser pour moi ? Tiens, vends ça.

Il lui file un gros sac en papier brun bourré d’herbe. De quoi se faire mille cinq cents euros facile, d’après Lassana. Suffisait d’une petite tournée, comme un postier ou un boulanger à la campagne.

– Je sais que c’est pas casher, mais au moins tu pourras te faire un peu de fric.

– Pourquoi tu la vends pas toi-même ?

– Parce que je suis un négro avec une tête trop grillée pour me risquer dans une tournée. Toi t’es un mélange de kid Cudi et de Tété, alors aucun flic ira te contrôler.

Est-ce qu’il fallait voir l’analogie comme un compliment ?

– Alors tu prends le sac ou pas ?

Ézéchiel hésite.

– Tu me fileras deux mille ?

Lassana boxe un moment contre son ombre.

– T’es pas juif pour rien, toi… OK pour deux mille.

Il lui donne le sac. Ézie monte au vingt-troisième étage, planque le sac sous son lit et regarde le plafond.
Mais qu’est-ce qu’il avait foutu ?

Le lendemain, au lycée, il alpague Amir.

– Yo, Amir… J’ai besoin d’un service. Ton père, il tient bien une épicerie ?

– Ouais, pourquoi ?

– J’ai besoin qu’on me prête trois mille euros.

– Pour faire quoi ?

– Mon pèlerinage en Israël, mec.

Amir passe la main dans son épaisse tignasse crépue.

– J’y crois pas… J’y crois vraiment pas, négro.

L’ascenseur de la tour Tokyo est en panne, alors Ézie se tape dix-huit étages à pied. Avec les sachets de beuh dans le sac. C’est sa première livraison dans le plan tournée des amateurs de botanique, imaginé par Lassana. Un type en slip ouvre la porte.

– Entre.

La stéréo balance de la musique de chambre, musique de chanvre. Une rouquine à poil exécute de gracieux entrechats. Le clavecin se marie bien avec les remugles capiteux de la ganja. La pièce pue l’herbe et le sexe. Le mec lui file le cash et prend le pochon. Dealer, c’est facile, putain, pense Ézie en dévalant l’escalier, la poche lourde de fric. Quand il arrive sur la dalle, son portable sonne. C’est Amir. Bonne nouvelle : son père consent à lui accorder le prêt. Il a rendez-vous devant Paristore dans un quart d’heure. Même pas le temps d’effectuer une deuxième livraison.

Amir siffle une boisson à la goyave.

– Mon père te fait une grosse faveur, mec !

Ézie lui donne une franche accolade.

– Tu me sauves la vie, là…

Amir renifle avec ostentation.

– Il y a quoi dans le sac ?

Rien de spécial. Juste un kilo de pure marijuana.

– Que dalle… enfin des courses… Du tofu…

Amir se passe la canette glacée sur le front.

– Ça sent la weed, mon frère…

– Je te dis que c’est du tofu… On va rester longtemps comme ça à parler de mes courses ou on va voir ton daron ?

Ils marchent le long de la rue de Tolbiac et prennent vers Nationale.

– L’épicerie de ton père, elle est pas rue de Patay ?

– Ouais mais il nous a donné rendez-vous dans son local associatif…

L’endroit n’était pas un local associatif. C’était une salle de prière. Une mosquée de quartier.

– On fout quoi ici, Amir ?

– Entre et tu verras.

L’imam ne lui prête pas deux mille balles, of course, mais lui propose de se… convertir à l’islam.

Le père d’Amir demande à Ézie de s’asseoir sur le tapis.

– La prière commence dans vingt minutes. Nous allons te montrer les mouvements. Oublie ces histoires d’alya, mon fils, l’islam est la vraie religion.

Les fidèles arrivent. Ézie est coincé entre deux groupes de croyants. La prière commence. Il reste assis. Merde, Amir l’a bien eu. Ils ont maintenant tous le front collé au tapis, Ézie en profite pour quitter la mosquée. Il marche pendant quelques minutes quand il s’aperçoit qu’il lui manque quelque chose. Le sac ! Le putain de sac bourré de verdure. Son cœur s’emballe. Il rebrousse chemin et fonce vers la mosquée. Les fidèles ont quitté les lieux. La mosquée est vide. Ézie scrute le tapis comme un possédé, mais pas de trace du sac. Amir. Cet enfoiré d’Amir lui a piqué sa dope. Enfin, la dope de Lassana. Il cavale jusqu’à l’épicerie du père de cet enfoiré, le chope entre les pommes et les canettes de 8.6. La prière et la bière : putain de tartuffe.

– Rends-moi mon sac !

– J’ai pas ton sac…

Ézie le frappe avec une bouteille de Coca. Le père d’Amir lui colle une droite dans la nuque. Il s’effondre et Amir lui bourre les côtes.

– Casse-toi, espèce de sale youpin ! Tu dégages d’ici…

Il s’est fait avoir comme un bleu. Son téléphone sonne. C’est Stan.

– Yo, j’ai réussi à nous dégoter un concert, man ! Fête de quartier de Masséna… Dans deux semaines… Faut qu’on écrive des nouveaux morceaux.

– Je te rappelle.

Il raccroche. Quand il arrive dans le quartier, le téléphone arabe a déjà propagé la nouvelle de la perte d’un sac très « spécial ».

– Yo, Ézie, appelle Florence. On dit que Lassana te cherche. Et qu’il est supervénère.

À l’évidence Ézéchiel ne peut pas rentrer chez lui.

– Hé, Florence, et si on se barrait ?

Il a dans la poche de son Chino de quoi se payer deux billets de train, et encore un peu plus. Florence rigole.

– Se barrer où ? On connaît que cette dalle…

Ézie avait vu le documentaire à la télé. Il avait une idée de l’endroit où il voulait aller.

– C’est cool de me proposer de partir avec toi, mais je vais nulle part.

Ézie aperçoit au loin la silhouette massive de Lassana. Il se met à courir, prend le métro à la station Porte d’Ivry et s’arrête gare de l’Est. Il repense aux Olympiades. À sa mère, à Florence. Il a son passeport et son certificat de judaïsme sur lui. Il prend un train Thalys pour Cologne. Arrivé là-bas, il grimpe dans un train de nuit « Jan Kiepura » qui le conduit à Varsovie, avec une correspondance pour Cracovie.

Au petit matin, un car bondé de collégiens le ramène à Auschwitz. Ici tout est gris et pâle, même le soleil est en deuil. « Le soleil se cache car il a honte de ce que l’homme a pu faire », a écrit quelqu’un sur un mur, à la bombe aérosol. Son téléphone n’a pas de réseau dans les chemins sinistres de l’ancien camp de concentration. Il montre son certificat de judaïsme à un vieux rescapé des chambres à gaz qui l’embrasse et fond en larmes. Alors qu’il approche d’un groupe de collégiens, il les entend parler français.

– Ça va, les gars ?

Un des jeunes lui demande :

– T’es français ?

Ézie regarde tout autour de lui et une larme coule sur sa joue.

– Ouais, c’est ça que je suis. Je suis français.

Un Français, avec plusieurs identités. Pas schizophrène, attention. Juste comme des pièces d’un puzzle qui finissent pas créer un ensemble homogène.

Une fille lui tend un Kleenex.

– Moi j’ai chialé comme une Madeleine quand je suis arrivée. C’est tellement triste.

– Je suis français, noir et juif…

– Trop cool ! lance la collégienne en sweat-shirt à capuche Gap.

– Il est supermignon…, lâche une de ses copines.

– Ça va, tu vas pas draguer ici, pouffe l’autre.

Les collégiens disparaissent au bout de l’étroit corridor étouffant.

Ézie essuie ses larmes et se balade dans les mausolées. Il pense qu’il attendra un peu avant de revenir à Paris. Il se trouvera peut-être un boulot à Berlin. Tout le monde dit que Berlin est une ville démente. Sa nouvelle vie de Juif-Noir français parigot expatrié à moitié immigré ou en exil forcé commence ici, dans cette maison de la souffrance. Rien que d’y penser, ça le fait rire. Un touriste le prend pour un dingue. Ou pire, pour un Noir antisémite venu faire une quenelle. Il se reprend et se dit qu’il a le temps de préparer son alya. En vérité, le pèlerinage vers la Terre sainte des douze tribus d’Israël commence ici.

 

1. Le retour des Juifs qui émigrent en Israël. Au sens religieux, « montée » vers la Terre promise.

2. Les rastas voient en lui le Messie en raison de son ascendance qui, selon

la tradition éthiopienne, remonterait aux rois Salomon et David par la reine
de Saba.

3. Le lac de Tibériade (mer de Kinnereth dans l’Ancien Testament) est situé
au nord-est d’Israël et fait l’objet de nombreux pèlerinages.

RETROUVEZ CET ARTICLE DANS LA REVUE PAPIER NUMÉRO 1

Texte : Karim Madani

Grandes images :

Image horizontale : Marko 93/ Dom Garcia

Image carrée : Wentley Nutz

 

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Retrouvez la suite du Renoi feuj dans D’ailleurs et d’ici numéro 2 et numéro 3.  Pour commander, rendez-vous à la boutique.

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