Juifs de France : quand le récit s’empare de l’Histoire

Nov / 29

Juifs de France : quand le récit s’empare de l’Histoire

By / Bilguissa Diallo /

Juifs de France : quand le récit s’empare de l’Histoire

Nous avons parfois l’impression d’avoir tout entendu et vu sur la Shoah. Cette mémoire collective est en effet enseignée et montrée à la télévision. Pour autant, les récits personnels et familiaux de descendants des juifs français trouvent encore leur place et nous touchent à bien des écarts tant ils disent beaucoup des dangers que l’ostracisation fait peser sur les minorités. Avec les récits d’Anne Berest et la biographie imagée de Simone Veil, c’est l’album photo tragique d’une certaine France qui refait surface.

Deux livres, deux styles, un même destin tragique. On a beaucoup entendu parlé de Simone Veil à l’occasion de la sortie du biopic qui lui est consacré. Cette figure tutélaire française a refait surface sur les petits et grands écrans, dans son aspect plus personnel et moins politique, dévoilant la femme qui a donné naissance à la géante politique qu’elle fut. En parallèle, Anne Berest, scénariste et romancière, a reçu plusieurs prix littéraires fin 2021 pour son récit familial, la carte postale, consacré à ses aïeux maternels dont certains périrent dans les camps.

Si le point commun évident des deux ouvrages est bien l’issue malheureuse vécue par la famille des auteurs, il en est d’autres plus subtils qui donnent à réfléchir aujourd’hui sur le thème de l’identité, l’altérité, ainsi que les résurgences de la xénophobie dont les minorités ont fait les frais de tout temps.

En effet, les deux familles dont il est question sont juives, d’une condition sociale plutôt bourgeoise et très intégrées à la société française. Dans le bouleversant récit de la vie de Simone Veil, on découvre ses parents, son père architecte parisien, qui saisit une opportunité professionnelle à Nice où grandira la future femme politique. Très laïque et peu pratiquante, la famille Jacob ne se rattache aux traditions juives que par son amour des livres et sa fréquentation d’autres français de même confession.

On assiste à travers les récits, à la dégradation lente et quotidienne de leur traitement au sein de la société française.

Du côté de la famille d’Anne Berest, ils sont entrepreneurs de père en fils, originaire de Russie. Les arrières-grands-parents de l’autrice passent quelques années en Tchécoslovaquie, transitent un temps par la Palestine puis atterrissent à Paris : ils rêvent de cette terre de liberté. Ephraïm fait tous les efforts possibles pour s’intégrer, francise son nom, inscrit ses filles dans les meilleures écoles, monte une entreprise, et ne perçoit pas le danger ambiant contre lequel son père l’avait pourtant prévenu. « Ça pue », disait le vieux Nachman qui avait vécu les pogroms russes et décida de quitter l’est de l’Europe pour la Palestine où ses fils ne l’ont pas suivi.

Pour les deux familles, on assiste à travers les récits, à la dégradation lente et quotidienne de leur traitement au sein de la société français, aux petites vexations qui révèlent la montée des tensions raciales et à la déshumanisation que l’antisémitisme a opéré sur eux. Des papiers qu’on n’obtient pas, au travail qu’on perd, en passant par l’étoile jaune, les deux familles s’enlisent sans parvenir à imaginer l’issue catastrophique qui se profile.

La force de ces récits réside dans le partage du quotidien, dans les souvenirs précis, documentés pour le cas de Simone Veil, romancé dans celui d’Anne Berest, mais qui permettent de se figurer la vie, l’état d’esprit et les espoirs bafoués de ces français d’hier trahis par leur « terre d’accueil ».

La description édifiante des souvenirs de Birkenau par Simone Veil font mesurer l’ampleur de l’horreur. On réalise ce dont l’être humain est capable, par le truchement d’une personnalité que les Français connaissent dans leur quotidien. C’est la force du récit dont les photos soulignent à quel point la famille Jacob nous ressemble, à quel point elle est moderne et similaire aux familles françaises d’aujourd’hui. A l’heure où les partis identitaires européens gagnent du terrain, ces livres poignants et percutants rappellent comme l’humanité est fragile, comme le chaos est parfois si proche. Ils invitent subtilement à la vigilance face aux idées nauséabondes qui surgissent dès qu’une crise apparaît.

Des lectures nécessaires par les temps qui courent.

Bilguissa Diallo

Anne Berest, La Carte Postale, le Livre de Poche.

Simone Veil/David Teboul, L’aube à Birkenau, les Arènes.

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