Aux origines de l’antisémitisme avec Jonathan Hayoun

Mai / 12

Aux origines de l’antisémitisme avec Jonathan Hayoun

By / Florian Dacheux /

Documentariste et écrivain, Jonathan Hayoun a réalisé un documentaire passionnant en quatre épisodes sur l’histoire de l’antisémitisme, disponible jusqu’au 10 juin sur Arte.tv. Cette approche totale et chronologique décrit sur le temps long l’évolution de l’antijudaïsme vers l’antisémitisme moderne. Une histoire qui prend racine au cœur de l’occident chrétien. Montrant que l’antisémitisme n’est pas intrinsèque à l’histoire du peuple juif, le réalisateur est convaincu que l’humanité peut sortir de cette haine des juifs, même s’il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. Entretien.

Aux origines de l’antisémitisme avec Jonathan Hayoun

Contrairement aux idées reçues, les juifs ne sont pas persécutés depuis l’apparition du judaïsme il y a environ trois millénaires. Vous battez en brèche ce préjugé dès le départ du documentaire. Pourquoi ?

Avec ce documentaire, on a voulu sortir du schéma plus classique, à savoir de s’intéresser à l’antisémitisme qu’à partir du XIXe siècle, où apparaît le terme, mais de remonter jusqu’à ses origines. Nous avons voulu battre en brèche l’idée du rejet immémorial des juifs, comme si ce phénomène remonterait à la nuit des temps. Situer ses débuts, en se basant sur le travail historique, cela permet de sortir du fantasme de la fatalité de la haine éternelle contre les juifs, comme si elle serait intrinsèque à l’histoire du peuple juif. Nous n’avons pas pu trop nous y attarder dans le documentaire, mais il y a eu des siècles, où les juifs n’ont pas été la cible d’hostilité. Et même encore aujourd’hui, les juifs qui ont traversé les millénaires en Chine ou en Inde n’ont jamais été pris pour cible. Donc, on a voulu casser cette idée dans la représentation collective d’une haine multimillénaire et éternelle : l’antisémitisme n’est pas intrinsèque à l’histoire des juifs. Elle s’est construite sur le temps long au fil des siècles. Parler d’une haine éternelle, c’est entrer dans une vision fantasmée, qui est notamment entretenue par la Bible. Mais il ne fallait surtout pas tomber là-dedans. Comme on le dit dans le premier épisode, l’antisémitisme n’est surtout pas une punition divine. C’est pourquoi on a bâti un récit rigoureusement chronologique, en se basant sur la parole et le travail des historiens pour être au plus proche des dernières recherches scientifiques. Parce que quand on peut situer le phénomène, cela veut dire que l’on peut en finir avec l’antisémitisme, même s’il faudra évidemment encore du temps pour le faire disparaitre. En tout cas en attendant, en connaissant son histoire, on peut mieux le combattre.

« Il est important de rappeler les racines occidentales et chrétiennes de l’antisémitisme »

Vous montrez très bien dans le documentaire que pendant des siècles la différence entre les juifs et les chrétiens est presque inexistante, notamment dans l’imaginaire et l’iconographie. Comment s’opère cette distinction ? 

En effet, il a fallu en réalité des siècles pour défigurer les juifs dans l’imaginaire occidental. On pense que le nez juif existe depuis toujours, alors que cette représentation arrive relativement récemment dans l’histoire de l’antijudaïsme vers l’an 1100 pour la première fois. Avant tout, il est important de rappeler les racines occidentales et chrétiennes de l’antisémitisme. Il s’est développé en Europe au fil des siècles à partir d’un antijudaïsme religieux. De grands historiens comme Jules Isaac et Léon Poliakov l’ont parfaitement documenté. Au début, il y a effectivement un discours théologique et religieux, qui nait d’une compétition naturelle entre les deux religions. Ce qui est normal : le judaïsme et le christianisme sont des religions prosélytes présents sur les mêmes territoires. Cette rivalité s’est transformée au fil du temps en discours antijuif, véhiculé par certains théologiens chrétiens. Mais ce discours n’a pas véritablement d’effet sur les populations. Il y a même une confusion entre le fait d’être juif et chrétien. Les identités religieuses sont alors vagues et floues : elles sont secondaires par rapport à d’autres identités. C’est au moment des croisades vers le XIe siècle, lorsqu’il a fallu galvaniser les foules, que l’antijudaïsme s’est transmis aux populations. L’ennemi commun est alors l’islam et les musulmans, mais les juifs sont aussi la cible de violences antireligieuses dans l’Occident chrétien. En fait, il est intéressant de souligner que jusqu’aux croisades le discours religieux antijudaïque a alors peu résonné auprès des pouvoirs royaux. Des évêques, et même des papes, demandent aux rois européens de marquer la distinction entre les juifs et les chrétiens, mais les rois s’en foutent !  Le retournement a lieu véritablement quand le message du pouvoir religieux entre en symbiose avec le pouvoir royal pour qu’au final l’antijudaïsme devient un instrument politique. 

 

Au Moyen-Âge, les juifs ont été massivement expulsés de certains pays européens, à commencer par l’Angleterre et la France. Mais cette histoire est méconnue. Comment peut-on l’expliquer ? 

J’ai moi-même appris beaucoup de choses en faisant cette série documentaire. Même des historiens – qui interviennent dans le documentaire – m’ont dit après avoir vu la série qu’ils avaient découvert plein de choses ! L’expulsion des juifs de l’Europe chrétienne n’est effectivement pas ou très peu racontée. Des historiens la qualifient de tâche aveugle de l’histoire européenne, en reprenant le titre du livre Les Juifs, une tache aveugle dans le récit national (sous la direction Paul Salmona et Claire Soussen, éditions Albin Michel, sorti en 2021). A partir du moment où l’antisémitisme a pris une forme aussi terrible que la Shoah, il est normal que cette période soit la plus enseignée. Mais du coup, paradoxalement, l’histoire de l’antisémitisme sur le temps long est beaucoup moins connue. C’est pourquoi il était important de faire cette série documentaire pour situer ce moment cataclysmique – le plus tragique – dans une longue histoire.

 

Dans la série documentaire, même s’il reste des juifs en Europe, comme en Pologne ou au Pays-Bas, vous parlez finalement assez peu des juifs, notamment de la péninsule ibérique, qui ont fui vers le Maghreb et l’Empire ottoman. Pourquoi ?

Mais alors pourquoi, on ne s’y est pas attardé ? En réalité, l’histoire de l’antisémitisme s’est très peu écrite au Maghreb ou dans l’Empire ottoman. D’ailleurs, c’est pourquoi on mentionne le personnage de Salomon ibn Verga : il a écrit le premier livre sur l’antisémitisme quand il vivait dans l’Empire ottoman en territoire musulman après son départ du Portugal à cause de la violence contre les juifs. Dans le documentaire, on parle évidemment du statut de dhimmi en terre d’islam [les gens du Livre – les juifs et les chrétiens – devaient payer un impôt] – et c’était important de le faire, mais on montre que ce statut juridique a été très peu appliqué dans les faits. Et il nous semblait important de montrer les périodes d’accalmie, et la période de l’Andalousie musulmane en est un exemple. Mais notre sujet, à savoir l’antisémitisme, s’est jusqu’à récemment peu écrit dans le monde oriental ou ailleurs dans le monde. Cette histoire se concentre sur le continent européen. C’est là où essentiellement le phénomène de l’antisémitisme change, évolue et se métamorphose. Comme on l’a montré dans le documentaire, alors qu’il reste très peu de juifs en Europe, l’antisémitisme continue de sévir. Il s’opère la déshumanisation des juifs, leur animalisation, leur diabolisation dans l’iconographie avec le nez juif par exemple.

« On peut à travers l’histoire de l’antisémitisme apprendre pour lutter contre les autres formes de racisme »

En regardant le documentaire, on peut faire des similitudes entre la situation des juifs européens entre grosso modo 1850 et 1950 et celle des musulmans aujourd’hui en Europe. Qu’est-ce que vous en pensez ?

J’essaye d’être le plus prudent possible avec les comparaisons historiques, qu’elles concernent les juifs et les musulmans ou pas. A la fin de l’épisode quatre, une historienne dit que l’antisémitisme européen d’aujourd’hui n’a rien à voir avec l’antisémitisme des années 1930 ou même celui du XIXe siècle. Il est compliqué de faire des comparaisons historiques. En tout cas, on retrouve forcément des logiques communes dans les préjugés et les diabolisations à l’encontre de groupes minoritaires. Le fait par exemple de faire d’une minorité un bouc émissaire. Il est sûr que le racisme aujourd’hui en France cible beaucoup les musulmans. On peut évidemment y penser. On peut à travers l’histoire de l’antisémitisme apprendre pour lutter contre les autres formes de racisme. Mais j’aurais du mal à aller plus loin.

 

Dans le documentaire, vous parlez de l’antisémitisme à gauche, qui existe encore aujourd’hui. Il était important pour vous d’en parler ?  

C’est un sujet incontournable, parce qu’avec la naissance du socialisme au XIXe siècle, un nouvel antisémitisme économico-moderne s’est développé : il s’est nourri du développement du capitalisme et du mouvement ouvrier. Des pionniers du socialisme ont développé des idées antisémites. On n’a pas pu l’analyser dans le documentaire, mais par exemple pendant l’affaire Dreyfus, il y a eu un coup d’arrêt très fort de l’antisémitisme à gauche. Cette histoire de France est intéressante parce qu’elle marque à la fois le paroxysme de l’antisémitisme à gauche et en même temps son reflux. Par exemple, Jean Jaurès a pu véhiculer des préjugés antisémites. Et d’un coup, il a basculé du côté de ceux qui luttent contre l’antisémitisme. Encore aujourd’hui, il y a encore de l’antisémitisme à la gauche de la gauche, mais en même temps il faut que chacun prenne conscience que cet antisémitisme n’a pas du tout la même dimension que dans le passé.

 

Peut-on dire que l’antisémitisme européen – ancien et ancré dans les mentalités – a été importé dans les pays arabes et musulmans au XXe siècle avec le conflit israélo-palestinien ?

Bien sûr. J’espère qu’on le ressent fortement dans le documentaire. L’antisémitisme moderne dans le monde arabo-musulman puise beaucoup plus dans l’histoire de l’antisémitisme occidentale que dans un antijudaïsme théologique musulman. Il recycle l’antisémitisme européen, stalinien par exemple, avec des idées qui viennent originellement d’Europe, notamment l’idée du complot et de la conspiration juive. Pendant des siècles dans le monde arabo-musulman, on n’accusait pas les juifs de comploter pour dominer le monde. En fait, les préjugés et les accusations voyagent. On le montre bien dans le documentaire avec une historienne polonaise qui raconte comment des accusations de crimes rituels contre des enfants ont voyagé de la Pologne catholique jusqu’au monde musulman, recyclant ainsi des vieilles légendes de sang. C’est important de dire comment des idées antisémites ont voyagé de l’Europe de l’ouest vers l’est européen puis et de l’Europe de l’est jusqu’aux autres continents. 

 

Vous montrez dans le documentaire que derrière l’antisionisme se cache des antisémites. Ne faudrait-il pas remplacer ce mot par anticolonialisme ?

Le mot antisioniste est confus pour beaucoup de gens. Il est difficile à définir. Et donc en réalité, il est utilisé par des gens qui ne sont pas antisémites et d’autres qui le sont. En tout cas, ce qui me marque, c’est que beaucoup de gens, qui se disent antisionistes, sont en réalité très critiques de la politique de l’État israélien. Ce qui est tout à fait légitime. Et ils sont surtout anticolonialistes. Le dépasser serait sans doute la meilleure chose, mais c’est compliqué. L’antisionisme a plein d’histoires différentes. Il est important de raconter son histoire pour permettre aux gens de se positionner par rapport à ce mot. Et quand on voit son usage ces dernières décennies, on voit bien que des gens antisémites sont satisfaits de la confusion autour de mot.

« Ce qui est sûr, c’est qu’il faut aborder le sujet du conflit israélo-palestinien »

Comment faire pour couper ce bras antisémite en France parmi les communautés arabes ou musulmanes de France ?

Cela passe par l’histoire, la connaissance, les débats, les actions pédagogiques à l’école. Ce qui est sûr, c’est qu’il faut aborder le sujet du conflit israélo-palestinien. Ne pas le faire, parce que cela serait un sujet inflammable, est une erreur. Il faut s’autoriser à en parler pour déconstruire les passions afin de faire la distinction entre ce qui relève d’un processus haineux et ce qui révèle de processus politique traditionnel de critique d’un état comme dans n’importe quel conflit. 

 

Comment expliquez-vous qu’une personne juive comme Éric Zemmour devienne allié des antisémites ?  

Avec Judith Cohen-Solal, on écrit Zemmour et nous (Bouquins Editions, 2022) un livre de 180 pages pour raconter comment un enfant, qui est allé dans des écoles juives, a fini par reprendre le discours de l’extrême droite. Éric Zemmour est dans une logique très mortifère et destructrice : il instrumentalise l’antisémitisme pour mener un combat contre les musulmans. Il s’allie avec des antisémites en faisant croire qu’il lutte contre l’antisémitisme islamiste. Il fait preuve de mauvaise foi. 

 

Est-ce que vous pensez que l’on peut vaincre l’antisémitisme ?

Il faut se placer sur le temps long. Aujourd’hui, il faut reconnaitre – même si la période est parfois meurtrière – des évolutions positives et des victoires. En Europe ou aux États-Unis, les juifs ne sont plus victimes d’un antisémitisme d’Etat comme il y a encore une cinquantaine d’années. Dans certains pays, une politique de reconnaissance et de réparation est à l’œuvre. Actuellement, il y a un caractère paradoxal de l’antisémitisme. On constate un regain de l’antisémitisme dans certains territoires ces deux dernières décennies, avec une recrudescence de meurtres antisémites en Europe. Mais en même temps, la lutte contre l’antisémitisme n’a jamais été aussi armé. C’est ce phénomène paradoxal que nous avons voulu mettre en lumière à la fin du documentaire. Autant, on a réussi à situer les débuts de l’antisémitisme, montrant qu’il n’a jamais été éternel. Mais en même temps, il faudra encore du temps pour s’en débarrasser.

 

Propos recueillis par Aziz Oguz

(Visuels : © Effesvescence Doc – Arte France)

Florian Dacheux