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Fév / 20

Un beau livre pour décoloniser les savoirs

By / Marc Cheb Sun /

Trois historiens, codirecteurs du groupe de recherche Achac et spécialistes de l’histoire coloniale, sont de retour en librairie. Ensemble ou séparément, ils ont publié plus d’une soixantaine d’ouvrages sur le sujet depuis 25 ans. Cette fois, c’est à travers près de 250 photographies, documents de presse et affiches qu’ils évoquent toutes les facettes et les contradictions du long processus de décolonisation. A l’heure où une forte dépendance des anciennes colonies vis-à-vis de la France perdure, cette publication permettrait-elle de faire évoluer les regards ? Entretien avec Nicolas Bancel, co-auteur avec Pascal Blanchard et Sandrine Lemaire de Décolonisations Françaises la chute d’un Empire.

"Décolonisations françaises"

Un beau livre pour décoloniser les savoirs

En ce début d’année, il y a votre livre et aussi une série documentaire sur Arte qui traite des décolonisations au niveau mondial du point de vue des colonisés. Qu’avez-vous pensé de la série et comment interprétez-vous le fait que ces travaux interviennent en même temps ?
L’un des réalisateurs du documentaire que vous évoquez est l’historien Pierre Singaravélou, que je connais bien. J’ai trouvé ce documentaire tout à fait intéressant et original, mais en vérité il ne traite pas seulement des décolonisations, il traite de l’ensemble de la période coloniale et bien sûr des décolonisations. Étant donné la durée de cette histoire et l’amplitude géographique des colonisations (ndlr : les Empires et leurs métropoles couvrent deux-tiers des terres émergées au début du 20e siècle), les auteurs ont choisi de se focaliser sur des personnages singuliers, des colonisés qui ont résisté de plusieurs manières à la colonisation. Car, quelles qu’en soient les complexités, les décolonisations partent toujours d’une volonté des peuples colonisés de se déprendre de leurs oppresseurs. Le choix des auteurs est donc cohérent, même si évidemment, avec une telle approche, on ne peut pas être exhaustif, et c’est d’ailleurs impossible au regard de l’angle proposé. Le documentaire a par ailleurs d’autres qualités – en dehors d’archives visuelles souvent originales – c’est de faire des décolonisations une «histoire connectée», car les décolonisations ont effectivement été affectées par les changements de la géopolitique mondiale, en premier lieu la Guerre froide. C’est très bien rendu dans le documentaire. Enfin, ce travail n’évite aucun des sujets qui fâchent, par exemple la poursuite de la colonisation par d’autres moyens après les indépendances, la corruption des élites colonisées, les échecs postcoloniaux des jeunes états indépendants, mais aussi les conséquences de la colonisation dans les anciennes métropoles : immigrations coloniales et postcoloniales, déni de l’histoire coloniale, mémoire encore douloureuse et mal assumée. Le fait que ce documentaire apparaisse en même temps que notre ouvrage (ndlr : un prochain documentaire sur les décolonisations françaises sera programmé en prime-time sur France 2) est logique, puisque nous fêterons en 2020 les indépendances d’une grande partie des états africains alors sous domination française. 2020 sera également l’année de l’Afrique.

Nicolas Bancel

Votre volonté est-elle d’offrir une nouvelle approche du passé colonial de la France?
Cela fait 25 ans que nous travaillons sur l’histoire coloniale, et ce livre est plutôt un prolongement de nos travaux. Nous sommes aussi très redevables aux nombreux historiens, français et étrangers, qui travaillent sur le sujet depuis des décennies. Nous les citons abondamment dans le livre. Notre originalité, peut-être, est de comprendre les différents processus de décolonisations à partir de trois angles. Le premier est de concevoir et comprendre qu’après 1945, les décolonisations de l’Empire français sont d’abord une longue histoire de guerre : entre 1945 et 1962, la France est en guerre permanente contre les populations de certaines de ses possessions coloniales. On pense bien sûr à la Guerre d’Indochine puis la Guerre d’Algérie, mais on oublie souvent la guerre menée au Cameroun à partir de 1955, la répression en Côte d’Ivoire en 1949 et 1950, les innombrables interventions militaires et policières qui, dans l’Empire se multiplient pendant toute cette période. Deuxièmement, nous montrons, à la suite de travaux d’autres chercheurs, qu’ils existent plusieurs types d’indépendances, avec d’un côté des « indépendances de rupture » – c’est le cas par exemple de l’Algérie ou de l’Indochine – ; de l’autre des indépendances ambigües, comme le montrent les processus menant aux indépendances de la plupart des colonies en Afrique subsaharienne, où la France arrive à maintenir une influence décisive grâce aux accords de coopération militaire – des bases françaises sont maintenues – , économique – grâce aux accords de coopération bilatéraux ou au contrôle du franc CFA par le Trésor français -, ou encore dans le domaine culturel avec la reconduction de centres culturels français qui trouvent leur origine durant la période coloniale, ou encore avec la migration d’étudiants africains vers les universités françaises. Enfin, notre troisième propos est de montrer que les décolonisations françaises ne peuvent être comprises qu’à travers une « histoire-monde » : ce qui se passe dans un espace impérial – français ou appartenant à une autre métropole – à des résonances et des conséquences dans tous les territoires sous tutelle française. Mais la géopolitique mondiale joue également un rôle important : l’affirmation des deux blocs, l’URSS étant anticolonialiste frontalement (pour s’adjoindre de nouveaux alliés idéologiquement sûrs), les États-Unis étant plus ambigus : ils sont anticolonialistes lorsque cela ne peut se traduire par un basculement de la colonie qui se libère vers le bloc communiste. C’est pourquoi les États-Unis interviennent par exemple en Corée puis au Vietnam. C’est l’ensemble de ces perspectives que nous avons cherché à articuler dans cet ouvrage qui demeure très accessible.

Affiche  ​de l’armée française signée  M. Fontaine, 1957.© Coll. Groupe de recherche ACHAC
A propos des attaques de L’Express : «Le symptôme à la fois d’une régression intellectuelle et d’une radicalisation extrême du débat public»

 

On oublie, on fait semblant de ne pas voir ou de ne pas comprendre. Selon vous, pourquoi un certain déni perdure ?
Parce que c’est une histoire complexe et douloureuse. Plusieurs problèmes peuvent être pointés : d’une part, après les indépendances, on a voulu oublier cette histoire, qui est quand même celle, pour la France, d’un échec et d’une humiliation. D’autre part, pendant très longtemps, a dominé l’idée que la France n’avait pas démérité aux colonies, qu’elle avait développé les infrastructures, la scolarisation, etc. Ce qui est en partie vrai d’ailleurs. Tout en scotomisant tous les épisodes mettant en abîme sa vocation de puissance progressiste, humaniste et républicaine. Et évidemment, au regard de l’histoire coloniale, ces épisodes sont très nombreux. La colonisation, qui a, pratiquement jusqu’au bout, dénié aux colonisés des droits politiques égaux à ceux des colons français – sans parler de l’érection d’une justice spécifique dédiée aux « indigènes » ou des inégalités économiques issus de la spoliation des ressources locales – , est de plus formellement contraire aux devises républicaines, qui est l’un des fondements de notre culture politique. C’est donc troublant et renforce la difficulté à aborder cette période. Enfin, de très nombreuses personnes en France ont un lien direct avec l’histoire coloniale : les rapatriés (ndlr : plus de 800.000 après la guerre d’Algérie, auxquels il faut ajouter les rapatriés français d’autres pays nouvellement décolonisés) qui peuvent entretenir une forme de nostalgie de la colonisation ; les immigrés coloniaux et postcoloniaux, porteurs également de cette histoire et qui n’ont généralement par le même ressenti mémoriel que les rapatriés, ou encore les harkis, ces supplétifs de l’armée française qui ont réussi, malgré les ordres du pouvoir gaulliste qui voulait clairement les abandonner, à échapper aux massacres perpétrés par le FLN dont ces soldats ont été victimes après l’indépendance de l’Algérie, et qui sont parvenus à rejoindre la France. C’est donc une mémoire inflammable car ces groupes sont porteurs de mémoires différentes, voire concurrentes. En conséquence, on ne sait pas vraiment comment la traiter, de peur précisément de voir les passions s’envenimer, comme cela avait été le cas lors du vote de la fameuse loi de 2005 sur la « colonisation positive ». Le mieux serait d’aborder frontalement cette histoire, de l’enseigner, de créer un musée sur les colonisations, de réaliser des films et des documentaires. Il est en effet invraisemblable qu’aucun lieu de mémoire ne soit dédié à cette histoire de plus de quatre siècles, alors que la France compte des centaines de musées. Beaucoup de choses ont été faites depuis 30 ans, mais il manque je pense le courage politique pour impulser cette réflexion collective. Encore que les dernières déclarations du président Macron, qui a le courage de mettre les pieds dans le plat, laisse quelques espoirs…

 

Les manuels d’histoire dans les écoles font-ils le jeu de l’Etat en omettant de nombreuses parties sombres de cette histoire coloniale ?
Non, parce qu’en comparaison de ce que l’on enseignait il y a 20 ans – c’est-à-dire pratiquement rien -, les programmes d’histoire pour le secondaire comme les manuels scolaires, ont fait d’énormes progrès. C’est une histoire en partie enseignée aujourd’hui, même si il reste des progrès à accomplir. Je note aussi que certains manuels abordent des questions qui étaient jusqu’alors complètement ignorées, comme les résonances de la colonisation en France à travers par exemple les expositions coloniales ou les zoos humains. C’est plutôt du côté de l’Université, où l’histoire coloniale demeure marginale et est confinée à une vision basée sur les « aires culturelles», que le problème se pose. On y étudie la colonisation dans les pays colonisés et pas les conséquences de la colonisation en France ou dans les autres métropoles impériales. D’autant plus que les perspectives des Postcolonial studies ont été pratiquement complètement ignorées par l’Université française.

 

Que conseilleriez-vous à la nouvelle génération pour bien s’informer ?
Il existe beaucoup de livres de synthèse, dans des collections faciles d’accès comme les Que sais-je des PUF ou les Essentiels chez Milan, qui permettent d’approfondir le plus efficacement possible ses connaissances. Je conseille aussi d’explorer les documentaires – français et étrangers – qui sont disponibles maintenant sur des plateformes payantes ou non. C’est une entrée en matière plus simple, plus visuelle, en phase avec la culture de l’image qui caractérise cette nouvelle génération. On peut aussi aller sur le site du groupe de recherche Achac : des expositions sont disponibles, de même que beaucoup de textes et d’informations.

 

Les anciennes colonies sont fortement dépendantes encore à ce jour de l’Europe… Nous sommes dans une contradiction perpétuelle. Malgré cela, selon vous, lesquelles sont actuellement sur la bonne voie ?
Les choses ont beaucoup évoluées depuis les indépendances. D’abord, de très fortes aspirations démocratiques se sont faites jour, comme au Maghreb, en Tunisie et au Maroc en particulier. La Tunisie est sur la voie d’une transition démocratique, certes fragile, et on voit bien qu’en Algérie, la population est lasse du « système FLN » et réclame, elle aussi, une véritable rénovation démocratique. Les situations sont très contrastées ailleurs, c’est pourquoi il est difficile de répondre à votre question, mais si on prend l’exemple de l’Afrique subsaharienne, malgré d’importantes difficultés – ressources faibles, corruption, terrorisme… – là aussi depuis une trentaine d’année, les multiples aspirations démocratiques sont indéniables (Côte d’Ivoire, Bénin, Sénégal, Burkina-Faso…). Et puis la France a perdu beaucoup de son influence dans la région, elle est concurrencée par la Chine, les États-Unis, les accords de coopérations multilatéraux européens… Elle devient ce qu’elle est, pour paraphraser Nietzsche, c’est-à-dire une puissance moyenne.

 

Vous avez récemment été accusés par L’Express de représenter des chercheurs post-coloniaux dans un article intitulé Les obsédés de la race noyautent le CNRS, vous faisant passer pour des traîtres opposés aux valeurs républicaines… Avec le recul et votre expertise, comment interprétez-vous cette attaque?
Je l’interprète comme le symptôme à la fois d’une régression intellectuelle et d’une radicalisation extrême du débat public. En effet, Pierre-André Taguieff, qui est l’instigateur de cette tribune, ne sait absolument pas de quoi il parle. D’une part il mélange les chercheurs adoptant des perspectives postcoloniales, sur lesquelles travaillent depuis plus de trente ans des centaines de chercheurs dans les plus grandes universités du monde – avec des groupes de militants radicalisés tels les Indigènes de la République ou la Brigade antinégrophobie. C’est absurde. Ensuite, les auteurs de cette tribune ne savent rien des études postcoloniales, comme le démontre leur remarque grotesque, expliquant que Dipesh Chakrabarty (un historien indien postcolonial) voudrait encourager le ressentiment des colonisés contre l’Europe, au mépris des outils intellectuels émancipateurs issus d’Europe. Or, Chakrabarty dit exactement le contraire ! Il reconnaît au contraire sa dette envers la pensée européenne pour témoigner de l’égale dignité des civilisations. Toute la tribune est à l’avenant, c’est pitoyable : pour juger d’un programme de recherche (Zoos humains) ayant mobilisé 80 chercheurs ces 15 dernières années, programme qui a donné lieu à plusieurs ouvrages, des colloques, etc., on ressort une vieille critique qui ne concernait que l’introduction du premier ouvrage (il y en a trois, la recherche évoluant, par ailleurs certains ont été traduit en américain, anglais, allemand, espagnol…), pour « démontrer » que ce travail ne vaut rien. Sans avoir bien entendu lu les livres, exactement comme les auteurs de la tribune ont procédé avec Chakrabarty. Et ce sont ces poseurs paresseux, qui accumulent les fausses informations et manipulent les faits, qui viennent nous donner des leçons ? Prétendent défendre « l’excellence à l’Université » ? On croit rêver. Mais le plus inquiétant est que l’on se retrouve dans un débat public monopolisé d’un côté par des « ultra-républicains » type Taguieff, et de l’autre des associations décolonisées racisées et radicalisées, qui nous attaque aussi car nous serions trop « blancs ». On nous prépare, avec de tels « débats », une belle guerre des identités en France ! Plus inquiétant encore, la tribune de ces ultra-républicains est immédiatement relayée par Valeurs actuelles et des sites d’extrême-droite, témoignant d’un rapprochement objectif entre ces ultra-républicains et l’extrême-droite. Avec de tels « amis », la République n’a plus besoin d’ennemis…

Nous sommes nombreux à penser que le meilleur atout de la France reste son métissage et sa pluralité… Nous sommes d’ailleurs et d’ici… Et pourtant, les crispations, les non-dits, les fractures, les polémiques et le racisme perdurent, voire s’amplifient à certains endroits… Comment sortir de cette amnésie ?
Qu’on le veuille ou non, la France est désormais un pays métissé. Il le restera. On aurait donc tout intérêt à faire en sorte que cette réalité soit mise à profit et valorisée, au lieu de créer des guerres basées sur des phantasmes et de l’angoisse. C’est difficile, c’est vrai, mais c’est un changement qui est inéluctable.

 

Recueilli par Florian Dacheux

 

Décolonisations française, la chute d’un empire, éditions La Martinière, 2020.

Marc Cheb Sun