Mémoire de l’esclavage : la FME interpelle les candidat.e.s à la présidentielle

Fév / 10

Mémoire de l’esclavage : la FME interpelle les candidat.e.s à la présidentielle

By / Florian Dacheux /

Alors que l’histoire est devenue un thème de la campagne électorale 2022, et que les questions liées au passé colonial de la France dominent l’actualité depuis de nombreux mois, la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage a décidé d’interroger les candidates et les candidats à l’élection présidentielle sur leurs propositions concernant les enjeux de la mémoire de l’esclavage dans les 5 prochaines années. Des enjeux intimement liés à la lutte contre les discriminations.

Mémoire de l’esclavage : la FME interpelle les candidat.e.s à la présidentielle

Fondée en novembre 2019, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage poursuit son action en faveur de la transmission de l’histoire de l’esclavage. Des héritages que n’a pas manqué de rappeler son président Jean-Marc Ayrault lors d’une conférence de presse jeudi 9 février 2022 à l’heure où l’histoire et la mémoire sont devenues un enjeu de la campagne électorale. Dans ce contexte, la FME vient de publier un document adressé à toutes les candidates et à tous les candidats. Y figurent 10 questions pour 10 engagements afin de recueillir leurs positions et leurs propositions sur ces enjeux très actuels. « Cette page de notre histoire est en effet une clé essentielle pour comprendre le monde dans lequel nous vivons, affirme la FME. Elle relie la France depuis des siècles à l’Afrique, à l’Amérique, aux Caraïbes et à l’Océan Indien. Ses héritages sont tout autour de nous – dans nos valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, dans la géographie de la France, dans l’histoire familiale de millions de Françaises et de Français, dans nos imaginaires créolisés, mais aussi dans le lourd legs de stéréotypes et de discriminations que ce passé a laissé sur notre société. » Comment les candidates et candidats à l’élection présidentielle se positionnent-ils sur ces questions ? S’engageront-ils à poursuivre le travail mémoriel porté au nom de l’Etat par tous les présidents de la République depuis 20 ans (loi mai 2001) ? Pour le savoir, la FME a scindé ses dix questions en quatre volets intitulés : commémorer, transmettre, agir en France, agir dans le Monde.

 

Une exigence et non une repentance

 

Pour la FME, il s’agit en effet de réaffirmer que ces enjeux autour de la mémoire de l’esclavage* sont intimement liés au long combat contre le racisme et les discriminations, et ce pour l’affirmation d’une France plurielle qui vit ensemble dans le respect des différences. « Cette histoire relie depuis des siècles l’Europe, l’Afrique, l’Amérique, les Caraïbes et l’Océan Indien, rappelle la FME. Ses héritages sont tout autour de nous. Ils sont dans la géographie de la France, dans sa présence outre-mer. Ils sont inscrits dans l’histoire familiale de millions de Françaises et de Français. Ils sont dans cette façon dont notre culture s’est créolisée, dont notre langue s’est enrichie, dont nos imaginaires se sont élargis. Ils sont aussi dans ce lourd legs de stéréotypes, d’inégalités, d’injustices qui continuent de diviser notre société. Ils sont enfin dans le souvenir des grandes figures françaises qui se sont engagées contre l’esclavage et la traite, de l’Abbé Grégoire à Toussaint Louverture, de Denis Diderot à Louis Delgrès, de Solitude à Alphonse de Lamartine, de Mme de Staël à Victor Schoelcher. Par leurs idées comme par leurs actes, ils ont donné son plein sens au message émancipateur de la République. Transmettre ce passé n’est pas une repentance, c’est une exigence – celle qui doit guider tous les peuples au nom de la vérité historique, de la mémoire des victimes, et de la reconnaissance due à tous les combattants de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. »

 

Fl. D. 

COMMEMORER

QUESTION 1. Vous engagez-vous à présider chaque année les cérémonies nationales de la mémoire de l’esclavage ?
Au mois de mai se tiennent les deux journées nationales que la loi a dédiées à la mémoire de l’esclavage : la journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions, le 10 mai 2022, et la journée nationale en hommage aux victimes de l’esclavage, le 23 mai 2022. Élu président de la République, envisagez-vous de présider ces cérémonies ? Vous engagez-vous à y assister chaque année ? À inviter toutes les collectivités locales à organiser des commémorations annuelles à cette occasion ? Comment envisagez-vous de donner sa juste place à cette mémoire ? 

 

QUESTION 2. Vous engagez-vous à réaliser le mémorial national aux victimes de l’esclavage ?
Le président de la République sortant a annoncé la création d’un mémorial de la République dédiés aux victimes de l’esclavage, qui sera installé au Jardin des Tuileries et qui reprendra les noms des plus de 200 000 personnes libérées de l’esclavage en 1848. Confirmerez-vous ce projet ?

TRANSMETTRE

QUESTION 3. Vous engagez-vous à continuer à appliquer la loi du 21 mai 2001 reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité ?
L’article 2 de la loi du 21 mai 2001 portant reconnaissance de l’esclavage et de la traite comme crime contre l’humanité dispose dans son article 2 que « les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent ». Veillerez-vous à l’application de cet article dans les programmes scolaires et en soutenant la recherche française sur l’esclavage, la traite, leurs abolitions et leurs héritages ?

 

QUESTION 4. Vous engagez-vous à soutenir la recherche sur l’esclavage et ses héritages ?
Les événements des dernières années, en France et dans le monde, ont montré combien les enjeux de la mémoire de l’esclavage étaient actuels et continuaient de faire débat. Mais ils ont aussi montré les dérives auxquelles ces débats peuvent donner lieu lorsqu’ils reposent sur des informations tronquées, déformées, voire purement et simplement fausses. Face à ces dérives, le rôle de la recherche est d’autant plus important pour éclairer le public, faire progresser la connaissance sur ces sujets sensibles, et offrir des pistes pour les aborder sans diviser la société, comme le conseil scientifique de la Fondation l’a souligné dans sa déclaration du 30 novembre 2020. Dans cet esprit, entendez-vous renforcer les moyens financiers et humains de la recherche française sur l’esclavage et ses héritages ? 

 

QUESTION 5. Vous engagez-vous à harmoniser la place de l’esclavage et des abolitions dans les programmes scolaires ?
La Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage a relevé dans une note publiée en octobre 2019 que, aujourd’hui, les programmes scolaires présentaient des différences importantes sur la question de l’esclavage entre les programmes destinés aux élèves des lycées professionnels et des outre-mer, qui font une large place à la première abolition, à Toussaint Louverture et à la Révolution haïtienne, et les programmes destinés aux élèves de l’enseignement général dans l’Hexagone, qui n’en parlent pas. Pensez-vous nécessaire de remédier à cette différence de traitement, afin que la même histoire de France soit enseignée à tous les élèves de France ?

 

QUESTION 6. Vous engagez-vous à initier un musée national sur les 5 siècles d’histoire de la colonisation française ?
L’esclavage appartient à l’histoire de la colonisation française, une histoire qui s’étend sur plus de cinq siècles et sur les cinq continents, et qui a changé notre pays pour toujours. Pourtant, cette part de notre passé reste largement méconnue de nos concitoyens, et aucun musée national n’est aujourd’hui spécifiquement chargé de l’évoquer et d’en montrer les multiples conséquences. Pensez-vous qu’il serait utile que la France se dote d’une telle institution ? Si oui, êtes-vous prêt à en faire un grand projet de votre quinquennat ?

AGIR EN FRANCE

QUESTION 7. Vous engagez-vous à agir pour l’égalité réelle outre-mer et dans l’Hexagone ?
Les crises que les collectivités d’outre-mer ont traversées ces dernières années sont autant de révélateurs des problèmes structurels que leurs habitants rencontrent sur les plans économique, social et écologique, dont certains renvoient à un imaginaire imprégné par la mémoire de l’esclavage, mais aussi à une transformation inachevée de la société et de l’économie coloniales. Comment envisagez-vous de répondre à ces problèmes, et à la demande des citoyennes et citoyens des outre-mer d’être considérés comme des Français à part entière, et non comme des citoyens entièrement à part ? Comment proposerez-vous de concilier le besoin d’égalité réelle de ces territoires avec la prise en compte de leurs spécificités ?

 

QUESTION 8. Vous engagez-vous à faire de la lutte contre le racisme et les discriminations une priorité ?
En France, les préjugés à l’encontre des personnes perçues comme noires se sont développés parallèlement au développement de l’esclavage, alimentés par les discours de propagande qui cherchaient à justifier cette pratique, et qui ont contribué au 19e siècle à donner naissance aux pseudo-théories racistes. Leurs effets continuent de se faire sentir aujourd’hui, de nombreuses enquêtes ayant montré l’ampleur des discriminations que ces personnes subissent, en raison de leur origine supposée. Si vous êtes élu à la présidence de la République, entendez-vous faire de la lutte contre le racisme et les discriminations sur l’origine une priorité de votre action ? Si oui, comment donner à cette politique une nouvelle ampleur ?

AGIR DANS LE MONDE

QUESTION 9. Vous engagez-vous à travailler avec les autres pays à construire une mémoire partagée de l’esclavage ?
La mémoire des traites et de l’esclavage est une mémoire mondiale. Dans de nombreux pays en Europe, en Afrique, aux Amériques, en Asie… des initiatives sont prises pour préserver le patrimoine lié à cette histoire, pour mettre au jour les connexions qu’elle a nouées entre les états, entre les continents, entre les peuples, pour valoriser les cultures qui en sont issues, pour lutter contre les injustices et les préjugés qu’elle a créés. Souhaitez-vous que la France s’inscrive dans ce mouvement au niveau international, et travaille avec l’UNESCO et tous les pays qui ont été impliqués dans ce système pour en partager la mémoire et les enjeux ? 

 

QUESTION 10. Vous engagez-vous à mobiliser la France contre l’esclavage moderne, les traites, le travail des enfants ?
D’après l’Organisation internationale du travail, l’esclavage moderne touche aujourd’hui plus de 25 millions de personnes dans le monde. Le travail des enfants reste une réalité dans de nombreux pays. On voit également se développer à l’échelle du monde des circuits de traite des êtres humains qui reprennent des routes très anciennes, héritées du temps de l’esclavage. Ces dernières années, plusieurs pays ont renforcé leur arsenal afin de lutter contre ces phénomènes, en lien avec les organisations internationales. Pensez-vous qu’il faille renforcer la législation française sur ce sujet ? La France a-t-elle d’après vous vocation à être à l’avant-garde de ce combat dans le monde ?

 

Les réponses des candidates et des candidats seront publiées sur le site internet de la Fondation.

* En France, l’esclavage colonial a duré plus de deux siècles, entre le début du XVIIe siècle et 1848. Durant cette période, 1,2 millions de captifs africains ont été déportés dans les colonies françaises, et on estime à 4 millions le nombre de personnes qui y ont connu la servitude. L’esclavage a été aboli une première fois sous la Révolution, puis il a été rétabli par Napoléon Bonaparte sous le Consulat, avant d’être aboli définitivement sous la 2e  République. (source : FME)

Florian Dacheux