Atelier D’ailleurs et d’ici, à la rencontre d’ex-enfants déportés de La Réunion

Juil / 16

Atelier D’ailleurs et d’ici, à la rencontre d’ex-enfants déportés de La Réunion

By / Marc Cheb Sun /

Ateliers D'ailleurs & D'ici,

À la rencontre des ex-enfants déportés de l'île-de-la-Réunion

Cinq jeunes de Torcy (Ile-de-France), âgés de 16 à 19 ans, sont partis à la rencontre d’ex enfants dits de La Creuse, victimes d’un rapt institutionnel dirigé par l’État, qui a fait, durant plus de vingt ans, des milliers de victimes déportées depuis leur île natale pour repeupler les campagnes de l’hexagone.

 

Dans nos ateliers, ces jeunes ont suivi une formation que nous avons assurée sur l’histoire de l’île de La Réunion, l’histoire de l’esclavage puis celle des enfants dits de la Creuse. Ils ont également travaillé les techniques d’interview et de portrait, de rédaction et de mise en forme d’un article avec deux collaborateurs de nos équipes. Ils ont réalisé ces deux premiers portraits avant de reprendre les ateliers en septembre. Le but final: partir à la Réunion et réaliser sur place avec des Réunionnais un reportage sur les traces et les non-dits de ce traumatisme.

“Dans l’avion qui nous exportait en France, nous portions un numéro de matricule. Le mien était 2637.”

Une histoire tragique

Par Antoine Aguilera (16 ans)

 

Marie-Josée, c’est une femme de 62 ans que l’on pourrait décrire par sa joie de vivre avec, parfois, un sourire enfantin.

Marie-Josée a néanmoins un côté « caché ». Au fur et à mesure de notre interview un autre aspect d’elle surgit petit à petit. Cette femme a vécu le drame des enfants de la Creuse.

 

Elle nous montre que cette si histoire appartient au passé, les séquelles restent vives même si l’on peut toujours rebondir. Depuis quinze ans elle travaille dans un centre de loisirs maternels.

« Je suis arrivée à l’âge de 10 ans. J’ai atterri dans une maison médicale dans le Gers, en transit, pour être adoptée. Normalement on devait y rester au maximum six mois. C’était un lieu d’accueil provisoire. Les adoptions se faisaient tous les dimanches : les gens venaient des quatre coins de France. Les dossiers étaient préparés et les valises prêtes !»

Un étrange concept qui pourrait presque évoquer une sorte de supermarché de l’adoption « Complètement inhumain, oui. Je suis finalement restée dix ans dans cet aérium. On était perdus, on ne savait pas qui on était, ni d’où on venait. La Réunion, on devait l’oubliée. »

C’est un traumatisme de devoir tirer un trait sur son enfance pour se reconstruire, oublier tout sa vie finalement pour s’en recréer une. Marie-Josée a du (re)grandir dans un mensonge, les adultes de cet aérium lui ont expliqué qu’elle était orpheline.

« Moi je l’ai cru car j’étais traumatisée » C’est seulement à l’âge adulte qu’elle a pu consulter son dossier et qu’elle a découvert avoir une famille. Elle a pu les retrouver par la suite.

« Ne sachant pas d’ou on vient, qui on est, on a des troubles transmis a nos propres enfants. Cela veut dire qu’aujourd’hui nos enfants ne sont pas mieux lotis que nous. »

Le sentiment que lorsqu’on a pas d’héritage a transmettre, on n’a rien a donner.

Les souvenirs remontent : « Dans l’avion qui nous exportait en France, nous portions un numéro de matricule. Le mien était 2637.»

En effet, lors de l’instruction du dossier à la DDAS de la Réunion chaque enfant se voyait attribué un matricule. Sans jamais savoir à quoi cela servait.

Sur le dossier était également inscrite la couleur de métissage, allant de 1 à 4 (clair à foncé). Toutes ces informations font penser à une commande en ligne d’un objet personnalisable.

Et que sont devenues les « bonnes » intentions évoquées (études, soins médicaux) ?

En réalité, de nombreux enfants de la Réunion ont été exploités :

« Plutôt que leur proposer des études, on les a utilisés dans les campagnes à travailler du matin au soir, dans les fermes ou en tant que bonnes. Pour eux, c’était extrêmement douloureux et difficile. »

A.A

Dans le temps de ces ateliers, deux des jeunes participants sont allés rencontrer le journaliste-producteur Sébastien Folin qui leur a raconté ses années passées sur l’Ile-de-la-Réunion après son enfance à Madagascar. Une identité nomade avec ses richesses et ses traumatismes.

Deux travailleuses sociales à l’origine du projet

 

Nos propres expériences professionnelles nous ont amenées à constater que de nombreux adolescents sont en perte de repères et n’ont pas eu accès à l’histoire de leur origines, par manque de transmission familiale. 

Fortes de notre constat et de notre expérience, nous avons souhaité approfondir cette problématique et monter un projet autour de celle-ci. 

Pourquoi nous sommes-nous intéressées à l’histoire des enfants de l’Île de la réunion ? Suite à un reportage diffusé sur France télévisions, il nous a parues pertinent de nous y intéresser et de permettre aux jeunes issus d’horizons très différents de s’interroger sur leur propre histoire à travers celle de ces enfants devenus adultes aujourd’hui.

Le projet a été pensé en trois étapes clés : un travail journalistique avec pour objectif de réaliser un reportage qui paraîtra sur D’ailleurs et d’ici (ceci est un premier volet), puis le séjour sur l’île  et, enfin, la restitution.

 

Dominique et Elodie

C’est l’ histoire  de plus de 2000 enfants originaires de La Réunion, exilés de force dans les années 1960 à 1980. Une histoire longtemps mise de côté, un vieux sujet tabou qui dérange. Un an et demi après la remise d’un rapport au gouvernement, les associations de “Réunionnais de la Creuse” ne voient toujours rien évoluer. La Fédération des Enfants Déracinés des DROM relance avec fermeté ce vaste chantier juridico-politique afin de soutenir ces milliers de familles. Lire notre reportage.

POUR UN SEUL VOYAGE

 

Par Nour Lavier (17 ans)

 

Aujourd’hui informaticien en région parisienne, Jean-Lucien Herry, 50 ans, fait partie de ces milliers d’enfants déracinés de l’île de la Réunion, connus sous le nom des enfants dits de la Creuse.

 

« À l’heure actuelle, mon identité réunionnaise n’existe pas. » Adopté à l’âge de trois ans, Jean-Lucien a été recueilli par une famille aisée, lui permettant d’obtenir un certain confort que tous, très loin de là, n’ont pas eu la chance de connaître. Ce ne sera qu’en 1975 qu’il sera reconnu comme adopté par « adoption plénière », lorsque le juge lui donne officiellement son nouveau nom. C’est l’année où il changera complètement d’identité, l’année où l’État décidera de tirer un trait sur son passé réunionnais.

Jean-Lucien a globalement eu une enfance assez agréable dans les campagnes de France, malgré des problèmes de racisme liés à sa couleur de peau. Mais, à l’âge de quatorze ans, Jean-Lucien se pose des questions sur sa construction identitaire, notamment sur ses parents biologiques. Son premier voyage sur l’île aura lieu en 1983, ce ne sera qu’un voyage touristique. Il effectuera un second séjour avec ses parents et se rendra cette fois à la DDASS* pour consulter son dossier.

Au retour de l’île, il se sentira perdu avec de nombreuses réflexions. « Devais-je rechercher mes parents ou dois-je me laisser du temps pour me construire face à ce qui vient de me bouleverser? »

En 2016 ce sera un nouveau voyage, cette fois avec sa femme et ses enfants.

Il décidera d’y retourner l’année suivante, et retrouvera son père biologique. Jean-Lucien nous explique que sur le décret d’adoption était inscrit la mention « Pour un seul voyage ». Ces mots ici parlent d’eux-mêmes. Le retour en arrière était impossible. Des numéros de matricules étaient attribués aux enfants avec des sigles comme PA (Pour Adoption) et RT (Recueilli Temporaire). Mais le plus inhumain est qu’on leur donnait un numéro allant de un à trois, en fonction de leur couleur.

 

«Déportés, et non transplantés comme ils disent»

La procédure d’adoption mettait énormément de temps à cette époque : huit ans pour l’adoption de Jean-Lucien et douze ans pour « sa soeur » Pascaline.

Une procédure qui s’effectuait sur un seul critère : une photo. Avec des termes comme « mis à disposition gratuitement et gracieusement ». Et une semaine pour que le couple puisse se décider.

En 2017, il rejoindra la FEDD (Fédération des Enfants Déracinés des Drom). Parmi ses objectifs, l’association veut que l’État reconnaisse bel et bien sa culpabilité, notamment les séquelles que cette histoire a laissées sur ces ex-mineurs « déportés et non transplantés comme ils disent ». « Depuis deux ans notre combat est un peu plus visible », constate Jean-Lucien qui, aujourd’hui, est responsable de la cellule juridique de l’association.

La FEDD a pu obtenir du gouvernement un voyage à La Réunion une fois tous les trois ans. A l’heure actuelle, l’objectif principal de l’association est que ce drame soit reconnu comme « crime contre l’enfance » et non comme une « faute » ou une erreur de la part de l’État.

 

N.L.

 

La musique dans la peau


A 20 ans, l’auteur compositeur Ibrahim Diaby s’apprête à signer son premier contrat professionnel dans la musique. Il est l’un des cinq jeunes qui participent à nos ateliers. 

Entendre jouer Ibrahim de l’harmonica est une évasion. Une invitation à la respiration. Une pause vibrante qui nous immerge dans sa Côte d’Ivoire natale. Originaire d’Abobo, un  quartier d’Abidjan, ce fils de griot porte en lui la tradition de ses ancêtres depuis son plus jeune âge. Joueur de percussions, il écrit et chante ses propres textes. « La musique a toujours occupé une place importante dans ma vie, confie-t-il. Je chante depuis tout petit. C’est vraiment essentiel pour moi ».

De Daloa à Paris
A la tête du groupe Sympa Plaisir, Ibrahim va peu à peu prendre conscience de son talent. Contrarié par quelques soucis familiaux et une certaine jalousie naissante au sein du groupe, il décide courant 2017 de tenter l’aventure vers l’Europe. Une décision qui le pousse à quitter les siens alors installés à Daloa, dans la région du Haut-Sassandra. Direction le Burkina Faso, le Niger puis la Libye. « J’ai voyagé par mes propres moyens avec des amis que j’ai ensuite perdu de vue, raconte Ibrahim. En Libye, j’ai été kidnappé par des voyous qui voulaient de l’argent. Puis j’ai finalement réussi à prendre un bateau pour l’Italie avant de rejoindre la France. »

« Nous sommes montés dans un train »
A son arrivée à Paris, Ibrahim, accompagné d’un ami croisé sur la route, se retrouve Gare de l’Est. Déterminé à trouver une issue positive à ce long périple, il ne se laisse pas influencer par la rue et son lot de mauvaises fréquentations. « Nous ne connaissions personne, poursuit-il. Nous avons passé deux nuits à la gare. Un homme a tenté de nous enrôler pour vendre de la drogue, ce que l’on a refusé. Puis nous sommes montés dans un train et avons atterri à la gare de Lagny Thorigny. » Sur le quai, une personne bienveillante leur indique alors l’adresse d’une structure pour mineurs. Suivront des rencontres décisives pour sa stabilité dans différentes antennes socio-éducatives de Seine-et-Marne.

« Vivre de mon art »
Pourtant atteint de la poliomyélite, Ibrahim ne laisse rien transparaître de la souffrance engendrée par son handicap. Installé à Fontainebleau, il fabrique ses propres percussions et passe de nombreuses heures à répéter ses dernières compositions inspirées de l’univers mandingue. « J’ai enregistré mon premier single et j’en ai encore beaucoup d’autres en réserve, se réjouit-il de son sourire ravageur. Dans mes textes, je parle beaucoup de pauvreté, de la méchanceté des êtres humains, de la mort, de l’amour, des faits de société, de la politique. » Dans l’attente de la signature d’un premier contrat dans une maison de production d’ici la rentrée de septembre, Ibrahim poursuit sa route. « Mon rêve ? Vivre de mon art ». Tout simplement.

Florian Dacheux

 

 

Marc Cheb Sun