Denez Prigent : “Tout vient de l’amour de la langue”

Sep / 04

Denez Prigent : “Tout vient de l’amour de la langue”

By / Marc Cheb Sun /

De rythmes électro en daf iranien et rap américain, ses compositions se frottent à tous les univers. Depuis 30 ans, Denez Prigent est l’une des grandes voix de la musique celtique. Son dernier album, et sa collaboration avec Oxmo Puccino, confirment son amour des identités multiples et des passerelles entre les mondes.

Denez Prigent : “Tout vient de l’amour de la langue”

Rap, musique bretonne, quelles confluences ?

Le slam et le rap, comme la musique bretonne, partent d’un phrasé. Le mot, le texte, l’histoire y sont antérieurs à la mélodie. Tout vient d’abord de l’amour de la langue et de la façon de la livrer. Les chants que j’ai composés pour mon dernier album, par exemple, ont d’abord été enregistrés à capella. Les arrangements et l’instrumentation sont venus plus tard, en studio. Dans la musique bretonne, il existe notamment un genre nommé kan ha diskan : ce sont des chants à danser où l’accent est mis sur les intonations ou la distorsion des mots par des roulements de langue. Ils utilisent le dribil, une technique vocale très particulière qui rappelle le flow du rap. La première fois que j’ai collaboré avec un rappeur, c’était en 2016, à l’occasion des remixes de mon album acoustique Ul liorzh vurzudhus – Un jardin enchanté. Pour travailler avec moi sur le projet, j’ai fait appel au beatmaker James Digger, qui vient de l’électro hip-hop. Pour un des morceaux, nous avons eu l’idée de faire appel à un rappeur. James a écrit au New-yorkais Master Ace, avec qui il était en contact. Comme nous savions que celui-ci acceptait rarement les collaborations, nous lui avons transmis un kan ha diskan, afin d’attirer son attention. Le morceau l’a tellement impressionné qu’il nous a répondu tout de suite ! « Ce flow est incroyable ! nous a-t-il dit. Je n’ai jamais entendu ça. De quoi s’agit-il ? » Master Ace a vu tout de suite le rapport entre le rap et cette technique très ancienne.

Le titre que tu as enregistré avec Oxmo Puccino, pour ton dernier album, est une valse. Choix étonnant !

 

Le morceau s’appelle Waltz of Life, « la valse de la vie ». La valse n’était a priori ni mon style ni celui d’Oxmo Puccino – ni même celui de la chanteuse pop folk Aziliz Manrow qui nous accompagne, mais c’était une façon de relier nos univers, via un genre musical qui n’était celui d’aucun d’entre nous. Sur Waltz of Life, chaque fait valser ses mots : Oxmo en français, Aziliz en anglais et moi en breton. James Digger a aussi apporté sa touche électro. C’était un challenge, mais ça bien a marché ! Le clip a été enregistré près de chez moi, dans le Trégor, au château de Rosanbo.

Explorer le répertoire breton, pour toi, ç’a toujours été une évidence ?
Je suis né près de Roscoff, sur des terres d’aventuriers et de corsaires. Enfant, près des trois-quarts des gens parlaient breton autour de moi. J’adorais entendre cette langue, mêlée à cet environnement sauvage et préservé. Pour moi, les deux allaient de pair : il y avait une harmonie entre ce parlé et la beauté du paysage. A l’époque, on croisait encore des vieux avec leur cheval. Quand ils rencontraient quelqu’un en chemin, ils s’arrêtaient et parlaient en breton. Il y avait cette communion, cette communauté très forte liée par la langue. Ma graine a poussé là, en Bretagne. Elle est ma terre, ma force, ma langue. J’ai toujours eu à cœur de défendre son identité.


Tu dis qu’une langue est l’expression même d’une terre…
Une langue va dans un contexte. Elle n’est que le surgissement, le prolongement d’un environnement. Avant la langue, il y a le territoire. Dans le Haut-Léon où j’ai grandi, par exemple, l’accent est très tonique, comme s’il fallait parler fort pour couvrir le bruit des vagues ou du vent ! Je ne me verrais pas parler breton dans un univers bétonné. Quand j’ai fait mes études à Rennes, pendant plusieurs années, j’étais triste de vivre dans un environnement urbain, aseptisé, en tel décalage avec ma langue ; je n’ai donc eu de cesse de revenir auprès de la nature, des arbres, de la mer, là où je pouvais retrouver à la fois mon équilibre et ma culture. En musique, je dirais même que c’est la langue qui définit la mélodie. Les mélodies de la musique bretonne sont ce qu’elles sont parce qu’avant elles, il y a eu le verbe. Elles sont passées par l’accent tonique de la langue. D’abord, il y a un texte, qu’on veut mettre en musique ; et cette musique est créée dans le respect de la sonorité des mots. C’est ce qui rend la musique bretonne unique au monde, parce que la langue bretonne est unique au monde. C’est pareil pour les chansons brésiliennes où tout est doux, fredonné ; ça sent le soleil – aux antipodes du répertoire breton où le chanteur chante très fort, avec des tessitures très hautes ! Originellement, toute mélodie, tout style musical est donc d’abord défini par une langue. Si tu mets du français sur une gwerz bretonne, ça ne collera pas. De même, si tu chantes Piaf en breton, tu vas perdre quelque chose de son identité, tu vas la priver d’une énergie, d’une cohésion, de la façon dont une note a été intentionnellement posée pour sublimer un mot. Personnellement, je trouve cette diversité magnifique. Dans le vivant, il n’y a pas deux choses pareilles : le plus petit insecte, le moindre brin d’herbe est singulier. Cette différence est pour moi le maître-mot de l’univers. C’est elle qui fait le sel et l’infinie beauté du monde.

 

Ton titre Gortoz a ran s’est retrouvé dans un film hollywoodien, ainsi que dans un épisode de South Park. Qu’est-ce qui fait qu’à un moment, aussi singulier que soit un mode d’expression, il peut atteindre l’universel et toucher des gens qui ne sont issus ni du même territoire, ni de la même langue ?
Ce genre de petit miracle se passe au-delà des mots. Quand tu chantes, il y a une vibration, une onde, une énergie, qui n’est pas sur la partition. Ainsi, chacune de mes compositions est teintée de mon humeur du moment, et en reste imprégnée. De même, quand j’écoute certains chants bulgares ou la chanteuse cap-verdienne Cesaria Evora, je ne comprends pas la langue, mais le verbe est dit avec une telle profondeur que peu importe sa signification : il devient le véhicule d’une émotion. La musique n’est pas que l’exécution d’une partition. Certains musiciens ont une maîtrise impressionnante de leur instrument, mais ils n’ont rien à dire. D’autres, au contraire, te bouleversent en trois notes ! Ce qui m’intéresse dans la musique, et dans l’art en général, ainsi que dans la vie, c’est justement ce qui n’est pas définissable… En composant Gortoz a ran, jamais je n’ai imaginé que ce titre se retrouverait en 2001 dans la bande-originale du film Le faucon noir de Ridley Scott, ni en 2016 dans un épisode de South Park . Récemment, il a même était repris dans la série américaine Hawaï 5.0. Et il fait désormais partie du répertoire du chœur de l’école militaire de Saint-Cyr !

Derrière ton identité bretonne, tu glisses dans ta musique ta propre singularité, ta propre curiosité à d’autres sources. Ouvrir et expérimenter, c’est la clé ?
Parfois, quand je compose, je pars vraiment à l’aventure. Sur mon dernier album, par exemple, il y a un titre nommé Pennou Kelc’hiet, où je récite un texte à la façon des grasoù bretons – une forme très ancienne, mi-chrétienne, mi-druidique, d’oraison funèbre. J’en ai dit le texte a capella, puis j’ai passé l’enregistrement à James Digger pour qu’il y ajoute des sons… Et il l’a habillé de sonorités futuristes, genre « quatrième millénaire », auxquelles je ne m’attendais pas ! La rencontre entre ce chant sorti du fond des âges et ces sons ultra-modernes aurait pu être un désastre, mais la magie a fonctionné : en entendant le morceau, auquel le trompettiste Youn Cam a aussi contribué, on a l’impression que le temps s’arrête. Et alors que ma musique intéresse rarement les radios, ce titre a été programmé pendant un mois sur l’antenne de FIP, au rythme de quatre ou cinq passages par jour, aux côtés de grands noms du jazz.

 

Qu’aimerais-tu dire aux jeunes qui se sentent tiraillés entre plusieurs cultures, plusieurs identités ? Et qui peuvent avoir tendance à en rejeter l’une ou l’autre ?
Un arbre ne peut se déployer de manière robuste que si ses racines sont bien plantées. C’est pour ça que j’aime les arbres : ils sont ancrés dans la terre et tendent vers le ciel. Et puis un arbre bien enraciné fera de bons fruits. Tes racines, ce n’est pas forcément le lieu où tu es né, mais celui où te sens vraiment chez toi.  Je connais un musicien originaire de Lille, qui a trouvé les siennes en Bretagne le jour où il a épousé une fille d’ici. L’important est de ressentir là où l’on a envie de faire racine, là où ça fait sens pour soi. En tout cas, l’important, c’est d’avoir un port. Un navire ne peut pas être tout le temps en mer ; il faut qu’il sache où retourner en cas de tempête. Et ce n’est pas exclusif : j’ai un ami algérien qui vit en Bretagne, et qui ressent profondément ses racines à la fois ici et là-bas.

 

Cette idée qu’il faudrait choisir entre ici et ailleurs, cette volonté de réduire les gens à une origine ou une appartenance, quel boulet !
Cette catégorisation théorique est très française. Nous sommes gouvernés par une petite caste d’hommes politiques qui sont tous issus du même sérail, tous formatés, tous porteurs de la même vision du monde. Ils accusent ceux qui ont des enracinements culturels de communautarisme, alors qu’ils font eux-mêmes partie d’une communauté très fermée ! On l’a vu récemment avec la loi Molac, qui proposait de protéger et de promouvoir les langues de France dans les domaines du patrimoine, de l’enseignement et du service public. Il existe aujourd’hui en France métropolitaine une vingtaine de langues régionales, et plus d’une cinquantaine dans les outre-mer. Cette diversité linguistique est une richesse immense, qui est en train de se perdre. La protéger et la valoriser semble une évidence, mais on ne sait pas pourquoi, dès qu’on parle à nos dirigeants de diversité culturelle, ils s’affolent. Alors que si on leur parlait de diversité culinaire, ils seraient ravis ! C’est ridicule. Cette petite caste parisienne ne représente pas la France. Son radicalisme fait de la France une sorte de religion, « la religion France », qui veut faire rentrer tout le monde dans le même moule. Mais de quoi ont-ils peur ? Alors que la beauté de la nature, c’est mille espèces de fleurs, des fleurs sauvages, des fleurs des champs, ils veulent des champs transgéniques où tous les épis sont identiques, calibrés et bien alignés. Une telle levée de bouclier contre la valorisation des langues de France, à droite comme à gauche, est pathologique. Parler breton ne m’empêche pas de m’exprimer en français quand le contexte le demande ! Cette conversation a lieu en français ; il nous permet d’être ensemble. Mes identités bretonne et française cohabitent parfaitement, je n’ai aucun souci là-dessus. Les gens qui nous gouvernent aimeraient qu’il y ait conflit en moi entre le Breton et le Français, comme deux chiens qui se battent. Ils veulent nous faire croire qu’il y a un problème, mais il n’y a aucun problème.

 

Recueilli par Réjane Ereau 

(photo © Emmanuel Pain)

DERNIER ALBUM
Stur an Avel – Le gouvernail du vent, Coop Breizh Musik, 2021

INFOS ET DATES DE CONCERT
www.denezprigent.com

Marc Cheb Sun