<span class=Bordeaux : un passé négrier au cœur des rues">

Sep / 17

Bordeaux : un passé négrier au cœur des rues

By / Florian Dacheux /

Vendredi 13 mai 2022, la ville de Bordeaux a réalisé un nouveau pas en faveur de la reconnaissance du passé négrier de la cité avec l’inauguration d’une plaque pédagogique rue Colbert. Le texte rappelle notamment le rôle du ministre de Louis XIV dans la légalisation de l’esclavage. Un travail de mémoire au cœur des rues. Une manière concrète de revenir aux origines de la construction du racisme.

Bordeaux : un passé négrier au cœur des rues

C’est passé presque inaperçu et pourtant il s’agit d’une avancée majeure. Après les rues Gradis, Desse, Gramont, Mareilhac et Féger, la rue Colbert a rejoint le 13 mai dernier la liste des rues de Bordeaux agrémentées de plaques pédagogiques sur le passé négrier de la ville. Ici, au cœur du quartier historique de Saint-Seurin, des panneaux évoquent le rôle joué par Colbert, ministre de Louis XIV à l’origine du “Code noir”, dans la légalisation de l’esclavage. La plaque rappelle que le ministre de la Marine (1669-1683) engage la rédaction, pour les Antilles, du Code noir relatif à l’administration et la légalisation de l’esclavage dans ces colonies, et régissant les relations maître-esclaves. Par son article 44, il fait des esclaves ‘‘des êtres meubles’’ qui peuvent être achetés ou vendus.

« Regarder notre passé pour mieux, collectivement, nous attaquer au racisme »

Bordeaux au XVIIIe siècle. © ville de Bordeaux

Expliquer le passé esclavagiste plutôt que l’effacer. Tel est le sens de cette action impulsée par la Mission Egalité, Diversité et Citoyenneté de la mairie de Bordeaux, en lien avec le milieu associatif, à commencer par le réseau bordelais Mémoires & Partage qui œuvre depuis près de vingt-cinq ans pour la reconnaissance du passé négrier de la ville. « De Bordeaux à Amsterdam, de Nantes à Porto, de Bayonne à Bristol, les bourgeoisies des ports européens ont fondé leur fortune sur le sang et les larmes de millions de déportés, exploités comme des marchandises, a rappelé Olivier Escots, adjoint au maire en charge du handicap et de la lutte contre toutes les discriminations. Aujourd’hui, notre devoir, notre travail, est de regarder notre passé pour mieux nous attaquer à ses conséquences contemporaines, pour mieux, collectivement, nous attaquer au racisme. » Longtemps accusée de passer sous silence ce pan de son histoire, la ville de Bordeaux semble en effet prête à assumer. Pour rappel, entre 1672 et 1837, plus de 500 expéditions ont été organisées depuis Bordeaux, pour 150 000 personnes déportées depuis le continent africain. Outre les cinq premières plaques de rue posées en juin 2020, des statues comme celles de Toussaint Louverture (héros de la révolution haïtienne) ou de Modeste Testas ont été érigées sur les bords de la Garonne. Et ce n’est que le début. « Le choix est celui de ne pas renommer les rues mais bien de conserver les noms accolés à ces rues et d’expliquer par un court texte le rôle joué par la personne concernée dans la traite négrière et l’esclavage, poursuit Olivier Escots. Nous souhaitons pousser ce travail plus loin encore, afin de le porter à la hauteur des enjeux. Il va se poursuivre dans d’autres rues. Nous pensons notamment à des familles bordelaises impliquées dans la vie locale depuis des siècles mais dont certaines générations ont été impliquées dans la traite. C’est le cas par exemple pour Saige et Guestier. » 

L’activité négrière des ports français. © memoire-esclavage-bordeaux.fr

Pour ce faire, la ville de Bordeaux travaille main dans la main avec les associations Mémoires & Partages, Pourquoi Pas, Le Bordeaux Décolonial, ainsi que l’universitaire Carole Lemee. Sans oublier les mairies de quartier, le Rectorat et le Musée d’Aquitaine. Alors que Karfa Sira Diallo, le fondateur de Mémoires & Partages, avait regretté à juste titre que la référence à la loi Taubira reconnaissant la traite et l’esclavage en tant que crimes contre l’humanité ne soit mentionnée uniquement rue Colbert, la ville a ensuite procédé à l’homogénéisation des textes au cœur de ses rues. Des artistes s’emparent par ailleurs du sujet, à l’instar de l’Espace 29 qui a accueilli une exposition de cinq talents originaires de Martinique, de Guadeloupe, du Brésil et de La Réunion. Enfin, un monument dédié aux victimes de la traite négrière et de l’esclavage devrait voir le jour. La ville parle également d’un “centre de ressources contre les esclavages et pour l’égalité”. « Notre objectif sera aussi de mettre en avant celles et ceux qui se sont levés contre l’esclavage, précise Olivier Escots. Je pense par exemple à l’abolitionniste André Daniel Laffon de Ladebat. Ce travail est déjà en cours. En effet, lors du dernier conseil municipal, le 3 mai, la ville a pris la décision de dénommer une des nouvelles rues de la rive droite du nom de Solitude, figure historique de la lutte pour l’abolition de l’esclavage en Guadeloupe. Ce travail doit participer à une citoyenneté active pour faire reculer le racisme, pour respecter toutes les mémoires et pour valoriser l’apport de toutes celles et de tous ceux qui ont contribué à faire vivre les principes de notre République. » Pour Patrick Serres, président de Mémoires & Partages, « c’est une véritable évolution que nous saluons à sa juste mesure. Elle témoigne de la volonté de la mairie de Bordeaux de sérieusement prendre en charge cette question dans une démarche inclusive et respectueuse de la diversité des contributions pour répondre aux besoins d’équité et de vérité de notre société ». L’association martèle via un communiqué sur son site que « toutes les rues qui ont trait à l’armement de bateaux négriers, à la propriété de plantations esclavagistes en Amérique et à la diffusion de pensées racistes et sexistes doivent être complétées de panneaux explicatifs sans équivoque sur notre volonté de réparer les dommages causés par cette tragédie aujourd’hui. » A noter que les plaques ont été vandalisées quelques jours après l’inauguration du 13 mai. Le texte rappelant le rôle du ministre de Louis XIV a été masqué à la peinture noire. « L’auteur a juste laissé le fait que Colbert était un ministre majeur de Louis XIV, contrôleur général des finances et secrétaire général de la maison du roi », a réagit, amer, Karfa Sira Diallo dans une vidéo postée sur les réseaux sociaux. Elles ont depuis été nettoyées et remises en état. Preuve que le chemin est encore long.

 

Florian Dacheux

Le texte de la plaque explicative rue Colbert :

Ministre majeur de Louis XIV, Colbert (1619-1683) est contrôleur général des finances (1665-1683) et secrétaire d’État de la Maison du roi. Il favorise le développement du commerce et de l’industrie en France par la création de fabriques et l’institution de monopoles royaux. Il participe à la conception de la politique coloniale de la France. Ministre de la Marine (1669-1683), il engage la rédaction pour les Antilles du Code Noir, relatif à l’administration et la légalisation de l’esclavage dans ces colonies et régissant les relations “maître-esclaves”. Par son article 44, il fait des esclaves “des êtres meubles” qui peuvent être achetés ou vendus. Son fils Jean-Baptiste finalisera la rédaction du Code noir antillais qui sera promulgué par Louis XIV en 1685. La traite négrière et l’esclavage ont été reconnus en France en tant que crime contre l’humanité par la loi dite Taubira promulguée le 21 mai 2001.

Un futur centre contre les esclavages et pour l’égalité

La mairie de Bordeaux et l’association Mémoires et Partages ont lancé lundi 9 mai 2022 une mission visant à créer un “centre de ressources contre les esclavages et pour l’égalité” dans cette ville symbole de la traite négrière et du commerce triangulaire, afin de “réconcilier l’histoire et la mémoire”. Le futur lieu devra notamment “porter sur les esclavages de notre modernité, du XVe siècle à aujourd’hui“, explorer de façon pédagogique “les liens entre mémoire des esclavages et discriminations raciales contemporaines” et être ouvert à des évènements artistiques, selon sa feuille de route. Mémoires et Partages souhaite que cette maison devienne “un lieu d’éducation populaire“. Les travaux de la mission de préfiguration de la “Maison contre les esclavages” ont repris mardi 13 septembre au Musée Mer Marine.

Florian Dacheux