Israël-Palestine : « le déni ne fait avancer aucun conflit »

Fév / 14

Israël-Palestine : « le déni ne fait avancer aucun conflit »

By / Oguz Aziz /

Israël-Palestine : « le déni ne fait avancer aucun conflit »

Le conflit israélo-palestinien est-il un conflit sans fin ? L’ultime escalade de violences en janvier dernier ne laisse pas de place à l’optimisme : une trentaine de Palestiniens ont été tués, et sept Israéliens ont trouvé la mort lors d’une attaque près d’une synagogue à Jérusalem-Est. Derrière ce sinistre tableau, le colloque sur la question israélo-palestinienne, organisé au Sénat le 3 février par la sénatrice Esther Benbassa, a mis en lumière les débats qui agitent les sociétés israéliennes et palestiniennes. Universitaires, chercheurs, journalistes et élus ont participé à quatre tables rondes.

«Réfléchissons ensemble à ce qui sera notre modeste contribution, nos quelques gouttes d’espérance dans un lac sombre et agité », lance en ouverture Esther Benbassa, sénatrice de Paris, à l’initiative du colloque, en partenariat avec la revue l’Histoire, le Centre de recherche français à Jérusalem (CRFJ) et l’Institut de recherche et d’études méditerranée du Moyen-Orient.  Ces débats ont été « imaginés il y a plusieurs mois, bien avant que soit formé le nouveau gouvernement de Benyamin Netanyahou, où figurent des ministres suprémacistes et ultra-religieux fanatiques, bien avant les événements sanglants des dernières semaines qui ont endeuillé les Israéliens et les Palestiniens ». La sénatrice a critiqué ce statut quo mortifère, dont les grandes puissances, l’Europe et les Etats-Unis en tête, s’accommodent : « Il faut mieux oublier le conflit entre Israéliens et Palestiniens, d’où ce silence assourdissant ». Ne pas tomber dans le fatalisme, tel est le sens qu’elle a voulu donner à ce colloque, car « le déni ne fait avancer aucun conflit ». 

Esther Benbassa, le 3 février 2023 au Sénat © AO

« Le gouvernement le plus à l'extrême droite de l'histoire d'Israël »

À première vue, il semblerait que la société israélienne soit divisée en pôles opposés, droite et extrême droite d’une part, contre une centaine de milliers de manifestants. De l’avis de tous, Mahmoud Abbas, le président de l’autorité palestinienne âgé de 87 ans, est totalement « décrédibilisé », faute d’élections depuis une quinzaine d’années. Le Premier ministre, Benyamin Netanyahou, quant à lui, est à la tête depuis décembre du « gouvernement le plus à droite et à l’extrême droite de l’histoire d’Israël », estime le journaliste Denis Sieffert, éditorialiste à Politis. Plusieurs figures de l’extrême droite, à la fois messianique et suprémaciste, occupent en effet les plus hautes fonctions de l’Etat, comme Itamar Ben Gvir, ministre de la Sécurité nationale, AviMaoz, chargé de l’Identité nationale juive et connu pour ses positions anti-LGBT, ou encore Bezalel Smotrich aux Finances. Cette extrême droite « pro-colonisation » a comme objectif d’annexer tous les territoires palestiniens pour créer un Etat israélien « de la Mer Méditerranée jusqu’au Jourdain ». « Les Israéliens se sont réveillés avec la gueule de bois », résume le journaliste Dominique Vidal, qui voit néanmoins une résistance s’organiser face à ce gouvernement d’extrême droite. Face à cette radicalisation du pouvoir, la société israélienne a réagi en masse : plusieurs dizaines de milliers de personnes – et même plus d’une centaine de milliers le 21 janvier – ont manifesté contre le gouvernement de Netanyahou. Une grande partie a marché pour « défendre la démocratie israélienne » et les minorités, explique la chercheuse Karine Lamarche. Une minorité de manifestants parle aussi d’apartheid, de colonialisme et de suprémacisme. Des idées qui infusent au sein de la société et notamment dans la « gauche israélienne », qui parle de « justice et d’occupation ». Elle constate un « changement de logiciel ».

Le mot "apartheid" « sonne comme une insulte pour les Israéliens »

Un mot – celui d’apartheid – a électrisé les débats, comme il bouscule la société israélienne. « Le sujet est délicat, explosif. Beaucoup préférerait que l’on n’en parle pas ou alors à mot couvert », reconnaît Esther Benbassa. Comme le rappelle Valérie Hannin, directrice de la revue L’Histoire, qui a mené la table ronde sur le sujet, « le mot sonne comme une insulte pour les Israéliens. Il agit comme une bombe lorsqu’il est prononcé. » Elle questionne : « Quel lien commun entre le régime d’apartheid en Afrique du Sud et la situation israélo-palestinienne ? Pourquoi ce mot est-il en train de s’imposer ? » Publié début 2022, le rapport d’Amnesty international a mis le feu aux poudres, en affirmant qu’Israël a progressivement créé un système d’apartheid contre les Palestiniens. Le président de la branche française d’Amnesty, Jean-Claude Samouiller, est venu défendre cette enquête – fruit de quatre ans de travail – sur « la domination raciale d’un groupe sur un autre ». Les Palestiniens sont fragmentés entre les territoires, avec des statuts juridiques différents (Cisjordanie, Jerusalem-Est, la bande de Gaza, et Israël où vivent environ 20% de Palestiniens). Gaza est une « prison à ciel ouvert », constate le représentant d’Amnesty. La Cisjordanie est sous occupation militaire israélienne, avec une politique de colonisation active, tout comme à Jérusalem-Est, où les Palestiniens peuvent perdre leur titre de résident, à l’image du militant palestinien Salah Hamouri. En Israël, les Palestiniens sont discriminés : ils ne peuvent pas postuler aux emplois réservés aux Israéliens ayant fait le service militaire. Ils ne peuvent devenir propriétaires que sur une infime partie du territoire. 

Universitaires, chercheurs, journalistes et élus ont participé à quatre tables rondes. © AO

« On a besoin de boussoles communes »

Pour Rima Hassan, Franco-Palestinienne et présidente et fondatrice de l’Observatoire des camps de réfugiés, l’apartheid est « la réalité du terrain ». Selon elle, Israël doit faire un choix : « soit il choisit d’être un Etat démocratique, en intégrant ses populations non juives, soit il établie une hiérarchie entre citoyens juifs et non-juifs », comme il est en train de le faire actuellement. Pour les intervenants, la loi Israël sur « l’État-nation du peuple juif », votée en 2018 sous le précèdent gouvernement Netanyahou, a accentué le mouvement vers une société inégalitaire entre juifs et non-juifs. Critique de la politique israélienne, le professeur en sciences politiques Denis Charbit estime pour autant que le mot apartheid est contre-productif : il serait, selon lui, une façon de faire « honte » aux Israéliens. « Vous perdez la capacité de peser sur la société israélienne, en utilisant le concept d’apartheid », ce qui empêcherait « de faire avancer la cause de la réconciliation israélo-palestinienne ». « Le maillon faible dans l’opinion publique, c’est l’occupation israélienne » en Cisjordanie et à Jerusalem-Est, insiste-t-il. Selon lui, il est préférable de dénoncer la politique de colonisation sur ces territoires que de parler d’apartheid, ce qui braque une partie des Israéliens les plus modérés. Au contraire, pour Rima Hassan, il faut que le mot s’impose et fasse son chemin au sein de la société israélienne, car « on a besoin de boussoles communes » afin de trouver une solution à un conflit qui dure depuis trop longtemps. Cette solution ne pourra venir que de la communauté internationale, selon le journaliste Sylvain Cypel, très pessimiste sur la situation actuelle, pour arrêter l’occupation et la colonisation dans les territoires palestiniens. Car de l’avis de plusieurs intervenants, l’impunité israélienne nourrit sa politique de domination contre les Palestiniens. Débattue lors d’une table ronde, la solution d’un Etat bi-national parait être devenue « une utopie », selon les mots d’Esther Benbassa. « La colonisation ne rend-elle pas de toute façon impossible la construction d’un Etat palestinien viable et véritablement indépendant à côté d’un Etat israélien ? N’est-ce pas la réalité du terrain elle-même qui impose de repenser à une solution bi-nationale ? », s’interroge la sénatrice. Les Israéliens accepteraient-ils d’être mis en minorité par les Palestiniens dans un même Etat ? Et inversement. La sociologue Caterina Bandini veut continuer à évoquer cette solution de deux Etats souverains, de frontières ouvertes, avec Jérusalem comme capitale des deux Etats, et la réparation des injustices passées. Deux Etats où chaque citoyen pourrait choisir où vivre. Le droit au retour serait conditionné des deux côtés. Pour d’autres, il faut au contraire une séparation nette entre les deux Etats.

  

Aziz Oguz 

Oguz Aziz