Atelier 2 – 2015 – National

Oct / 15

Atelier 2 – 2015 – National

By / akim /

Un atelier qui pulse !

Douze jeunes réunis par l’association Passeport Avenir racontent leurs « histoires de France ». En quarante-huit heures chrono, un marathon créatif dédié à l’écriture d’un chapitre D’ailleurs et d’ici.
Des mutants, c’est comme ça qu’ils se définissent. Venus de Toulouse, Aubervilliers, Nanterre, Clermont-Ferrand, Trappes, ou même d’Allemagne… La carapace de ces jeunes, issus d’une société qui les a construits autant que stigmatisés, est faite d’un cuir particulier, épaissi par le rappel incessant de leurs différences. D’origine maghrébine, du Tchad, d’Afrique de l’Ouest, ou Européens. D’Inde, comme Surgit, arrivé à quinze ans. L’association Passeport Avenir les a réunis, ce week-end, pour cet atelier d’écriture. Après cinq ans passés sur les bancs de l’université et autres grandes écoles, ils ont « réussi ». Signe extérieur de mutation : les fringues, clean et relax.
Samedi 24 avril, 10 heures. Première session du séminaire. Marc Cheb Sun, directeur de D’ailleurs et d’ici, donne le départ de l’expérience collective. Thème Je m’affirme. Marc dirige : « On a deux jours pour questionner les certitudes et les regards formatés, sans oublier les nôtres. » Hélène joue le jeu. « J’ai un handicap auditif et développé une double vocation, de littéraire et d’ingénieur. » Tous déclinent la richesse de leurs identités multiples faites d’une matière unique, l’Humain. Neuf mois d’action commune en tant qu’ambassadeurs de l’association, ça crée des liens. Gamra s’inquiète pour Anas qui voudrait communiquer sa chance à la terre entière : « Est-ce que ta position ne te mène pas à une hyperconscience d’un rôle à tenir, un poids trop lourd à porter ? » Leur mutuelle bienveillance n’a d’égale qu’une volonté d’ouvrir la voie aux petits frères et petites sœurs, du noyau familial ou du quartier. La raison première de leur investissement dans la « communauté de réussite » Passeport Avenir.
Le staff leur a fait lire Les Identités meurtrières, l’indispensable essai d’Amin Maalouf. Ouvrage aux mille résonances. Sofiane cite un passage : C’est notre regard qui enferme les autres dans les plus étroites appartenances, c’est notre regard aussi qui peut les libérer. En écho, Jennifer se remémore un séjour chez son grand-oncle : « Tu te considères comme quoi ? − Ben… je suis française. »
L’oncle s’offusque : « Ah non, toi, tu es d’ici, tu es togolaise ! »
Mounir : « On est amenés à basculer d’un milieu à l’autre. De son quartier à l’école, on ne fréquente pas les mêmes milieux. Ça nous pousse à nous adapter constamment, à être agiles. Quand Passeport Avenir parle de leaders différents, c’est ça ! On est en train de devenir des hybrides en fait, des X men… »

Après trois heures d’échanges, le groupe n’affiche plus seulement une joyeuse complicité, il impressionne par sa cohérence. L’écrivain Mabrouck Rachedi prend la parole, prélude à la prochaine étape initiatique, l’atelier d’écriture.
15 heures. Salle de conférence, le silence règne. Le grand Anas, si sûr de lui à l’oral, reste immobile, doigts posés sur la bouche, à la limite de l’angoisse. Il ne s’agit plus de parler, mais de coucher son sang sur le papier. Certains rédigent déjà, réflexes estudiantins aiguisés. Soumeya s’est installée sur la moquette du couloir. Une bonne moitié d’entre eux s’est évaporée dans les étages. Mabrouck court de l’un à l’autre prodiguer ses conseils. Mounir, concentré, jette ses idées sur une immense feuille A1. Il part pour une dissertation de quinze pages, ou quoi ? Bon, chacun sa méthode. Petit à petit la satisfaction prend le pas sur le stress. Fin de l’acte I.
21 heures. Jean-Baptiste Phou et Walid Hajar, invités, déroulent leurs édifiants parcours. De conseiller financier à comédien-chanteur ou écrivain, leur vie n’est pas un long fleuve linéaire. Quelques certitudes s’ébranlent. Le libre arbitre, c’est aussi une affaire de courage. Qu’on fasse d’emblée les bons choix, ou non.

« On est en train de devenir des hybrides
en fait, des X men… »

Dimanche, jour des prises vidéo. L’imagination monte d’un cran, au service de l’élégance. Akila a troqué son foulard rouge contre un voile bleu à motifs roses, assorti à ses ballerines. Les chemises, repassées nickel. Jennifer porte des sneakers à semelles compensées, talons hauts définitivement ringardisés. Derrière la caméra, les questions fusent : « Comment vois-tu la France d’aujourd’hui ? » lâche Marc, sans pitié. Charlotte évite la caméra, mais pas la réponse : « À travers les médias, elle semble chaotique, saisie par la terreur. À Berlin où je vis maintenant, la population est clairement moins diverse. La France plurielle, c’est sa force et sa beauté. Elle devrait reconnaître toutes les facettes de son passé. »
11 heures. Chacun lit son texte écrit la veille. Les bribes de vie convergent. Confrontés aux préjugés, dans les classes de lycée par exemple, ils cultivent l’art de l’esquive. Anas en rigole : « Avec l’accent de banlieue, on est grillés dès le début ! » Mounir apprend à « ne plus se laisser ranger dans des cases ». Akila, vue d’un côté comme l’« Arabe bourgeoise », de l’autre comme « pauvre femme soumise, terroriste et terrorisante », cite Jean-Paul Sartre : L’homme sera d’abord ce qu’il a projeté d’être. Autre constante, les parents leur ont inculqué des valeurs, souvent au sein de familles nombreuses et modestes. Ces jeunes ont le désir ancré de transmettre leur goût pour la connaissance, source d’espoir et d’ouverture à l’autre, fût-il aveuglé par les clichés. Lourde responsabilité.
15 heures. L’heure du bilan. On ne sait plus si les jeunes ont participé pour se nourrir de sages paroles adultes, ou si les anciens sont venus se ressourcer à l’écoute de jeunots grave altruistes, à leurs constats grave lucides, portés vers un avenir Technicolor. Ce qui est souvent présenté ou perçu comme un handicap – culturel, physique, social – contribue à faire la force de l’individu et du collectif.

La preuve, incarnée.

Mark Baugé 

Cette nuit, j’ai mal dormi.

Par Mabrouck Rachedi, écrivain, animateur de l’atelier.
Je sais, tout le monde s’en fout mais bon… J’ai connu le stress d’avant examen lorsque j’étais étudiant. Aussi bizarre que ça puisse paraître, il existe un stress de l’« examinateur  ». Examinateur, je ne l’étais pas vraiment pour cette dernière journée d’atelier d’écriture. J’étais là pour entendre les jeunes, les rassurer, les guider − si peu. Pas là pour juger. Juste écrire, lire, s’écouter, apprendre à mieux se connaître. Aujourd’hui, j’ai entendu des textes différents, construits différemment, des messages différents, aux identités différentes… J’ai vu l’image protéiforme et multiple du talent. Des talents. Il y a ceux qui rêvent de la France plurielle et il y a ceux qui la font. 

akim