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Nov / 10

Un duo contre les inégalités éducatives et culturelles

By / Marc Cheb Sun /

Des séquelles de plusieurs mois de confinement au débat embué sur la liberté d’expression, la rentrée scolaire révèle encore et toujours les inégalités d’accès à l’éducation et à la culture. Rencontre avec deux entrepreneurs sociaux engagés pour changer les normes afin que chaque famille puisse apprendre. Mais aussi transmettre.

ÉDUCATION

Un duo contre les inégalités

éducatives et culturelles

Laboratoire mondial de l’innovation sociale, l’ONG Ashoka détecte et accompagne près de 4000 entrepreneurs sociaux dans plus de 90 pays. Parmi eux, deux Français sont particulièrement inspirants dans leur capacité à transformer un écosystème à la racine. D’un côté, il y a Anna Stevanato. Elevée en Vénétie par ses grands-parents qui lui parlaient en vénitien, elle a fondé il y a dix ans Dulala (D’Une Langue A L’Autre), une association qui vise à favoriser l’inclusion et l’apprentissage pour tous les enfants en proposant des formations pour adapter l’éducation au bilinguisme et plurilinguisme. Son concours de création d’histoires multilingues avec la technique narrative japonaise du Kamishibai créé en 2015 a notamment marqué un tournant dans son impact éducatif, tout comme le lancement en septembre dernier de Lexilala, une plateforme pour faciliter la communication entre les enseignants et les parents dont la langue maternelle n’est pas le français. De l’autre, il y a Jérémy Lachal, le directeur général de Bibliothèques Sans Frontières qui développe des solutions pour déployer des bibliothèques dans les endroits où elles sont absentes afin de permettre un accès à la connaissance et à l’éducation pour tous. BSF, qui s’est notamment fait connaître à travers sa médiathèque en kit l’Ideas Box, vient de mettre sur pieds Kajou, une entreprise sociale dont l’objet est de distribuer du contenu multimédia aux populations peu connectées à internet à l’aide de cartes SD qui transforment le téléphone en une bibliothèque de contenus offline. Indignés tous deux par les inégalités socio-éducatives qui se créent dès la petite enfance, voici donc plusieurs années qu’ils se battent pour valoriser et relier toutes les cultures et ainsi changer le regard des acteurs du monde de l’éducation. Comment ? Décryptage en 5 points.

1. Faire la distinction entre accessibilité et accès

Depuis mars dernier, les visites virtuelles de musées, les art challenge et autres jeux en ligne se multiplient. Le confinement a-t-il permis de démocratiser la culture ? Pas si évident. « Avec la crise sanitaire, ces savoirs ont été désenclavés mais ont avant tout profité à ceux qui pouvaient se connecter à internet et aux réseaux sociaux, explique Jérémy Lachal. Les bulles culturelles habituelles se sont reproduites. Nous l’avons constaté à notre échelle : 400 000 personnes se sont appuyées sur nos Facebook Live pour accompagner leurs enfants pendant le confinement, mais les publics les plus fragiles n’y ont pas forcément eu accès. Pour assurer la continuité pédagogique des enfants réfugiés, le tutorat a joué un rôle essentiel. En matière de culture, il faut bien faire la distinction entre accessibilité et accès. Avoir l’opportunité d’écouter la Philharmonie de Paris ou de regarder Arte plus facilement grâce à la gratuité expérimentée pendant le confinement, c’est avoir accès à la culture, et c’est formidable. Pour notre part, nous travaillons surtout à l’accessibilité de cette culture, c’est-à-dire la capacité d’y accéder. » Anna Stevanato rebondit : « Il y a effectivement une fracture entre ceux qui peuvent accéder à l’information et les autres. Si beaucoup de familles ont été en détresse pendant la crise, quelle que soit leur origine culturelle, les familles d’origine étrangère ont dû faire face, en plus, à des difficultés d’accessibilité linguistique. Une communication plurilingue s’est révélée essentielle pour que toutes les personnes vivant en France, puissent avoir accès aux informations quel que soit leur niveau de maîtrise de la langue. »

2. Agir à la source
« L’association 1001mots a montré qu’à l’entrée à l’école maternelle, les enfants issus de familles précaires ont en moyenne deux fois moins de vocabulaire que les enfants issus de familles aisées, affirme Jérémy. C’est un écart énorme qui conditionne, dès la petite enfance, le parcours scolaire et en conséquence le parcours de vie. Les réponses doivent être holistiques et intergénérationnelles. Des familles bien informées sur les possibilités d’orientation pourront aider leurs enfants à avoir une vie meilleure. » Pour Anna, « il y a plusieurs problèmes de fond à régler ». « D’une part, la discrimination vis-à-vis des langues maternelles. Certaines sont soutenues, valorisées, reconnues, tandis que d’autres, souvent issues de migrations économiques, sont ignorées. Pour certains enfants, la langue maternelle ne franchit pas les grilles de la crèche ou de l’école alors qu’elle est celle autour de laquelle le langage se construit. Priver un enfant de cette langue revient à le priver d’outils de construction linguistique cognitifs, affectifs et identitaires. Le sujet n’est pas d’enseigner toutes les langues à l’école – ce serait impossible – mais d’instaurer une culture de l’hospitalité langagière, afin que les enfants et leurs familles ne soient plus perçus comme déficitaires, mais comme des individus plurilingues, porteurs de connaissances profitables à tous. »

"Certaines langues maternelles sont soutenues, valorisées, reconnues, tandis que d’autres, souvent issues de migrations économiques, sont ignorées."

3. Créer des ponts et une identité plurielle
« Reconnaître l’enfant dans son identité plurielle, faire une place aux langues et cultures familiales à l’école sans stigmatiser ou folkloriser, c’est permettre aux enfants de développer leur potentiel et les aider à construire une identité heureuse et harmonieuse, estime Anna. C’est créer des ponts entre les acteurs et les espaces éducatifs, limiter les écarts et les conflits de loyauté pour l’enfant. Sachant que l’identité ne se compartimente pas, c’est un tout qui n’est pas figé, en perpétuelle mutation, et elle peut fonctionner de façon additive – « je suis français et … » – et non pas soustractive. » Pour Jérémy, il faut arrêter d’ « enfermer les identités dans des cases ». Il poursuit : « Ouvrir des fenêtres sur le monde, c’est la première vertu de notre action. On arrête de dépersonnaliser les gens. On leur demande ce qui les intéresse. On ne les étiquette pas. Sortir d’un tout et reconnaître l’identité individuelle, c’est ce qui redonne l’autonomie et la capacité d’agir. »

4. Favoriser l’ouverture aux autres
« C’est une chimère dans le monde numérique dans lequel on vit, mais il faut recréer des lieux physiques où les gens se rencontrent, assure Jérémy. On peut espérer que dans quelques années, parce que les enfants sont ensemble à l’école, le mélange sera devenu complètement naturel. Ce type de processus d’intégration et de dialogue peut être accéléré. On observe partout à quel point les bibliothèques peuvent jouer un rôle exceptionnel pour cela. » Pour Anna, il faut directement « intervenir dans les parcours de formation initiale et continue des professionnels de l’éducation pour échanger avec eux sur leurs représentations » et faire changer ainsi les regards… 

5. Partager ses idées impactantes avec le plus grand nombre
« Pour changer d’échelle, BSF met à disposition son expertise en open source et la transfère aux grands acteurs de l’humanitaire, affirme Jérémy. Par exemple, les activités et les contenus que nous développons autour de la citoyenneté numérique sont totalement ouverts et gratuits et nous formons des animateurs et des aidants numériques à leur utilisation. BSF se transforme en une plateforme de services. Sur les terrains humanitaires, nous travaillons en complémentarité avec les ONG expertes de l’aide d’urgence, qui savent combien l’accès à la connaissance est clé pour briser les chaînes de la pauvreté. »

De son côté, Dulala s’allie avec tous les acteurs de son écosystème, propose ses contenus en open source et a créé un réseau d’ambassadeurs formateurs qui peuvent à leur tour transmettre à d’autres… Selon Anna, « il faut polliniser pour multiplier l’impact. »

 

Florian Dacheux

Photos: Dulala/BSF/Ashoka 

Sommet mondial d’Ashoka du 17 au 19 novembre 2020
L’ONG Ashoka organisera son 1er sommet mondial en ligne du 17 au 19 novembre 2020, trois jours pour découvrir comment nous assurer un avenir plus résilient. Cet événement mettra en relation une vaste communauté d’innovateurs sociaux et environnementaux, de leaders du secteur privé et de la philanthropie pour partager des solutions inspirantes, apprendre et collaborer autour de stratégies de changement systémique. Le premier jour de l’événement sera gratuit et ouvert à tous.

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https://acms.ashoka.org/

Marc Cheb Sun