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Fév / 27

Sophie Elizéon, engagée pour faire triompher la fraternité

By / Florian Dacheux /

En prenant la tête de la Délégation Interministérielle à la Lutte Contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Haine anti-LGBT (DILCRAH) il y a tout juste un an, Sophie Elizéon poursuit son engagement dans la mise en œuvre de politiques publiques spécifiques à la lutte contre les discriminations. Consciente des enjeux actuels au cœur d’une époque crispée et crispante, cette haute fonctionnaire ne manque ni d’enthousiasme ni de détermination. Rencontre avec une femme de terrain pour qui la fraternité n’est pas un vain mot.

Sophie Elizéon, engagée pour faire triompher la fraternité

Pour quelles raisons avez-vous décidé d’orienter très tôt votre carrière vers la mise en œuvre de politiques publiques contre les discriminations ?
Je pense que c’est lié à beaucoup de choses, sans doute en grande partie à mon éducation. J’ai été sensibilisée très tôt au syndicalisme, à l’engagement associatif, à ce pouvoir qu’ont les citoyennes et les citoyens de faire cesser des situations qu’ils jugeraient inacceptables. Mes parents s’intéressaient notamment beaucoup à la situation de l’Afrique du Sud, un sujet qui alimentait déjà nos conversations. J’ai donc grandi dans cette ambiance-là, sans parler des rencontres que j’ai pu faire une fois adulte, comme cette rencontre associative avec la Jeune Chambre Economique. Tout cela m’a conduit à vouloir utiliser mes compétences pour des causes justes et nobles. Avec cette volonté de servir à quelque chose, de pouvoir constater l’effet des actions que je portais.

Parmi vos multiples expériences*, quelles ont été les étapes clés ?

La première, c’est lors de ma découverte de la politique de la Ville à Saint-Denis de La Réunion en 1997, en tant que cheffe de projet dans un quartier prioritaire. La politique de la Ville a de nombreux détracteurs qui disent que ça ne sert à rien, que ce n’est pas efficace. Je ne suis pas d’accord. Cette étape-là a été pour moi un déclic. Je me suis dit que c’était vraiment de cette manière-là que les politiques publiques pouvaient être efficaces. Il ne s’agissait pas de décider à la place des publics cibles mais au contraire de définir avec eux ce qu’il convenait de faire. Le tournant, c’est quand j’ai été délégué régionale aux droits des femmes et à l’égalité entre les femmes et les hommes de La Réunion entre 2007 et 2012. C’est ma plus longue expérience professionnelle sur un même poste. J’y ai découvert le fonctionnement des préfectures. Cela m’a donné accès à des sujets sur l’inégalité que je ne soupçonnais pas. Cela a alimenté mon envie de prendre encore plus de responsabilités sur ces enjeux.

 

Pouvez-vous nous rappeler les missions portées par la DILCRAH, notamment dans le cadre du plan national d‘actions pour l’égalité, contre la haine et les discriminations anti-lgbt+ 2020-2023 ?
La DILCRAH est un service placé directement sous l’autorité du Premier ministre, l’équivalent n’existe pas à l’échelle européenne. Notre rôle premier est de conseiller le Gouvernement pour mettre en place les politiques publiques de lutte contre ces fléaux. Cela passe essentiellement par la mise en œuvre de plans nationaux, comme celui pour l’égalité des droits, contre la haine et les discriminations anti-lgbt+ qui court jusqu’en 2023, ou, comme le plan de lutte contre le racisme et l’antisémitisme présenté en 2018 et dont nous sommes en train d’écrire le successeur. Nous travaillons avec l’ensemble des ministères mais aussi avec nos partenaires associatifs pour élaborer ces plans. Une fois qu’ils sont écrits, il nous revient d’assurer le suivi de leur mise en œuvre en collaboration étroite avec le Ministère de l’égalité entre les femmes et les hommes, la diversité et l’égalité des chances. Notre seconde mission, importante est de participer à la montée en compétences des agents de la fonction publique. Depuis 2021, nous assurons des formations désormais dans toutes les écoles de police et de gendarmerie, mais aussi dans les écoles spécialisées d’officiers ou encore l’école nationale de la magistrature. Nous intervenons également auprès des académies en soutien au ministère de l’éducation nationale de la jeunesse et des sports. Nous assurons la plupart de ces formations en partenariat avec des associations spécialisées telles que la Licra et Flag !. Le troisième volet, vise à porter l’action de ces plans au plus près des territoires et des publics, en finançant des structures associatives dédiées, près d’un millier au total. Nous fonctionnons désormais exclusivement par appels à projets. L’appel à projet local est mis en œuvre par chaque préfecture. Notre ambition actuelle est notamment de pousser les actions de lutte contre les lgbt-phobies. C’est pourquoi, dans le cadre des appels à projets locaux, un bonus sera alloué cette année dans les territoires ruraux qui sont dépourvus d’acteurs sur ces questions auxquelles sont confrontées des personnes en besoin d’accompagnement. Et bien sûr l’appel à projet national que la ministre Elisabeth Moreno a lancé le 17 février dernier. Jusqu’en 2020, les moyens alloués pour la DILCRAH étaient autour de 6,5 millions d’euros. La ministre a obtenu une augmentation d’1 million d’euros pour l’année 2022. Le quatrième et dernier axe, qui mérite d’être souligné, est transversal. Il s’agit de porter ces sujets et d’ouvrir la voie à l’échelle de l’Union Européenne. Nous intervenons dans un certain nombre de groupes de travail sur des sujets liés au racisme, à l’antisémitisme, la lgbt-phobie et les discriminations. 

« Il y a trois sujets qui mobilisent et motivent les adolescents : l’environnement, les questions de genre et d’identité, et les questions religieuses. »

Quel premier bilan tirez-vous depuis votre prise de fonction en tant que déléguée interministérielle en mars 2021 ?
Un certain nombre d’engagements forts ont été pris et tenus. Je pense notamment à la campagne de communication de Santé Publique France sur la question de la transidentité qui a eu une très bonne visibilité. J’estime que les outils sont là et les lignes tracées pour que les mentalités puissent évoluer. Et ce changement est déjà en marche. En 1975, 24% des Français considéraient l’homosexualité comme une manière de vivre sa sexualité comme une autre. En 2019, ils sont 85% selon une enquête Ifop, et 83% à considérer qu’un couple homosexuel est capable d’assumer un rôle de parent. Je crois en la force de la loi pour aider les mentalités à changer. Je l’ai constaté en politique, avec les lois sur la parité, sur la procréation médicalement assistée, la loi relative à la bioéthique. Toutes ces dispositions vont permettre d’accélérer le changement des mentalités. Aujourd’hui, selon les enseignants et les professionnels de l’éducation populaire, il y a trois sujets qui mobilisent et motivent les adolescentes et adolescents : l’environnement, les questions de genre et d’identité, et les questions religieuses. C’est bon signe pour l’inclusion de toutes et tous.

 

Dans le même temps, on constate chez bon nombre de candidats à l’élection présidentielle une sorte de zemmourisation des esprits. En attisant le spectre, très contesté, de “l’islamogauchisme à l’université”, le Gouvernement n’a-t-il pas, lui aussi, une part de responsabilité dans la banalisation de ces théories d’extrême droite ?
Si c’était le cas, la DILCRAH n’existerait pas. Notre délégation existe et nous n’avons pas vu nos moyens diminuer depuis l’arrivée du nouveau Gouvernement. Nous avons reçu au contraire une augmentation en terme de crédit, ainsi qu’en effectif. La banalisation que vous décrivez vient davantage de la capacité à se retrouver face à ces « discussions de comptoir » accessibles à toutes et tous sur des chaînes d’information en continu, même si je n’appellerai pas forcément cela des chaînes d’information. Et bien sûr les réseaux sociaux. Le tout sans modération ni régulation. Alors qu’au bistrot, au bout d’un moment, chacun rentre chez soi. On ne va pas forcément « contaminer » son voisin. Tout cela crée finalement un phénomène où des personnes indécises, qui n’avaient pas forcément de revendications ou de préjugés quelconques, finissent par se ranger à ce que vous évoquez. A force d’écouter en boucle des discours haineux, avec en plus l’enfermement algorithmique que l’on connaît sur les réseaux sociaux, on plonge dedans dans la haine. Faites l’expérience avec une chanson à la radio que vous ne trouvez pas terrible. A force de l’avoir écoutée six fois dans la journée, vous allez finir par la fredonner. Je crois donc que c’est important de dire aux auditeurs de ces chaînes, aux utilisateurs de réseaux sociaux, qu’ils sont eux-mêmes en capacité d’ouvrir leur spectre d’information et de se protéger de ces manifestations si elles viennent heurter un certain nombre de convictions et de valeurs. Je rappelle que nous sommes en République. Les valeurs de la République sont liberté, égalité mais aussi fraternité. Et ce qu’il se passe sur ces réseaux sociaux et ces chaînes de télévision, c’est tout sauf fraternel. Ce n’est donc pas républicain. Quand on est en République, ça peut être intéressant, en tant que citoyen, de se poser la question : est-ce que en faisant cela je contribue ou non à préserver les valeurs de la République ? A titre personnel, je dirais que la réponse est non. Nous avons une vraie volonté de faire triompher les valeurs de la République et chaque citoyenne, chaque citoyen doit en être actrice/acteur. L’autre lanière de procéder consisterait à mettre un policier ou un gendarme derrière chaque citoyen et chaque citoyenne pour d’assurer de ce respect. Mais je ne suis pas certaine d’être pour ce type de mesure, et vous non plus. C’est ainsi à chacun d’entre nous de prendre nos responsabilités. Vous allez me prendre pour une utopiste mais je repense à ce réseau social particulièrement haineux. Si toutes celles et tous ceux qui n’en sont pas satisfaits fermaient leurs comptes, ce réseau social ne resterait pas longtemps économiquement viable, en ne reposant que sur quelques haineux qui déversent leur bile. 

« Relier une histoire douloureuse à un combat commun pour l’égalité, la liberté et la fraternité »

Le mouvement anti-vax est notamment très fort en Martinique et en Guadeloupe, des territoires où les habitants pensent parfois que « l’Etat va de nouveau les empoisonner », en référence au traumatisme du chlordécone et de nombreux scandales sanitaires passés. Un sujet tabou dont on ne parle que très peu dans les médias. Quelle est votre analyse de cette défiance envers Paris ? 
Je ne suis pas certaine qu’il faille parler de défiance au sens large. Je crois que les Outre-Mer ont, pendant longtemps, été parfois traités comme des territoires anecdotiques ou oubliés des politiques publiques. Le législateur a donné la possibilité aux collectivités de prendre en considération les particularités et certains sujets de ces territoires. Ce besoin-là a été entendu. Sur la question de la vaccination, on avait la même difficulté au départ à La Réunion. Puis tous les responsables se sont finalement serré les coudes : l’Etat, les collectivités, les élus. Tous se sont entendus vers un engagement pour la vaccination, le seul moyen pour sauver le collectif, ce qui est d’autant plus important sur une île. C’est un message moins entendu aux Anilles. Pourquoi ? Je ne sais pas. Il y a effectivement eu, pendant un certain temps, un traitement peu soucieux des spécificités qui a sans doute produit cet effet-là. Ce sentiment d’être considéré comme des citoyens de seconde zone. Pourtant, l’ambition de l’Etat, c’est qu’il y ait autant de gens vaccinés dans les outremer que dans l’Hexagone.

 

Chez D’Ailleurs & D’Ici, nous suivons avec attention le combat mené par les Réunionnais de la Creuse** pour la reconnaissance de leur traumatisme lié au déracinement subi entre 1962 et 1984. En tant que Réunionnaise, quel regard portez-vous sur leur démarche ? 
Je suis toujours avec attention l’action portée par les associations liées aux Enfants de la Creuse (ndlr : Fédération des Enfants Déracinés des DROM). J’ai eu l’occasion, dans une modeste mesure, de les aider à mettre un pied au ministère des Outre-Mer. J’avais également rencontré Philippe Vitale, maître de conférences HDR en sociologie à Aix-Marseille qui s’intéresse beaucoup au sujet. Il a notamment présidé la commission nationale sur les enfants réunionnais de la Creuse. Il s’agit d’un combat porté à la fois de façon très digne et sans relâche. Cela prend du temps car il s’agit d’une histoire difficile et douloureuse. Je trouve que les associations font preuve de beaucoup de patience et de détermination. A la faveur des travaux de la députée Ericka Bareigts, elles ont obtenu la possibilité par les enfants devenus adultes de reconstituer leur histoire  Je les encourage à poursuivre l’ensemble de leurs démarches juridiques. Il s’agit d’une histoire où la France n’a pas toujours eu un comportement très honorable vis-à-vis de ses enfants. Forcément, c’est difficile à regarder en face. Mais c’est un exercice important à faire. Si on met la poussière sous le tapis, cela finit par former une bosse et on se prend les pieds dans le tapis. Dès qu’il y a une parole présidentielle pour reconnaître des actions portées par l’Etat, telles que le rapport Stora avec la guerre d’Algérie, il y a toujours des gens pour s’y opposer. Mais il ne s’agit pas de repentance. Il s’agit de regarder la réalité des faits de manière objective en reconnaissant ce qu’il s’est passé. Pour les Enfants de la Creuse, c’est d’autant plus difficile à faire accepter car cela concerne un faible nombre de personnes concernées relativement à l’ensemble de la population française (ndlr : plus de 2000 enfants déportés entre 1962 et 1984). C’est pourquoi ce sujet a encore du mal à être largelent relayé.

 

Vous dites qu’il ne s’agit en effet pas de repentance. Le 10 février 2022, la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage a justement décidé d’interroger les candidates et les candidats à l’élection présidentielle sur leurs propositions concernant la transmission de notre histoire plurielle. Un enjeu intimement lié à la lutte contre les discriminations n’est-ce pas ?
Les questions de mémoire sont évidemment au cœur de notre activité. La transmission de la mémoire de l’esclavage, des traites et de leur abolition, c’est un moyen de relier une histoire douloureuse à un combat commun pour l’égalité, la liberté et la fraternité. Car c’est l’histoire de France. C’est ce qui fait que notre société est plurielle. Ce travail de mémoire permet aussi de mettre à mal celles et ceux qui élucubrent sur le grand remplacement et autres aberrations. Faire œuvre de mémoire signifie prendre en compte le passé tel qu’il est. C’est l’accepter sans essayer de le tordre ou de l’arranger à sa propre vision afin qu’il soit plus confortable. Les travaux sur la mémoire de l’esclavage sont donc importants pour construire un avenir plus respectueux des valeurs de la République. Comme ceux sur la Shoah, la guerre d’Algérie ainsi que les génocides au sens large. Ce sont des travaux importants pour comprendre qui nous sommes et pourquoi la République est une dans sa diversité.

 

Pour conclure, quel message souhaiteriez-vous faire passer en amont de la semaine d’éducation et d’actions contre le racisme et l’antisémitisme qui aura lieu du 21 au 27 mars 2022 ?
Un message de fraternité, une des valeurs de la République sans doute la moins revendiquée. En ce moment, on entend beaucoup parler de liberté. Mais selon moi, ce qui permet de faire tenir ensemble l’égalité et la liberté, c’est la fraternité. C’est la fraternité qui nous permet de comprendre nos libertés. Si j’ai des libertés, mon voisin en a aussi. C’est sans doute la liberté du collectif qui garantit les libertés individuelles. Et si je suis fraternel avec mon voisin, je vais aussi pouvoir me battre pour qu’il ait accès à l’égalité des droits. Alors oui, si j’ai un message à faire passer, c’est que la fraternité est menacée et qu’il appartient à tous les gens qui croient en la République de la défendre.

 

Recueilli par Florian Dacheux
(Photo portrait : © FD)

 

*Sophie Elizéon a occupé différentes fonctions en tant que déléguée régionale aux droits des femmes et à l’égalité entre les femmes et les hommes de La Réunion entre 2007 et 2012, déléguée interministérielle pour l’égalité des chances des Français des Outre-mer de 2012 à 2015, préfète déléguée pour l’égalité des chances auprès du préfet du Nord de 2015 à 2017, préfète du Territoire de Belfort entre novembre 2017 et octobre 2019, puis préfète de l’Aude d’octobre 2019 à février 2020.

 

**Après la sculpture pour les Enfants Réunionnais de la Creuse qui s’élève depuis 2013 à l’aéroport Roland Garros de La Réunion, une seconde stèle vient d’être posée le 17 février 2022 à l’aéroport d’Orly, par lequel ont transité les Réunionnais envoyés vers l’hexagone entre 1962 et 1984 afin de repeupler les zones rurales. Une commémoration a eu lieu en présence du ministre des Outre-mer, Sébastien Lecornu, et du secrétaire d’État chargé de la Protection de l’enfance, Adrien Taquet.

PRIX HALIMI 2022 : des élèves récompensés pour leurs projets contre l’antisémitisme
Le Premier ministre, Jean Castex, a remis lundi 14 février 2022 à Matignon le prix Ilan Halimi aux élèves de trois établissements, afin de « lutter contre l’oubli mais aussi de montrer des actes d’espérance » face à l’antisémitisme, a-t-il déclaré. Des élèves et des professeurs du collège Toulouse-Lautrec de Toulouse (Haute-Garonne), de l’Ecole de la deuxième chance de La Courneuve (Seine-Saint-Denis) et du lycée professionnel Sévigné de Gap (Hautes-Alpes) ont été récompensées pour leurs initiatives pour la tolérance. Lauréats du Grand prix, les Gapençais ont publié un livre dédié à l’histoire de leur ville, notamment celle des Justes qui y ont caché des Juifs pour les protéger de la déportation. Jean Castex a également évoqué l’adoption espérée dans le cadre de la présidence française de l’Union européenne de « textes pour renforcer la lutte contre la haine en ligne ».

SEMAINE D’ÉDUCATION ET D’ACTIONS CONTRE LE RACISME ET L’ANTISÉMITISME
Du 21 au 27 mars 2022, cette semaine est l’occasion de donner une impulsion nationale forte aux actions éducatives. Plus d’infos ? www.dilcrah.fr/semaine21mars

Florian Dacheux