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Juin / 08

Roman : Les Tisseuses tissent leurs pages

By / Marc Cheb Sun /

Quatuor atypique, jeu d’échec entre quatre personnages, ce roman à deux voix qui se déroule entre Paris et Bamako nous présente le destin croisé de deux amies. Joséphine et Espérance vont rapidement se disputer l’amour de deux hommes qui se laissent modeler par les intentions plus ou moins louables des deux femmes personnages. Plus que la place dans le cœur de leurs élus, c’est du contrôle de l’entreprise Bogolan Inc. qu’il est question… Cette entreprise, née de la passion et de la créativité d’Espérance pour la couture, est basée sur le travail d’un collectif femmes africaines au Mali, ainsi que sur l’aide apportée par Joséphine, propriétaire de la boutique de tissus où travaille Espérance.

Si le roman démarre avec sur une scène évoquant le drame des réfugiés en Méditerranée, le talent de Naïma Guerziz réside dans la déconstruction des clichés qu’elle opère via des personnages féminins évolutifs et complexes, ainsi que dans les allers-retours entre Paris et Bamako qui mettent en scène une Afrique actrice de son changement, malgré les difficultés endémiques qu’elle affronte.

À première vue, on pourrait penser qu’il s’agit du parcours psychologique et intérieur de ces deux héroïnes. Mais on y aborde subtilement de nombreux thèmes, allant de la construction identitaire et de l’émancipation, au mépris de classe, en passant par les fléaux de la guerre civile en Afrique. Naïma Guerziz, institutrice et autrice de plusieurs autres ouvrages, nous raconte la naissance des Tisseuses

 

 

Quelle a été la genèse de ce roman ?

Alain Mabanckou a donné une leçon inaugurale au collège de France en 2016. C’est en l’écoutant que l’idée de base a germé. J’ai réalisé que mes racines familiales étaient également liées à l’Afrique saharienne, à la limite du Mali du côté paternel. Par ailleurs, j’ai longtemps été habitée et perturbée par le drame du génocide rwandais, et troublée par ce qui est arrivé aux lycéennes enlevées par Boko Haram. Ça m’a donné envie de raconter une Afrique différente, sans nier ses difficultés, mais avec des personnages qui prennent leur destin en main. La représentation de l’Afrique en Europe n’est pas la bonne.

 

La personnalité de Joséphine est intéressante de par sa mégalomanie et son évolution, quelle a été l’inspiration pour elle ?

En même temps que j’écrivais le livre, je lisais les textes de Virginia Woolf, en particulier “Une chambre à soi”. Je voulais une dualité de personnages, parler de lutte de classes, mais pas sous un angle binaire. C’était intéressant de voir évoluer un personnage détestable. Je voulais présenter plusieurs niveaux de vérités et une féminité plus complexe que ce qu’on se figure en général. On a souvent tendance à dépeindre les femmes comme des personnages de victimes, passives, lisses, et Joséphine est très différentes de ça, sans être pour autant une ordure. Sa psychologie est complexe, comme l’est la vie au final.

 

Espérance a un secret qu’on ne dévoilera pas, son identité est multiple, comment avez-vous choisi le thème des tisseuses de bogolan ?

J’avais coordonné et co-écrit un livre sur l’entrepreneuriat au féminin. Ce monde me fascine. J’ai failli sélectionner le Wax, mais en me documentant, j’ai réalisé que ses origines n’étaient pas africaines. Le Wax est une construction culturelle, un tissu hollandais qui a atterri en Afrique parce que refusé par le marché pour lequel il avait été créé, l’Indonésie. Je me suis alors mise à la recherche d’une étoffe africain représentatif du Mali, je voulais de l’authenticité. Le bogolan m’a tout de suite interpellé, par sa beauté et son aspect écologique. Il permettait d’incarner l’espace dont il est question, le savoir-faire traditionnel des tisseuses qui prennent en main leur vie et s’entraident.

 

Comment avez-vous organisé la double narration entre les Joséphine et Espérance ?

Il s’agit de deux points de vue et de deux approches de la vie. Espérance est une écorchée qui résiste, Joséphine a de l’argent, mais l’impact d’Espérance sur les hommes la perturbe. C’est un moyen de renverser les pouvoirs entre celle qui semble être une victime, la personne qu’on aide, et celle qui tend la main mais finit par ne pas avoir le contrôle. La discrimination sociale, loin de s’effacer avec la modernité et la mondialisation, s’est ancrée dans un système qui tente de maintenir ses privilèges coute que coute. Il en résulte beaucoup de violence pour celles et ceux qui n’ont rien. La fiction nous permet justement de récréer un équilibre et de penser un monde meilleur.

 

Si vous deviez définir la thématique qui prime dans votre livre ?

Au fond, c’est l’histoire de deux personnes qui s’accomplissent à contre-courant de ce que la société attend d’elle, entre résilience et entrepreneuriat. Aussi, le thème de la sororité émerge clairement dans ce livre. A mon sens, le terme est souvent galvaudé. Je voulais montrer cette relation d’entraide et de solidarité entre femmes dans les faits, avec ce qu’elle peut créer de lumineux. Il faut se méfier tout de même des mots. Les liens des femmes ont toujours existé bien avant qu’on en parle. C’est bien plus profond. Et par ailleurs, ça n’empêche pas les jeux de rivalités entre elles. En fait, les relations que les femmes entretiennent entre elles sont complexes, comme toutes les relations humaines peuvent l’être. En filigrane, l’idée était également de suggérer que l’Afrique, berceau de l‘humanité, pourrait également de par la jeunesse et la créativité de ses populations, être le foyer de la régénérecence de l’humanité.

 

Propos recueillis par Bilguissa Diallo

 

Les Tisseuses, Naïma Guerziz, Editions Lemart.

Sortie le 10 juin 2021.

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Marc Cheb Sun