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Nov / 18

RDV de Zaïa #5

By / akim /

Les RDV de Zaïa #5

«En vrai, Basquiat c’est notre frère !»

Basquiat, l’enfant des rues de New York, icône des années 80, s‘expose à La Fondation Louis Vuitton jusqu’au 14 janvier 2019.

Décalé, fulgurant, percutant. Les adjectifs ne manquent pas. Je ne connaissais ses peintures qu’au travers de livres ou de documentaires… et voilà que 120 toiles débarquent à Paris !

Pour découvrir son œuvre, je décide d’accompagner un groupe de cinq jeunes de 18 à 20 ans, venus du 18ème arrondissement de Paris.

La sortie est organisée avec la collaboration bienveillante de L’Espace Paris Jeunes Nathalie Sarraute, de son directeur M. Doucara et de leur éducatrice Sara Leneutre. Merci encore à eux !

Voici le récit de cette belle expérience : celle du graffeur new-yorkais devenu artiste reconnu, vu par les yeux d’une jeunesse française.

Rendez-vous est donné : nous nous retrouvons au métro Sablons pour faire le trajet ensemble jusqu’à La Fondation Louis Vuitton.

Chacun se présente : sourire timide, prénom, et nous voilà partis pour quelques minutes de marche par les rues de Neuilly. Le ton est donné et déjà j’entends les remarques émises sur le quartier.  Djaffar me confie timidement préfèrer son 18ème. Sans en dire plus.

À l’approche du bâtiment imposant, une question lui brûle les lèvres : est-ce que le directeur de cette structure gagne bien sa vie ? Je réponds par la positive, mais son regard s’est déjà perdu dans l’architecture moderne.

Les filles me demandent si l’on va voir des sacs de marque : question légitime avec un tel nom de fondation ! J’ai peur de les décevoir, mais leur promets une expérience plus intéressante qu’un tour au rayon maroquinerie. 

Sécurité, accueil, un stop.

Le portrait de Basquiat trône dans le hall d’entrée.

Dans le hall de La Fondation Vuitton, © Sara Leneutre

Je décide de leur proposer une vague introduction sur son parcours mais, en fait, ce que je que j’attends, c’est qu’ils se confrontent aux œuvres qui parleront mieux que moi !

Nous jetons un coup d’œil aux informations disponibles : les dates de vie et mort sont affichées et mes accompagnants remarquent immédiatement comme Basquiat est parti jeune, si jeune : à l’âge de 27 ans. Je les sens intrigués, mais aussi déconcertés par ce qui les attend. Cette visite devrait être à la hauteur de mes attentes…

 

À l’entrée du parcours, Jean-Michel Basquiat nous fait face. Froid, le regard profond, il déstabilise.

Portrait de Jean-Michel Basquiat, ©Fondation Louis Vuitton

Nous prenons un moment pour nous imprégner de l’ambiance, j’entends derrière moi les filles : «Il est beau», «On dirait un gangster».

Arrivés dans la première salle, nous nous arrêtons devant Car Crash.

Jean Michel Basquiat, Untitled (Car crash) 1980 © Twitter : @JMBasquiatArt

Je me tais pour laisser place à leur parole, et voilà que j’entends en vrac : «J’aime pas, c’est un truc d’enfant», «il fait des dessins de bébé», «il n’a pas fini la voiture on dirait».

Je suis heureuse car l’effet de choc a marché mais je reste persuadée qu’au fil de l’exposition, ils changeront d’avis et comprendront sa démarche.

 

Soudain, je m’interroge sur la méthode à adopter : comment leur faire vivre cette immersion dans le New-York des années 80 sans les ennuyer ?

Pas le temps de me perdre dans mes pensées: Hawa se retourne et remarque «C’est une porte, c’est bizarre».

Jean Michel Basquiat, Pork 1981 © The Estate of Jean Michel Basquiat

Djaffar, seul jeune garçon du groupe qui tout à l’heure était bavard, commence à analyser.

Il semble déstabilisé devant les nombreuses informations que l’œuvre communique, mais il a compris une chose : mieux vaut se laisser imprégner de l’énergie qui s’en dégage pour saisir la démarche artistique.

Voilà qu’il me chuchote : «Il y a un grillage, comme s’il était bloqué quelque part».

Kadi prend alors la parole : «Il était énervé». Un débat est lancé : est-ce un démon ou une tête de mort qui est représenté ?

À leur demande, je donne la signification de «TAR» qui est listé dans cette œuvre tout en revenant dans d’autres réalisations : le mot «goudron» résonne de suite en eux.

«Il parle de goudron car il vient de la rue, c’est sale et pollué» me dit Hawa.

La discrète Yakaré est sûre qu’à travers cela, «il nous explique sa vie». Si il se considérait comme du goudron, alors il devait «être malheureux» me raconte Fatou.

 

Notre temps d’interprétation est dérangé : un bip prolongé retentit alors que Sara, leur éducatrice, tente de pointer un détail de l’œuvre.

Petite explication sur les mesures de sécurité dans un tel lieu, c’est noté !

Jean Michel Basquiat, Untitled (Skull), 1981 © The Estate of Jean Michel Basquiat

Plus loin dans la salle, les célèbres Skulls sont exposés.

Après une question sur le pourquoi de sa mort, Fatou lance : «Ça se voit qu’il était drogué quand il peignait».

Ces tableaux à la taille monumentale occupent l’espace et frappent le spectateur par leurs couleurs et par la souffrance qui en découle. Mon groupe ressent bien cela, et de longues secondes s’écoulent en silence.

 

Une interprétation réaliste des œuvres

La visite continue ; je les laisse s’aventurer seuls dans une salle, libres de s’arrêter où bon leur semble.

Djaffar s’assoit sur un banc, happé par Irony of a Negro Policeman.

 

Jean Michel Basquiat, Irony of a Negro Policeman, 1981 © The Estate of Jean Michel Basquiat

Djaffar devant la toile Irony of a Negro Policeman, © Sara Leneutre

Je m’approche pour recueillir ses impressions : «C’est rare un policier noir», «Pour Basquiat, un policier noir c’est un traître»… «Il a vraiment mal fait le policier, il est moche».

 

Hawa et Fatou viennent à ma rencontre : «Il parle beaucoup d’esclavage quand même, des Noirs, des Blancs …»

Elles m’entraînent à travers la salle pour illustrer leurs propos, pointant ici les Blancs, là les Noirs.

Elles s’interrogent : a-t-il connu l’esclavage, lui, ou ses parents ? Ce qui est exposé leur parait trop personnel pour être loin de l’auteur. Comment dépeindre une réalité sans la connaître ?

«On ne peut pas peindre sans savoir» lancent-elles en toute innocence.

 

Nous nous arrêtons finalement devant celle-ci :

Jean Michel Basquiat, Arroz con pollo 1981 © The Brooklyn Museum

Devant une œuvre, on a d’abord tendance à chercher les éléments familiers, ceux auxquels on peut s’accrocher pour ne pas se noyer.

«C ‘est du poulet !» lance innocemment une des jeunes filles.

Je ne réponds pas et tends mon micro pour attraper au vol leurs avis à chaud :

«Le Blanc est assis comme un roi et le Noir doit lui servir du poulet, c’est n’importe quoi !»

«C’est Basquiat ! Il a des lunettes et des locks !»

«Il dessine vraiment des trucs qu’il a vécus !»

Mais la victoire vient de la remarque de Hawa : «Quand je vais rentrer, je vais vraiment m’intéresser à sa vie !»

Je leur livre alors l’interprétation souvent proposée de Arroz con pollo, mais peu importe, ce qu’elle a réveillé en eux reste primordial : Basquiat, c’était un homme bien ancré dans son époque ; un homme qui parle de ses démons et de son héritage d’homme noir.

 

Le parcours se poursuit. Arrivés dans la salle «Heads», Kadi s’exclame devant le mur de visages : «C’est tout le temps la même expression, je ne sais pas s’il est énervé ou s’il est triste.»

Jean Michel Basquiat, Mur de têtes à La Fondation Louis Vuitton ©Rita Carvalho, Pariscope

Je leur livre quelques clés : l’accident de Basquiat dans sa jeunesse, le livre Gray’s Anatomy offert par sa mère. Tout va très vite pour cette génération et, évidemment, ils comprennent aussi très vite : «Il dessine l’intérieur, les parties qu’on ne voit pas».

 

La salle «Heads» offre aux spectateurs d’autres nombreux trésors. Entre autres : les boxeurs, sujet cher à Basquiat avec Cassius Clay (1982) et St. Joe Louis Surrounded by snakes (1982). Les codes, les messages de Basquiat sont vite déchiffrés par mes accompagnants avec une lucidité déconcertante :

«Il n’y a pas de serpents sur la toile, mais les serpents ce sont les humains !»

«Le boxeur, c’est un héros, un saint !»

«Le rouge, c’est pour le sang !»

 

Les musées et leurs codes

Voilà bientôt une heure que nous sommes là et je perçois une certaine fatigue chez certains. La question est lancée… «Il y a encore beaucoup de salles à visiter ?»

Je dois alors absolument les motiver… je leur promets un final en apothéose, une œuvre prémonitoire qui saura les étonner.

Un sourire, on continue.

Les chefs d’œuvre défilent : Per Capita (1981), Hardware Store (1983) et Slave auction (1982). Les jeunes s’arrêtent devant chacune, et en déchiffrent les codes, les thèmes : l’obsession des listes, des bouches et des dents, les couronnes, les auréoles. Ils distribuent les rôles du méchant, du gentil, et font résonner les histoires avec la leur.

Finalement, j’entends les filles débattre du talent de Basquiat. Pour ne pas les interrompre, je me fais discrète : «En fait il réfléchit quand il fait ses trucs !», «Maintenant, je vois qu’il a évolué mais des fois, c’est des dessins de CP !»

Ça y est, on avance : du rejet à la reconnaissance, Basquiat a gagné leur respect.

 

Nous poursuivons le parcours et plus loin : un attroupement. Je leur fais signe qu’ils peuvent s’approcher et aller écouter la guide conférencière qui donne les clés de l’œuvre.

Hawa et Djaffar devant The Boxer, 1982, ©Zaia Khennouf

Ici, il s’agit de The Boxer (1982). Je recule et m’imprègne de leur attitude : les voilà attentifs, médusés par ce qu’ils entendent : un père violent, la tentative de suicide de sa mère, son problème de drogue et les difficultés à s’imposer comme un artiste reconnu de tous : «C’est triste, ça fait de la peine» m’avoue timidement Fatou.

 

Nous avançons. Le pas est lent mais je sais que nous approchons d’un chef d’œuvre. Le voici.

Alors que nous nous contemplons Yellow tar and feathers (1982), une dame s’approche un peu trop près de l’œuvre. Alarme !

Jean Michel Basquiat, Untitled (Yellow Tar and Feathers) 1982

© The Estate of Jean Michel Basquiat

«Hé, madame !» lance l’une de nos jeunes filles à cette dame un peu trop aventureuse.

Cette dernière lui jette alors un regard accusateur et continue son chemin… faisant rire notre groupe.

Je m’en mêle et leur demande de ne pas trop prêter attention au public des musées : certains ont tendance à se prendre un peu trop au sérieux. Après tout, il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un artiste de rue ! Une exclamation dans mon groupe, je souris : «En plus c’est notre frère !» Le lien est tissé. Le contact est établi.

J’accélère le pas, ne veux pas les perdre et continuer à saisir leurs opinions qui nourrissent mes questionnements.

Ici, on perçoit la version Basquiat de la Joconde, et là des références aux grillos africains. On voit son travail aux côtés de Wahrol, et ils me disent leur étonnement : «Je n’aime pas quand je ne comprends pas».  «Comment connaît-il la Joconde ? Il est venu à Paris ?»

Presque deux heures que nous marchons ensemble, que nous confrontons nos idées… Nous pénétrons dans la dernière salle du parcours, et je leur demande de s’arrêter devant la toile qui les secoue le plus.

Unanimité.

Jean Michel Basquiat, Riding with death 1988 © The Estate of Jean Michel Basquiat

Pêle-mêle, sans commentaire de ma part :

«C’est sa vengeance : le Noir est assis sur le Blanc, il le casse en miettes.»

«Il veut leur montrer ce que ça fait.»

«Comme il a percé, il veut montrer que nous aussi, on peut.»

 

On me demande de traduire le titre :  À cheval sur la mort.

«Il savait qu’il allait mourir ?» Que répondre ?

 

Après un silence, je les remercie pour cette visite forte en émotions et leur demande un mot, un seul pour résumer Basquiat.

Pour Fatou : «unique», pour Kadi c’est «triste» mais Yakaré choisit «fort». Hawa demande quelques secondes et me lance «courageux». Djaffar choisit «imagination».

 

J’en ressors avec une certitude : on devrait toujours confronter ses réalités, ses ressentis à ceux des autres.

J’ai fait cette visite, qui ne ressemble à aucune autre et j’en suis ressortie nourrie de l’ancrage de ces jeunes dans la réalité, dans leur époque.

Qui mieux qu’eux pour comprendre Basquiat ?

S’ils savaient à quel prix se vendent ses œuvres, auraient-ils le même regard ?

Je ne sais pas, et finalement peu importe.

LES RDV DE ZAÏA :

Texte : Zaïa Khennouf

akim