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Avr / 27

Olivier Briau, un autre regard sur nos déchets

By / Marc Cheb Sun /

Les déchets, qu’ils soient recyclables ou non, sont la matière grise d’Olivier Briau. Ancien éducateur sportif, il s’est spécialisé dans la sensibilisation à leur réduction en fondant l’association Odyssée pour la Terre à Poissy dans les Yvelines. Rencontre avec un homme de terrain bien décidé à accompagner le plus grand nombre vers des pratiques écoresponsables et solidaires.

Olivier Briau, un autre regard sur nos déchets

Il n’y a pas un jour où il ne s’y consacre pas. Pas un seul de l’année ou presque. Les déchets, Olivier Briau, 45 ans, en a fait son combat. Mieux, son terrain de jeu. Ce terrain qui résumerait à lui tout seul l’état de notre société. De la façon dont on prend soin de soi et de son environnement. D’ailleurs et d’ici. Des uns des autres. Tout simplement. Enfant du quartier du Square à Boulogne-Billancourt, cette dalle des quais de Seine non loin des usines Renault qui a vu grandir Booba, Guts et autres Sages Poètes de la Rue, Olivier se nourrit tôt des vibrations du mouvement hip-hop émergeant en banlieue. Nous sommes à la fin des années 1980. L’adolescent alterne pas de danse et passements de jambes. « Le Square fait partie des deux quartiers emblématiques de Boulogne avec le Pont de Sèvres, décrit-il. C’est Salif qui en parle le mieux dans le morceau Boulogne Boy. Et puis il y avait mon frère Julien et son groupe des Rieurs, ses collaborations avec Guts. On écoutait beaucoup de rap, on s’essayait au smurf et tentait des tours sur nos têtes dans nos chambres. On cherchait toujours des nouveaux pas de danse. Puis j’ai rapidement été touché par le raggamuffin avec Shabba Ranks, Tonton David et plein d’autres. » Avant que ses talents de footballeur prennent le dessus. D’abord au COB, l’ancien club omnisports des ouvriers de Renault, puis sous les couleurs de l’ACBB, l’un des meilleurs clubs pré-formateurs d’Ile-de-France. Alors comment plus de 20 ans plus tard ce footeux en est arrivé à devenir un expert sur la question des déchets ? Le terrain, toujours le terrain.

 

Sensibiliser « face à l’inertie de la fonction publique» .

Flou artistique

Direction les Yvelines dans le milieu des années 1990. Titulaire du BPJEPS et autres diplômes d’éducateur sportif, il brille dans plusieurs disciplines avant de prendre en charge une activité de remise en forme destinée aux salariés de l’usine PSA à Poissy. Intéressé par les économies d’énergie, le jeune papa finit par se réorienter dans le bâtiment. Pour obtenir un congé individuel de formation, il pointe alors pendant trois ans à l’emboutissage à l’usine, obtient son CAP-BEP Plomberie, puis finit par être embauché par la mairie de Poissy en 2008. Tout cela pour ne jamais bosser sur les économies d’énergie. C’est là que le service environnement de la ville s’intéresse à son profil et lui propose de devenir ambassadeur du tri sélectif. Plongé dans la thématique, il s’y fond à merveille jusqu’au moment où les compétences basculent en janvier 2016 au service déchets de la toute nouvelle communauté urbaine Grand Paris Seine et Oise et ses 73 communes. Premier agent de la ville à être transféré dans ce mastodonte administratif, il crée un an plus tôt l’association Odyssée pour la Terre. Son objectif ? Sensibiliser. « Face à l’inertie de la fonction publique, j’ai très vite senti que la thématique déchets allait subir de plein fouet un vrai flou artistique, avoue-t-il. J’étais très fâché de la façon dont ça se passait. Il y avait peu de reconnaissance pour ce que l’on faisait. »

« Ce qui m’intéresse, bien avant les chiffres, c’est le comportemental. L’acte de jeter. »

Cinq ans plus tard, Olivier a réussi son pari. Celui de transmettre un autre regard sur nos déchets. « Chaque semaine, je reste au contact des collectes et des agents qui ramassent les poubelles. Il n’y a que de cette façon que je peux savoir réellement ce qu’il se passe au jour le jour. Ce qui m’intéresse, bien avant les chiffres, c’est le comportemental. L’acte de jeter. » Pour y remédier, Olivier et son équipe de bénévoles misent sur l’éducation. Mais n’allez pas lui parler d’opérations de ramassage de mégots et autres cannettes après lesquelles on laisse les sacs non triés sur le trottoir, tout contents d’avoir eu le sentiment de réaliser une bonne action. Hors sujet selon lui. « J’ai créé cette association de colère pour rendre constructive ma colère. Il y a un intérêt commun. La première des choses à faire était de se mettre sur le trottoir avec un stand pour transmettre de l’information objective. » C’est sous son barnum que l’association Odyssée pour la Terre s’est ainsi fait connaître. D’une intervention en milieu scolaire à une manifestation sportive, ses membres regorgent d’idées pour transmettre de bons conseils en termes d’éco-responsabilité. Une expertise qui se traduit à travers des infos claires et fournies sur ce qui va ou non au tri sélectif, sur ce que peut représenter l’impact d’un déchet plastique flottant dans l’océan, ou à travers des ateliers d’initiation liés au compostage, à la récup et au fait maison. Sans oublier leur fameux vélo smoothie, un défi ludique qui permet de déguster un jus après avoir pressé des fruits issus d’invendus. Le tout en pédalant. 

Ecolo économe

Mais comment résoudre cette problématique que l’on semble éviter depuis des siècles ? Ces poubelles pleines à craquer que l’on fait mine de ne pas voir. Ces immondices qu’un vaillant ripeur viendra ramasser. Pour Olivier, le sujet n’est tout simplement pas assez glamour. « C’est notre façon de vivre qui explique cela, estime Olivier. Mais au lieu d’en prendre conscience, certains demandent que les éboueurs passent plus souvent, d’autres restent persuadés que le tri ne sert à rien. Il y a encore beaucoup d’immaturité et aussi d’incompréhension. La question ne s’est pas posée pendant très longtemps car ce n’est pas intéressant philosophiquement. Pourtant, là où il y a de la vie, il y a du déchet. A la fin du XVIIIe, Paris était une jolie ville mais qui vivait dans la puanteur. Puis il y a eu les ferrailleurs, les chiffonniers. Des petites mains qui vivaient du déchet en étant déjà dans le réemploi de matières premières. Puis il y a eu l’industrialisation. On a mis quelqu’un qui a mis quelqu’un puis un autre qui ramasse. Les gens s’y sont habitués. » Alors que l’interdiction du plastique à usage unique d’ici 2040 a reçu l’ultime feu vert de l’Assemblée Nationale, le poids des lobbys mêlé à une certaine désinvolture de notre société face aux déchets ne rassurent guère. Un casse-tête qui, selon Olivier, doit être résolu avec bon sens. « Certains disent qu’il faut agir en frontal contre les gros, je n’en suis pas convaincu. C’est par plein de petites actions réalisées chacun en local sur le sujet que l’on arrivera à fonder un socle commun. Les sensibilisations que l’on fait, ça peut ressembler à des coups d’épée dans l’eau. Mais on peut y arriver que par l’éducation et la pédagogie. D’ailleurs, faut-il être écolo ou économe ? Nos grands-parents étaient économes. Le fait d’employer le terme économe, ça change la vision non ? Il y a des leviers qui pourraient être parlants. » 

« Démontrer que l’on peut démultiplier des petites gestes au quotidien qui peuvent faire du bien. »

Comme levier, l’association a notamment lancé depuis l’automne dernier une action d’envergure pour inciter les commerçants de la ville de Poissy à réduire leurs emballages et pousser de plus en plus de clients à faire leurs achats munis de cabas, sacs en toile et autres contenants réutilisables. Tête pensante de l’association, Olivier rêve en parallèle de faire naître des collectes de bio-déchets sur les marchés, les écoles voire davantage. Un dynamisme, des idées et un franc-parler qui a très vite séduit bon nombre d’acteurs locaux, à commencer par Karl Olive, l’ancien journaliste sportif devenu maire qui n’hésite pas à solliciter le gamin de Boulbi sur ses nombreux projets verts. Réveillant l’idée que les agents de terrain en savent bien souvent plus que les élus eux-mêmes. « Notre association n’est pas là pour dénoncer ni revendiquer, précise Olivier. Nous sommes l’allié des politiques locaux sur la thématique déchet et uniquement. On ne prétend pas parler d’environnement au sens large. On ne va pas lutter contre Total ni rentrer dans la gueule d’un député. Ce qui nous intéresse, c’est de démontrer que l’on peut démultiplier des petites gestes au quotidien qui peuvent faire du bien. »

 

Même caillou

Des petites gestes qu’il n’a pas manqué de rappeler via les réseaux sociaux depuis le début du confinement imposé face au coronavirus, invitant la population à ne pas alourdir les poubelles à l’heure où ses collègues éboueurs continuent de ramasser sans relâche. Depuis un mois, il s’est mis à organiser une vaste collecte solidaire pour le personnel soignant et les éboueurs de l’agglomération de Poissy. Toujours dans cette même idée d’insuffler une dynamique collective. « Quand on parle de déchet, on parle d’éducation, d’environnement, de santé, de géopolitique, d’économie. Il y a tout dedans. Je ne vais pas faire de leçon d’humanité mais ce qui nous relie, c’est le caillou sur lequel on est. Plus on le maltraite, plus on se maltraite. Quand tu laisses ton kebab sur un banc, tu te moques du vivre ensemble. Quand tu déposes ton sac poubelle au pied d’un arbre, idem. Mais plus tu es comme ça, plus on te met du sécuritaire. » Un air de reggae dans la tête, un courant musical qu’il affectionne pour « le combat, la dignité et la prise en main », Olivier poursuit donc sa quête sur son terrain de jeu préféré. La banlieue parisienne. Celle des tours au pied des champs. Avant de mettre les voiles vers l’Atlantique avec Barbara, la femme de sa vie. Une fois que leurs deux enfants auront quitté le nid.

 

Florian Dacheux

Marc Cheb Sun