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Juil / 04

Sur le ring avec Rocé

By / Florian Dacheux /

Sur le ring avec Rocé

Entrepreneur sans relâche à la tête de son propre label Hors Cadres, Youcef Kaminsky, alias Rocé, est de retour avec un nouvel EP intitulé Poings Serrés. Plus de 20 ans après ses débuts dans le rap, cet enfant du Val-de-Marne, né à Alger, porte un regard éclairé sur une France qu’il juge toujours empruntée face à sa propre histoire. Entretien avec un chroniqueur social qui ne cesse de s’aiguiser avec le temps.

En cette période de crise sanitaire, de racisme décomplexé et autres guerres infinies, comment fais-tu pour tenir debout ? L’apnée ?

On va dire que je ne suis pas le plus à plaindre. La crise sanitaire ne m’a pas impacté comme ceux qui ont des problèmes de santé à cause de ça, pour ceux que ça a encore plus précarisé, pour ceux qui étaient déjà dans des logements insalubres ou dans des relations toxiques et qui étaient chez eux. De mon côté, j’en ai profité pour écrire, pour faire du son, pour prendre de l’avance. Etant donné que je bosse à côté, et que mon job a été impacté, cela m’a permis de prendre plus de temps pour la musique. Du coup, j’ai créé.

Tu reviens donc Poings serrés, titre de ton nouvel EP sorti le 25 juin, à la manière d’un boxeur aguerri. Le rap est-il un sport  ?

Poings serrés, c’est plein de choses. C’est du feeling d’abord car le titre est sorti comme ça. Pour dire qu’on ne lâche pas, qu’on ne reste pas les bras ballants, que l’on résiste toujours, que l’on a compris à quelle sauce on voulait nous manger mais qu’on résistera.

 

Cet EP arrive huit ans après ton dernier album. En vérité, tu n’as pas chômé entre-temps, notamment avec la sortie en 2018 de la compilation Par les damnés de la terre où tu évoques les combats décoloniaux et les luttes ouvrières. Tu as fouillé des dizaines et des dizaines de pépites musicales et politiques. Depuis quand te questionnes-tu sur notre histoire commune et celle en particulier des déracinés ?

Je baigne dans le disque depuis petit. Mon frère faisait mes prods, puis je l’assistais, puis je faisais mes propres prods aussi. Les vinyles de Brel, Brassens, Ferré m’intéressaient pour ce que ça racontait. J’ai un pote disquaire qui lui aussi m’a fait découvrir beaucoup de pépites telles que Collette Magny et Alfred Panou qui clament des morceaux sur des ambiances afro jazz. En fait, je me suis dit que la France n’a jamais mis ses diasporas en valeur. Alors c’est à nous de le faire. Cela a commencé en 2006 quand j’ai sorti Identité en Crescendo. Au final, j’ai mis 12 ans, le temps d’avoir un label, une méthodologie et d’être assez mature financièrement et consciemment.

Depuis la loi Taubira 2001 reconnaissant la traite et de l’esclavage comme crime contre l’humanité pour une mise à jour des programmes scolaires et davantage de commémorations concrètes, le pays avance lentement sur ces questions. Pourquoi, selon toi, un tel déni perdure ?

Car il n’y a pas de rapport de force. C’est un pays qui vend une sorte de mixité color blind, cette espèce de mixité inoffensive et dépolitisée qui ne crée pas de rapport de force pour basculer l’histoire qu’on nous apprend vers l’histoire des luttes et celle des peuples. Cela reste l’histoire des élites, des vainqueurs. Le pays avance lentement sur ces questions parce que rien ne vient contredire avec assez de poids une histoire trop euro-centrée, où c’est l’Européen qui serait au centre aussi bien de la colonisation et de ses horreurs, que des libérations et émancipation, c’est comme si les peuples ne s’étaient pas libérés mais qu’ils l’avaient été grâce aux Européens. De cette manière, on ne nous montre pas les stratégies de luttes, vu que ça serait grâce aux bonnes âmes européennes qui nous auraient libérées. On en est là.

« La pauvreté est un business. La mixité est un business. Le communautarisme est un business. »

Depuis 40 ans, les dispositifs en termes de politiques publiques dans les quartiers populaires s’accumulent. On parle désormais d’un programme nommé cités éducatives, avec cette sensation que l’on revient toujours à la case départ. Qu’en dis-tu ?

C’est un business. Les élus passent, les programmes électoraux passent. La pauvreté est un business. La mixité est un business. Le communautarisme est un business. Un business qui permet de garder des structures inégales. En vrai les dispositifs dans les quartiers populaires ne s’accumulent pas, ils maigrissent. Les quartiers sont en même temps abandonnés économiquement et sous tutelle politiquement. Souvent, lorsque des jeunes d’un quartier cherchent à faire des choses positives, un élu vient tenter de récupérer cette énergie par opportunisme politique. Donc il n’y a même pas un espoir d’autogestion pour les gens des quartiers populaires. Les quartiers sont gérés comme des anciennes colonies. Le changement n’arrivera certainement pas avec les mots clés type mixité, métissage. Ce sont des mots complètement creux.

 

Idem pour “vivre ensemble” ?

Cela ne m’intéresse pas que des gens qui ne vivent qu’entre riches et qui ont fait les mêmes écoles totalement inaccessibles pour nous viennent nous expliquer ce qu’est le vivre ensemble, et nous conseiller de vivre ensemble. Alors qu’eux-mêmes ne vivent pas avec nous. Moi, le vivre ensemble, ce n’est pas mon projet. Cela ne m’intéresse pas. Nous, on a vécu ensemble, mais ça ne compte pas si y’a que nous qui le faisons. On nous l’a foutu sur les épaules, et la charge est lourde. Il faut casser ces espèces de mots-clés sans substances, qui n’ont pas de poids ni de réalités. Parler de vivre ensemble, c’est faire en sorte de l’imposer dans les institutions de pouvoir. C’est un mot pour les banlieues. Mettons ce mot pour les élites, l’Elysée, le Parlement, laissons les banlieues tranquilles, puis on en reparlera.

 

Comment expliques-tu que ta compilation Par les damnés de la terre ait trouvé davantage d’écho aux Etats-Unis, notamment dans le Times ?

Elle a d’abord trouvé l’echo en France, mais accentué par le second echo outre-Atlantique. Cela fait partie de ce complexe d’infériorité de la France. Quand elle voit qu’un artiste français est validé par les USA ou l’Angleterre, elle le valide. Surtout quand il s’agit d’un artiste métèque. Rachid Taha a collaboré avec des Anglais, tu remarqueras que c’est surtout ça qui est souligné de sa carrière. Aya Nakamura, MHD, ont un rayonnement outre-Atlantique, et la France dit c’est notre artiste. Dans le cas contraire, cela reste le rebeu, la beurette ou le petit rappeur renoi du quartier. Cela n’ira pas plus loin. Cela fait partie des problèmes sur lesquels la France a besoin de se regarder en face.

 

Chez D’Ailleurs & D’Ici, nous venons de sortir un livre pédagogique sur l’histoire de l’esclavage ainsi que des vidéos avec des jeunes sur le même thème. Du Groupe de Recherche Achac à l’humoriste Lenny Mbunga en passant par le podcast Histoires Crépues, des voix s’élèvent sur la thématique mémorielle. Comment le perçois-tu ?

Plus on sera nombreux à en parler, mieux ce sera. De toute façon, cela devient de plus en plus flagrant. Les anciennes générations ne veulent pas bouger, de peur de perdre leurs privilèges. Mais plus on en parlera, plus ça les rendra ridicules. Le problème, selon moi, c’est que l’on pourra gagner autant que l’on veut sur le plan de l’aura, de l’artistique, la France ne nous laissera pas gagner sur le plan symbolique. La France, c’est ce pays qui préfère payer des amendes plutôt que d’embaucher un serveur noir, payer des amendes plutôt que de faire des visites immobilières à un couple noir. La France sait très bien que le rap reste la musique la plus écoutée. Mais aux Victoires de la Musique, ils préfèrent faire gagner des Blancs. Cela fait partie de cette symbolique rigide, de ce racisme systémique. C’est ça que ça montre.

« Ce qui fait plaisir, c’est que la passion pour le rap est toujours là. C’est toujours une musique branchée et ça fait 40 ans que ça dure. »

Côté ondes positives, ton morceau Habitus a été repris en 2019 dans des manuels scolaires en sciences économiques et sociales. Peux-tu nous en dire davantage ?

Je ne mettrai pas ça dans la case du positif mais d’une continuité logique. La sociologie a plutôt une ADN de gauche, alors aller chercher un rappeur comme moi parce que j’ai écrit tel texte, c’est tout à leur honneur et génial pour moi, mais cela fait longtemps qu’on prend des rappeurs en référence dans les méthodes scolaires. Comme à mon époque, en cours de musique, on pouvait nous parler de Renaud. Il y a plein d’initiatives cool dans les écoles, mais encore une fois ça dépend des profs. Ce n’est pas grâce à Blanquer, ni au ministère.

Peux-tu nous parler de ton quotidien, de ce boulot d’entrepreneur que tu mènes à côté du rap ?

Il s’agit d’Hors Cadres, qui est à la fois une société d’événementiel, un label musical, une maison de production et une agence de direction artistique. On booke des live dans des lieux avec des DJ. Et le temps qui nous reste, on se consacre au label, aux projets d’édition, comme celui avec Manu Key, la compilation Par les Damnés de la Terre qui est à la fois un disque et un livret. Il y a aussi ma participation à la co-écriture de Saveur Bitume pour Arte en 2019, ou encore la production de clips. L’idée, à long terme, c’est de remplacer Bolloré (rires).

 

Que penses-tu de la nouvelle génération de rappeurs ?

C’est difficile de parler d’une sociologie d’une génération. Cela va dépendre des quartiers, des régions. L’industrie du rap a changé, c’est un fait. Je croise beaucoup de petits qui vont connaître des anciens, et puis j’en croise d’autres qui vont kiffer que des rappeurs de leur coin et de leur génération. Mais ça ne veut rien dire. On ne peut pas dessiner une couleur pour cette génération. Comme on ne pouvait pas le faire pour nous. Aujourd’hui, il y a beaucoup de sons qui sortent. Je dirais qu’économiquement parlant, c’est plus dur pour eux. Tout va vite. Tu dois sortir un double album, trois street cd, être à 18 millions de vues avant de te faire connaître et que les gens retiennent ton nom. A l’époque, il suffisait de sortir un album et nous étions connus. Mais nous étions peu nombreux, c’était un petit cercle. Les gens qui me croisent dans la rue aujourd’hui et qui me reconnaissent, c’est grâce à Top Départ en 2001. A l’époque, le disque se vendait encore. Aujourd’hui, c’est devenu un business très ingrat. Ce qui fait plaisir, c’est que la passion pour le rap est toujours là. C’est toujours une musique branchée et ça fait 40 ans que ça dure. Les petits sont à fond dedans. Leur engagement est différent. Il y a de tout. Il y en a que j’écoute pour le flow, pour la dynamique, pour l’image que ça renvoie. Je trouve que le niveau est assez haut en termes de productions.

« D’ailleurs et d’ici, ça m’inspire la multiplicité de ce qu’est un être humain en fonction de la temporalité et de la géographie. »

Ton nouvel EP est une mise en bouche vers un album prévu à l’automne n’est-ce pas ? Quelle sera la teneur ?

La constante, ce seront toujours les résistances et les libérations. En vérité, il ne faut pas me demander de changer. C’est comme quelqu’un qui écrit sur l’amour, on ne va pas lui demander de faire autre chose. Je considère que je touche déjà à pas mal de sujets. Ce sont les angles qui vont changer. Il y aura environ 14 titres.

 

Confirmes­-tu qu’il s’appellera Rocé ? Si oui, pourquoi ?

Je confirme, et par la suite, peut-être que je continuerai avec Youcef Kaminsky, mon vrai nom, comme le fait Mos Def avec Yasiin Bey. Même si avec Yasiin Bey, ils sont obligés d’ajouter Mos Def entre parenthèse car Yasiin Bey personne ne sait qui c’est. Pour ma part, cela reste un choix spontané. C’est du feeling. On verra.

 

Est-ce une volonté d’affirmer haut et fort ta double culture algéro-russe ?

C’est-à-dire que Youcef Kaminsky me représente plus. J’évolue. Cela ne se faisait pas à l’époque, on prenait des pseudos, donc moi c’était Rocé pour José Youcef Lamine Kaminsky. Aujourd’hui, il y a les deux. Et je me dis de plus en plus pourquoi pas porter mon vrai nom en tant que rappeur.

 

Quel est ton regard sur la relation toujours tumultueuse entre la France et l’Algérie ?

C’est une relation particulière. Il y a eu la guerre il n’y a pas si longtemps. Certains qui l’ont connu sont encore nombreux à être en vie. Ce n’est pas évident. Il faut bien discerner les relations entre les deux pouvoirs et les deux peuples. Ce n’est pas pareil. Souvent, les relations entre les peuples sont des dommages collatéraux des relations entre les pouvoirs. Il faut bien avoir ça en tête. Il y a encore aujourd’hui de l’aliénation, de la manipulation et certaines choses qui ne guériront pas tant qu’elles ne seront pas dites. Fanon avait prévu que le pays serait géré par une bourgeoisie mafieuse qui laisserait à l’Occident la vraie gestion des ressources du sol. Au final comme toute l’Afrique. On pourra libérer réellement un pays d’Afrique quand on pensera panafricanisme politique et rapport de force continental.

 

Pour finir, ça t’inspire quoi “D’Ailleurs & D’Ici” ?

Cela m’inspire L’un et le multiple, un de mes morceaux dans Identité en crescendo. C’est une manière de dire qu’on cumule les identités. On ne peut pas choisir. On n’est pas la même personne à 20 ans qu’on l’est à 50. D’un pays à l’autre non plus. Nous sommes aussi le reflet de ce que les autres voient en nous. D’ailleurs et d’ici, ça m’inspire donc la multiplicité de ce qu’est un être humain en fonction de la temporalité et de la géographie.

 

Recueilli par Florian Dacheux

 

(Photo Ousmane Biaby)

Florian Dacheux