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Juin / 14

Pionnières du genre et de la diversité

By / Marc Cheb Sun /

Prendre sa place, chambouler les regards, offrir de nouvelles représentations : depuis quelques années, le monde de l’art s’attache à souligner le rôle des femmes artistes, tant dans l’évolution des esthétiques que dans celle de la société. Pierre à cette reconnaissance, l’exposition Pionnières apporte un éclairage sur les “garçonnes” qui, dans les années folles, se sont emparées notamment des questions de genre et de diversité.

PIONNIÈRES

du genre

et de la diversité

Elles s’appellent Germaine Dulac, Irène Codreano, Marcelle Cahn, Tarsila Do Amaral ou Marie Laurencin. Elles sont cinéastes, sculptrices, peintres. Françaises, roumaines, danoises, brésiliennes. Leur nom et leur œuvre nous sont inconnus.

De Marie Laurencin, peut-être, avons-nous déjà entendu parler, parce que Joe Dassin évoque ses aquarelles dans son Été Indien… Mais que savons-nous d’elle, de son parcours, de ce qu’elle a apporté au monde de l’art et à la société ?

Marie Laurencin peignait des aquarelles, oui. Elle a enseigné à l’Académie moderne avec le célèbre Fernand Léger, aussi, et fut l’un des piliers de cette école qui diffusa l’abstraction auprès d’élèves du monde entier. Homosexuelle, elle fut également l’une des premières qui, dans ses toiles, joua avec le thème et les codes du genre.

L’exposition qui se tient actuellement au musée parisien du Luxembourg l’affirme : ces femmes étaient des pionnières. Reconnues en leur temps, audacieuses et novatrices, elles ont pesé dans le développement de grands mouvements artistiques comme dans la redéfinition du rôle des femmes dans la vie moderne… Avant d’être rattrapées par le poids accordé à leurs homologues masculins et marginalisées sur le marché de l’art.

 

Le sursaut de l’après-guerre

12 juillet 1922 : la parution du roman de Victor Marguerite La garçonne crée le scandale. Sa vente est bannie de certaines librairies. Mis à l’index par l’Eglise, le livre raconte la vie d’une femme prête à tout pour gagner sa liberté, y compris sexuelle. Devenue cheffe d’entreprise, elle fume de l’opium, adopte les cheveux courts, fréquente les milieux interlopes. Les féministes alors s’associent aux censeurs, craignant que l’ouvrage insinue que toute femme revendiquant sa liberté soit condamnée à se donner au premier venu ou à se droguer. Le livre, en quelques années, s’écoule en 600.000 exemplaires…

Nous sommes au sortir de la Première Guerre mondiale. Pendant le conflit, les femmes ont pris la place des hommes mobilisés. Elles ont cultivé les champs, fabriqué des munitions, œuvré comme infirmières. Comme le montre le livre Colette et les siennes, de Dominique Bona, consacré à l’écrivaine et à ses amies, les femmes se sont organisées entre elles, prouvant qu’elles n’avaient pas besoin de tutelle. Certaines artistes, elles aussi, ont participé à l’effort de guerre. Ainsi, la sculptrice Gertrude Vanderbilt Whitney, future fondatrice du Whitney Museum of American Art à New York, a soutenu les troupes en créant l’hôpital américain de Paris.

La décennie qui suit l’armistice de 1918 est celle des “années folles”. Fêtes, effervescence culturelle, forte croissance économique, c’est comme s’il fallait vivre vite et intensément. La société bouillonne, on ose, on innove. La montée au créneau des femmes pendant la guerre a ébranlé le modèle patriarcal ; des interrogations profondes émergent sur leur place. Les suffragettes anglaises font des émules sur le sol français, où naît la Ligue d’action féminine pour le suffrage des femmes. Six mois après l’armistice, le Chambre des députés débat pour la première fois du vote des femmes et se prononce en faveur de l’égalité politique des sexes… Mais le texte est rejeté par le Sénat.

La réalité de leur reconnaissance n’est donc pas encore gagnée, notamment loin de Paris et des élites, mais une tendance s’affirme. Si le droit de vote leur est encore refusé, si l’avortement et les méthodes contraceptives sont encore sévèrement reprimées, si la femme reste avant tout une mère destinée à repeupler le pays, privée du droit d’ouvrir un compte en banque ou de décider du domicile conjugal sans l’aval de son mari, la liberté de mouvement et d’expression des femmes artistes suscitent l’intérêt, au point qu’elles semblent alors les égales des hommes.

Un regard féminin

La visibilité se joue dans tous les domaines”, souligne la commissaire de l’exposition Camille Morineau dans une interview pour le magazine Beaux-Arts : la littérature, la peinture, la sculpture, mais aussi le cinéma, la mode, le sport… Le tennis a sa star : c’est Suzanne Lenglen. L’aventurière Alexandra David-Neel et l’aviatrice Hélène Bouchet épatent par leurs exploits.

Dans l’art, cette présence féminine induit l’émergence d’un regard nouveau. Sans les essentialiser, il semble que les femmes ne se représentent pas, et ne représentent pas le monde, tout à fait comme un homme. Elles osent de nouvelles visions et revendiquent l’entièreté de leur vie et de leur corps. Nouvelles palettes, nouveaux cadrages, nouvelles mises en scène… Ainsi, la peintre Suzanne Valadon transforme-t-elle le thème de l’odalisque si cher à ses confrères masculins : dans son tableau La chambre bleue, à la place d’une jeune femme nue au corps idéalisé, elle peint une femme mure allongée sur son lit, la cigarette au bec, habillée d’un pyjama. Les livres au pied de son lit évoquent l’intelligence, plutôt que l’érotisme habituellement associé aux odalisques.

Autre exemple de réinvention du portrait féminin : dans le tableau Famille Gitane de Mela Muter, la maternité n’est plus idéalisée. La jeune femme représentée, qui vient de nourrir son enfant, fixe un point hors du cadre d’un air las. Le corps de la mère peut enfin apparaître fatigué ou marqué par la mélancolie. Dans la foulée, les femmes artistes des années folles interrogent le genre et ses stéréotypes : pourquoi ne pas s’accorder la possibilité de passer de manière fluide de l’un à l’autre ? Et pourquoi ne pas en créer un “troisième”, neutre ? Ainsi Tamara de Lempicka, qui assume publiquement ses liaisons homosexuelles, explore-t-elle avec glamour dans ses toiles son regard désirant de femme sur une autre femme…

Les femmes artistes, plus peut-être que leurs confrères,
s’intéressent à cette diversité et à sa représentation.

 

Pionnières de la diversité

Paris est le creuset de ce bouillonnement. Révolution russe d’octobre 1917, traité de Versailles de 1919, prohibition et racisme aux Etats-Unis : la géopolitique pousse vers la capitale française des hommes et des femmes en quête de liberté. Dans ses académies d’art, les femmes sont les bienvenues. Dans ses librairies et ses cafés d’avant-garde, dont beaucoup sont tenus par des femmes, se côtoient artistes, poètes, romanciers et cinéastes expérimentaux du monde entier.

La chanteuse, danseuse et actrice noire américaine Joséphine Baker, notamment, incarne cette “nouvelle Eve”, cette amazone multiforme, indépendante et entreprenante. Elle joue avec les codes, passe de scènes de théâtre en terrains de golf, ouvre un cabaret-restaurant, commercialise des produits dérivés… et devient l’une des artistes les mieux payées d’Europe.

Les femmes artistes, plus peut-être que leurs confrères, s’intéressent à cette diversité et à sa représentation. L’artiste brésilienne Tarsila Do Amaral, par exemple, qui a fini sa formation à Paris, développe un style inspiré à la fois du mouvement cubiste qu’elle a découvert en France et de la culture indigène de son pays. Fille d’une chanteuse hongroise et d’un père indien, la peintre Amrita Sher-Gil, elle, interroge la représentation identitaire, en signant par exemple un autoportrait d’elle en tahitienne, contrastant avec l’exotisme à la Gauguin.

Ce désir de décoloniser le regard se retrouve encore chez les peintres Anna Quinquaud et Lucie Couturier, dont les portraits ramenés de leurs voyages en Afrique s’émancipent des détails “pittoresques” pour simplement rendre compte de l’essentiel d’un regard, d’un être ou d’une attitude…

Alors ne l’oublions pas : les luttes d’aujourd’hui ont eu leurs pionniers, leurs pionnières, qui en ont semé les premières graines. La crise économique de 1929, puis la montée des totalitarismes et la Seconde Guerre mondiale ont eu raison des élans nés dans les années 1920, mais il y avait là un terreau qu’il convient de connaître.

 

Réjane Éreau

 

Pionnières, musée du Luxembourg, Paris, jusqu’au 10 juillet 2022.

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