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Fév / 03

Manu Key : “Les gens nous voyaient faire de la musique et ils nous prenaient pour des extra-terrestres.”

By / Marc Cheb Sun /

Manu Key : “Les gens nous voyaient faire de la musique et ils nous prenaient pour des extra-terrestres.”

Manu Key est l’un des personnages les plus discrets et les plus importants du rap français. Un homme de l’ombre qui vient de publier une autobiographie. Dans Les liens sacrés  (1), Manuel Coudray, de son vrai nom, raconte la genèse de la Mafia K’1 Fry, groupe phare du hip-hop français.

Son sac de sport et son short façon NBA (en plein mois de janvier) placent le personnage : le rap, c’est fini pour lui, c’est désormais un homme de basketball. Ce n’est pourtant pas de Lebron James dont il est venu parler mais de la Mafia K’1 Fry, l’un des plus grands groupes de l’histoire du rap français. Et qui est Manu Key pour la Mafia ? Le papa du groupe. Tout simplement.

Sur sa chaise, les mains posées sur la table juste à côté de sa grande bouteille d’eau, le regard est légèrement fuyant, le temps d’aller chercher 2-trois souvenirs au fond de sa mémoire. Et sans prévenir, quand le souvenir est retrouvé, son sourire fend son visage et son regard s’éclaire. Les anecdotes fusent, une histoire en amenant une autre. Comme cette fois où lui et DJ Mehdi avaient loué une maison près de Lorient au milieu de nulle part pour travailler avec le 113 sur leur album. Sauf que les trois jeunes, Rim’K en tête, ne peuvent pas écrire sans leur dose de cannabis. Une semaine à faire des allers-retours entre la campagne de Lorient pour enregistrer et la cité de Vitry pour se ravitailler.

 

 

Tu commences le livre avec DJ Mehdi, en racontant le drame du 12 septembre 2011 (ndlr. Dj Mehdi est décédé dans un accident à 34 ans ce jour-là). Pourquoi est-ce que tu as choisi de commencer ton autobiographie en parlant de lui ?

C’est un hommage que je voulais lui rendre. Mehdi voyage tout au long du livre avec moi. On était comme cul et chemise tous les jours à découvrir cette musique, à découvrir plein de choses. On avait une relation particulière à partir du moment où il m’a introduit à son univers musical dans sa chambre. A force d’aller chez lui, de dormir chez lui, on a noué une amitié qui allait bien au-delà de la musique. On est resté amis pendant une vingtaine d’années, on partait en voyage ensemble, on s’éclatait, on allait au studio, on faisait les 400 coups … Jusqu’à ce jour, le 12 septembre 2011 où on apprend cette tragédie. C’est une partie de moi qui a été déchirée ce jour-là. Donc commencer ce livre en parlant de lui et avec cette photo avec nos deux visages, c’était important pour moi de rendre cet hommage.

 

Il était plus jeune que toi (ndlr. 6 ans d’écart) mais pourtant on a l’impression que c’est lui qui t’apprend beaucoup de choses tout au long du livre, notamment musicalement.

Il avait déjà voyagé aux Etats-Unis, il faisait pas mal de battles en Île-de-France et il avait une grosse collection de disques que son père et ses cousins lui ont laissé. Il y avait de la soul, du rock, du jazz et il me fait découvrir tout cet univers dans sa chambre. Stevie Wonder par exemple que je ne connaissais pas à l’époque. Et puis on s’est mis à parler de hip-hop tout naturellement. A chaque fois que j’allais chez lui, je découvrais une nouvelle facette musicale. C’est lui qui m’a introduit à Nas. Comme il est bilingue, il m’a traduit les textes d’Illmatic, son premier album (ndlr. sorti en 1994). A ce moment-là, nous on faisait de la musique avec beaucoup d’egotrip. Et Nas avait cette particularité d’avoir des morceaux thématiques avec beaucoup de vocabulaire et des vraies structures. Mehdi a commencé à m’expliquer comment Nas construisait ses textes, etc. J’ai tout changé à partir de là, je ne voulais faire que des morceaux avec des thématiques. C’est comme ça qu’on a commencé à se prendre la tête sur notre musique, et à la faire grandir..

 

Tu parles de ton enfance et ton adolescence dans la première partie du livre, à un moment où tu ne t’intéressais pas encore à la musique. Tu racontes beaucoup de choses très personnelles sur la séparation de tes parents, les problèmes d’argent auxquels vous avez pu être confrontés, etc … A quel point est-ce que ça a été compliqué de raconter toutes ces choses intimes ? 

Ça n’a pas été trop compliqué par rapport à l’approche qu’on avait et ce que je voulais dévoiler. Je voulais que les gens me connaissent et qu’il sachent par quel chemin je suis passé. Je voulais mettre la lumière aussi sur ma famille et dire “je suis passé par là”. Malgré tout ce que j’ai vécu – et il n’y avait pas que des peines quand j’étais petit, on a aussi vécu de super bons moments en famille – voilà mon parcours musical avec notamment la Mafia K’1 Fry. Je voulais que les gens découvrent aussi l’être humain.

Le décor de cette autobiographie, c’est le Val-de-Marne. Tout se passe entre Orly, Vitry-sur-Seine et Choisy-le-Roi. Est-ce que tu peux nous raconter le contexte de ces quartiers dans les années 90 ? Concrètement, comment décrirais-tu décrirais ces quartiers à l’époque ?

On est dans une période très compliquée. On est en pleine effervescence du crack à Orly. Le directeur de la MJC de l’époque qui s’appelle Azzedinne, ça fait 40 ans qu’il travaille dans les centres sociaux à Orly. Récemment j’ai parlé avec lui quand je lui ai amené le livre et il me disait qu’il avait connu 103 jeunes qui sont décédés à cause de la drogue depuis qu’il travaille à Orly. La plupart d’entre eux dans les années 80. Un phénomène qui a duré jusqu’en 1998 en gros. On avait une salle de répétition à la MJC de Pablo Neruda, il fallait qu’on ferme la salle à clés parce que tu avais parfois les grands qui venaient et ils étaient sous crack. C’est les médiateurs qui les faisaient sortir. Nous on était jeunes à cette époque-là donc on se méfiait de tout ça. Les gens nous voyaient faire de la musique et ils nous prenaient pour des extra-terrestres. Il y avait tellement peu de musique hip-hop, c’était peu connu, le seul un peu connu déjà c’était MC Solaar. Les stars du Rap US n’avaient pas encore percé en France. Alors les gens ils nous découvraient, ils nous voyaient avec un poste de musique dehors et ils se demandaient “mais qu’est-ce qu’ils foutent, ils sont complètement oufs.”


Les MJC servaient de refuge pour les jeunes comme toi ?

Oui on allait s’y réfugier. Il y avait des tables de ping-pong, des sorties organisées l’après-midi. Nous on ne restait que dans notre salle de répétition flambant neuve. L’été ils proposaient des voyages en Espagne par exemple. Ce qui ne se fait plus maintenant. Les jeunes veulent tout très rapidement, le permis de conduire, la voiture, les meufs … Ils veulent plus passer leur temps dans les MJC, ils ont autre chose à faire. Il y a de moins en moins de médiateurs impliqués dans les quartiers.

 

Dans ton histoire, tout a toujours été question de collectif. On comprend que le rap à l’époque, ça ne se fait pas tout seul, c’est presque toujours au sein d’un groupe ou d’un collectif. On sent aussi que c’est ce qui t’a animé à l’époque, maintenir cet effet de groupe. 

J’ai toujours eu cette envie. C’était cette mentalité, dès le début. J’ai jamais vu un album qui s’est fait sans que personne ne vienne écouter, mettre un peu d’ambiance sur les refrains. Encore une fois l’inspiration vient beaucoup de l’album Illmatic de Nas où dans les introductions t’entends les mecs au studio mettre l’ambiance, faire la bringue. On trouvait que c’était une ambiance de ouf. On l’a retranscrit aussi dans le premier album d’Ideal J.

 

C’est beaucoup moins vrai aujourd’hui. On retrouve moins l’esprit collectif qu’il pouvait y avoir dans le hip-hop à l’époque. Comment tu l’expliques ? Et de manière plus générale, que reste-t-il de ces valeurs hip-hop qui vous étaient chères à toi et à Mehdi?

Avec youtube, internet etc, c’est beaucoup plus facile de faire du son. Tu prends une note vocale sur Whatsapp, tu l’envoies à un ingé son, et ça y est. Dans une clé USB, tu peux mettre 200 instrus. Aujourd’hui, des valeurs hip-hop, il reste le fond. Il reste ce que tu mets dans le texte, la structure de ton texte et ce que tu racontes dedans. Je pense que ce sont les seules valeurs qui restent de l’ancienne école.

 

Vous avez dû tout apprendre sur le tas concernant l’industrie de la musique.

Et vous vous êtes professionnalisé tout seuls de manière autodidacte. Comment ça s’est passé ?

Pendant deux ans, entre 1992 et 1993, Kery était en procès contre les premiers producteurs avec qui il avait signé un contrat et il était complètement bloqué : il ne pouvait pas faire de scène, il ne pouvait pas sortir de musique, rien. Nous on a continué à faire le tour des maisons de disques, à proposer notre musique et notamment des morceaux qui allaient apparaître plus tard sur le premier album d’Ideal J Original Mc’s sur une mission. Et toutes les maisons de disque nous répondaient la même chose : “non c’est pas bon” “c’est une musique de mode, ça va pas durer”. C’était des maquettes sur lesquelles on avait bossé depuis plusieurs années et on était rejeté de partout. On avait fait le tour de vraiment toutes les maisons de disques. C’est à ce moment là que La Cliqua sort un maxi (ndlr. Freaky Flow/Les jaloux sorti en 1994). Sur la pochette, il y avait le numéro du producteur qui l’a sorti. On l’appelle, il nous dit qu’il s’occupe d’un groupe en Suisse et nous on doit justement aller là-bas pour un concert. On y va et on fait connaissance. Il nous dit d’enregistrer nos sons et de les lui envoyer. On est allé dans un studio plus carré qu’on avait payé et quand on a eu une bonne matière, on l’a fait masterisé et on lui a envoyé. Il y avait des morceaux de mon groupe, Different Teep, et d’Ideal J. Le mec de La Cliqua avait apprécié la musique et il avait des ouvertures dans le label BMG. C’est là qu’on a pu faire des albums dans de bonnes conditions. Après on découvre notre musique sur des vrais CD, et là c’est devenu vraiment concret, ces CD étaient dans nos mains ! Ensuite on a monté une tournée, on s’est débrouillé pour appeler des mairies, des MJC. C’est là qu’on s’est dit “ça y est, on est dedans”. Quelques années après, les mêmes personnes qui ont refusé nos premières maquettes en disant que ça ne marcherait jamais voulaient travailler avec nous.

 

Quel a été le tournant selon toi dans la manière dont les maisons de disques vous percevaient ?

Je pense que l’album Original Mc’s sur une mission a imprimé notre marque de fabrique. Ça arrivait après toutes ces années de galère et ça a été un vrai tremplin pour tout le collectif. Il y avait de très gros morceaux sur cet album et c’est grâce à ça qu’ils ont pu conclure un deal pour faire le second album qui est le plus connu, Le combat continue. On a pu avoir des meilleurs moyens pour enregistrer, inviter d’autres personnes, faire une meilleure tournée.

 

Tu as un rôle particulier au sein de la Mafia K’1 Fry. Tu restes dans l’ombre, tu n’es pas celui qu’on cite forcément en premier au contraire de Rohff, Kery James ou le 113. Mais quand on te lit, on comprend que tu es un peu à l’origine de ce groupe. C’est une volonté de ta part de rester dans l’ombre ?

C’est un peu mon état d’esprit, ça fait partie de ma personnalité. J’aimais bien chapeauter un peu tout, être derrière la console, réunir les gars. Pour l’anecdote, quand on gagne les deux Victoires de la Musique (ndlr. en 2000 pour l’album de 113 “Les princes de la Ville”), on est en direct en prime time sur TF1, c’est la fête et il y a tout le quartier sur la scène et Mehdi me crie “viens viens, on va sur la scène” et moi je voulais pas y aller parce que mes parents ne savaient pas encore que je faisais de la musique et que c’était sérieux ! C’est la première raison. La deuxième raison c’est que je ne voulais pas recevoir des appels des cousins derrière “ouais ramène moi une bécane, ramène moi un scooter”. Il y avait toute la cité sur scène et moi je suis resté dans mon fauteuil.

 

T’étais l’un des plus âgés de la Mafia K’1 Fry qui était un collectif qui réunissait beaucoup de groupes et de personnalités très différentes. Comment on fait pour s’organiser ?

Le fait qu’on soit tous assez différents et originaux, c’était notre force. Le fait de se retrouver ensemble, c’était pas une galère, au contraire, c’était exceptionnel. Bon, c’était un peu relou pour s’organiser sur les horaires, en studio etc. Je me souviens, on était au studio pour l’enregistrement du son Hardcore d’Ideal J. Il y avait énormément de monde, ça s’entend d’ailleurs sur le morceau quand tout le monde crie en coeur “Hardcore”. Il y avait même des pitbulls ! C’était n’importe quoi. Et Jeff, l’ingénieur du son, essayait de mixer mais il n’arrivait pas à travailler avec tout ce monde dans le studio. C’était un petit mec à lunettes, très calme qui ne disait rien. Et d’un coup il se lève et il embrouille tout le monde “soit vous vous taisez, soit vous sortez de mon studio !”. On s’est tous regardé, choqués. Il y avait de vrais caille-ra dans la pièce ! A ce moment-là il a gagné notre respect et on l’a adopté. Mais cet effet de groupe, c’est ce qui nous réunissait et nous rendait plus forts.

 

Avec le recul, pour toi, quel héritage la Mafia K’1 Fry a légué au hip-hop en France ?

Cette notion de se construire soi-même. On a commencé, l’objectif était flou, on ne savait pas trop où aller. C’est la passion qui nous a animé au début. On aimait un truc, faire de la musique, essayer des choses, créer …  Et ça a fini avec des Bercy, des concerts de fous, des Zeniths, des tournées. Tout ça en partant d’un mur qui se ferme tout le temps devant nous. On a appris à se démerder nous-mêmes, à construire notre propre héritage, et c’est ce qu’on va léguer aux gens je pense : ne jamais lâcher l’affaire, croire en ses rêves.

Quand on rentre au studio pour Princes de la ville, Sony nous dit “vous avez un mois pour nous faire un album”. La pression ! Mehdi avait plein de nouvelles instrus avec des rythmes très rapides. Ça n’avait rien à voir avec ce qu’on faisait avant. Et on se demandait “est-ce qu’ils vont aimer ça ? S’ils aiment pas, on va faire quoi ?” On leur fait écouter l’instru du morceau Princes de la ville et ils sont comme des fous parce qu’ils aiment trop. A ce moment-là on se dit “ça y est, on a gagné”.

 

La question obligatoire qu’on pose à chaque interview d’un membre de la Mafia K’1 Fry : est-ce que le biopic sur la Mafia K’1 Fry va se réaliser un jour ?

C’est un projet qui est dur à réaliser. Déjà, pour une interview tu vois j’ai une heure de retard, alors imagine avec 15 personnes pour faire un film ! Déjà, faudrait faire un script, et quand il sera écrit, on pourra s’asseoir sur une table et en discuter. C’est pas fermé, tout est faisable. Mais c’est un long processus. Moi j’ai mis 3 ans pour écrire ce livre. Mais ça serait un beau film.

 

Propos recueillis par Ryad Maouche.

Photos Mafia K’1 Fry: Philippe Hamon.

Photo actuelle: Tcho.

Photo couleurs: DR.

 

Les liens sacrés, Manu Key, éditions Faces Cachées.

Marc Cheb Sun