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Août / 29

Mabrouck Rachedi : une voix littéraire dans le brouhaha du monde

By / Marc Cheb Sun /

Mabrouck Rachedi

Une voix littéraire dans le brouhaha du monde

Homme de littérature, mais aussi de transmission, l’écrivain Mabrouck Rachedi évoque un parcours riche de rencontres et d’imaginaires. Rencontre quelques mois avant la sortie chez Grasset de son cinquième roman adulte.

Après plusieurs romans, dont certains co-écrits avec votre soeur Habiba Mahany, vous avez pris un tournant “littérature jeunesse”. A quand le retour vers un public adulte?

 

Mon prochain roman adulte sortira en février 2022. Il sera publié aux éditions Grasset et son titre est Tous les mots qu’on ne s’est pas dits. J’espère qu’on aura l’occasion d’en reparler.

 

Cette littérature jeunesse est en plein essor, vous animez également bon nombre d’ateliers d’écriture, comment voyez-vous la relation des “jeunes” à la lecture et l’écriture? Quels en sont les enjeux?

 

Je travaille pour des associations et des établissements scolaires, des institutions culturelles, des maisons de quartier, des centres jeunesse, des entreprises, etc. Mes ateliers s’adressent aux jeunes ou aux adultes. Ils ont lieu dans des quartiers populaires et plus aisés, en région parisienne et en province, il m’est même arrivé d’intervenir à l’étranger. En 2021 je suis par exemple allé pour des ateliers de plusieurs séances à Aubervilliers, Versailles, Paris, La Courneuve, Saint-Rambert-d’Albon, Saint-Denis, Lyon, Stains, Sarcelles, Avignon, Fosses, Louvres, Chanteloup-les-Vignes, etc. Toutes ces demandes montrent qu’il y a un réel besoin et c’est la reconnaissance de mon travail depuis plusieurs années. Les structures qui font appel à moi une année me redemandent en général, parlent de moi à d’autres et ainsi de suite.

Je propose d’une part, des ateliers d’écriture strictement littéraires et, d’autre part, des ateliers qui sont liés à des thèmes, en particulier, le racisme et les discriminations, la mémoire et l’identité, des récits de parcours de migration, de la vie d’un quartier, la relation police/habitants, etc. Mon but est de donner aux participants, jeunes ou non, les moyens de raconter leurs propres histoires, d’explorer et d’ouvrir leurs imaginaires et de pouvoir argumenter sur des sujets citoyens.

La plupart de mes interventions ont lieu dans des environnements où la relation des jeunes à la lecture et à l’écriture est compliquée. Parfois, j’entends des phrases comme « je ne sais pas écrire ». Je trouve qu’il est très violent de décréter son incapacité alors même que, lors de l’atelier, ces jeunes qui s’étaient déclarés inaptes produisent des textes, certains sont même très bons. Mon rôle consiste alors à décomplexer les participants. Les ateliers peuvent être plus ou moins longs. Si j’ai une séance, j’essaierai de donner goût à l’écriture. Plus il y aura de séances, plus loin j’irai dans l’exploration et l’ambition. Je fais lire les textes pour que chacun donne son avis, pour que la parole circule. J’aime beaucoup ces moments où les plus réticents lisent fièrement leurs textes.  

 

Vos romans jeunesse mettent en avant l’idée de rencontre, de brassage social et culturel, un thème qui vous est particulièrement cher?

 

Si les thèmes sont importants, j’insiste sur mon ambition de romancier : raconter des histoires. Je veux que mes personnages soient singuliers et que leurs parcours résonnent chez les lecteurs, je ne veux pas en faire l’incarnation de symboles.

Je souhaite que mes romans soulèvent des interrogations chez le lecteur. 

Par exemple, Toutes les couleurs de mon drapeau pose la question de l’identité tiraillée du jeune Selim, Français d’origine algérienne, à travers l’exploration de son histoire familiale. 

Krimo, mon frère interroge le devoir, en particulier vis-à-vis de sa famille, en suivant Lila, qui part au Japon disperser les cendres de son frère contre l’avis de ses parents et va découvrir l’histoire de Krimo, elle-même marquée par le sentiment du devoir. 

Classe à part questionne les regards que les habitants du très chic Triangle d’or parisien, dans le 8ème arrondissement, posent sur Amel, une collégienne du 93 en stage d’apprentissage pour une semaine chez son oncle, mais aussi son propre regard sur ce nouveau monde qu’elle découvre.

Une réaction de lecteur/trice qui vous a particulièrement touché ?

 

J’ai récemment reçu un courrier pour Classe à part : à l’intérieur, une lettre et deux cartes postales. Une mère de famille a lu mon roman avec ses deux filles, ce qui a entraîné, m’a-t-elle écrit, plein de moments partagés et de discussions. Elles vivent en province. Si la mère a vécu dans plusieurs villes de banlieue parisienne, les filles ne connaissent pas les quartiers populaires et elles ont pu échanger sur des questions qu’elles n’avaient jamais abordées. J’ai été touché par la belle intention, les mots choisis, les questions posées et les situations décrites, qui sont exactement celles que je souhaite provoquer avec mes livres.

Pour Krimo, mon frère, j’ai reçu le Prix Passerrelle(s) décerné par des collégiens de 3ème et des lycéens de 2nde du Limousin. J’aurais dû aller à Limoges mais le voyage a été annulé à cause du confinement. J’ai eu un très bel échange virtuel avec les élèves, qui ont été incroyablement pertinents.

Pour Toutes les couleurs de mon drapeau, j’ai eu des retours de lecteurs, y compris des adultes, qui m’ont dit s’être intéressés à l’histoire de leurs familles après l’avoir lu. Une lectrice qui avait fait ce travail d’introspection a créé un rendez-vous particulièrement riche autour du roman sur l’application Clubhouse.

Pour finir, j’ai reçu un mail puis j’ai eu un échange particulièrement émouvant pour Tous les mots qu’on ne s’est pas dits. C’était avec une lectrice particulière, car il s’agissait de ma future éditrice, qui me donnait son retour, grâce auquel j’ai compris qu’on était sur la même longueur d’onde et qu’elle serait l’éditrice parfaite.

 

Quels sont les codes particuliers pour écrire un bon roman jeunesse? Qu’est-ce qui le différencie d’un bon roman adulte?

 

Je travaille avec autant d’attention les romans jeunesse et les romans adulte. On s’adresse à des âges où se forgera l’envie ou non de lire, c’est pourquoi je me sens investi d’une responsabilité particulière quand j’écris pour la jeunesse. La différence essentielle avec les romans adulte est l’âge des personnages, même si dans mon cas, mes premiers romans publiés chez Lattès, Le Poids d’une âme, Le Petit Malik et La Petite Malika, co-écrit avec Habiba Mahany, mettaient aussi en scène des personnages jeunes.

Toutes les couleurs de mon drapeau a été publié dans la collection Médium de L’école des Loisirs, il s’adresse majoritairement à un public de jeunes adolescents (même si des grands ados et des adultes m’ont dit l’avoir lu et aimé). J’utilise des tournures plus directes et, quand j’évoque des événements historiques, j’essaie d’être pédagogue.

Krimo, mon frère et Classe à part ont été publiés dans la collection Médium + de L’école des Loisirs, il est à destination des grands adolescents, même si là encore, des plus jeunes ont aimé et des adultes aussi. Je les ai écrits comme des romans adulte.

 

Quel est votre regard sur le monde de l’édition? Laisse-t-on désormais plus de place aux personnages aux héritages et aux parcours diversifiés?

 

J’ai publié Le Poids d’une âme, mon premier roman en 2006, je vais publier mon neuvième livre, Tous les mots qu’on ne s’est pas dits en février 2022. Je me dis d’abord que j’ai beaucoup de chance d’être toujours là, avec des éditeurs qui me font confiance, en jeunesse et en adulte, dans des maisons d’édition aussi prestigieuses que L’école des Loisirs et Grasset. Lors de mes premiers romans, j’étais insouciant et tout me paraissait normal, je n’avais pas conscience de vivre l’extraordinaire. Mon regard se forge à travers les belles expériences humaines que je vis avec mes éditeurs, mes lecteurs mais je sais aussi que tout le monde n’a pas eu la même chance que moi. 

Je suis chroniqueur littéraire au magazine Jeune Afrique et je suis dans une position privilégiée pour observer l’extraordinaire vitalité de la littérature africaine et afro-descendante, sa plus grande visibilité et les récompenses que les livres obtiennent dans les plus grands prix littéraires. J’espère que ce mouvement continuera, avec toutes les littératures du monde, car les écrivains que j’ai la chance de découvrir et de rencontrer ont non seulement un grand talent mais des parcours et des discours très enrichissants.

 

Des projets, des envies, des rêves, des peurs?

 

J’ai plein de projets. Outre Tous les mots qu’on ne s’est pas dits qui va sortir en février 2022, j’ai beaucoup écrit ces derniers mois : un roman jeunesse, un roman policier, un roman un peu OVNI, etc. Lorsque j’avais rencontré ma première éditrice en 2006 pour lui présenter Le Poids d’une âme. Je lui avais dit que si on m’enfermait dans une pièce pour ne faire qu’écrire, j’aurais de quoi tenir 10 ans. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, je pourrais tenir 20 ans ! 

J’ai plein, plein, plein d’idées de livres mais aussi de scénarios. Dès mon premier roman, j’avais été contacté par des producteurs pour une adaptation télé qui avait fait l’objet d’une convention d’écriture avec France Télévisions. J’ai travaillé pour d’autres projets télé, des projets cinéma, série qui n’ont pas abouti, ça reste une ambition inachevée, j’espère pouvoir arriver au bout un jour. Là encore, mes tiroirs sont remplis d’idées.

J’ai aussi eu la chance d’écrire deux séries de 10 épisodes, Ina, même pas mal et Agathe La Pirate pour l’application Alma Studios lancée par le DJ Martin Solveig. Elle est destinée au 3-10 ans. Son principe : dès qu’on lance l’application, l’écran du téléphone devient noir et il n’y a plus que la voix des acteurs et les bruitages. Ina, même pas mal a été lu par Éric Judor et Anaïde Rozam et Agathe la Pirate par une bande d’acteurs dont Marie-Anne Chazelle. J’espère qu’il y a aura beaucoup d’autres épisodes de ces deux séries et plein d’autres séries, car j’ai pris beaucoup de plaisir à les écrire et à travailler avec Martin Solveig et ses équipes.

Mes craintes sont liées à l’atmosphère politique actuelle, des thèmes comme l’identité, l’immigration sont caricaturés, maltraités, instrumentalisés. La période électorale ne va faire qu’exacerber ce traitement délétère. C’est pourquoi il est important de continuer à écrire, de transmettre à travers les ateliers, d’échapper à la course à la vitesse et à la punchline imposée par les formats de plus en plus courts et agressifs des médias. Mes livres sont ma façon de poser ma voix dans le brouhaha.

 

Recueilli par Marc Cheb  Sun

 

Photo : Thomas Haley

Marc Cheb Sun