L’activisme le plus joyeux du monde

Oct / 22

L’activisme le plus joyeux du monde

By / Marc Cheb Sun /

Littérature

L’activisme le plus joyeux

À l’occasion de la publication de la traduction française de ‘Chroniques du pays des gens les plus heureux du monde, son troisième roman en plus de 70 ans de carrière littéraire, l’auteur nigérian Wole Soyinka est venu à Paris le 7 septembre dernier pour une rencontre exceptionnelle à la Maison de la Poésie. Une sortie remarquée et remarquable, puisque un demi-siècle sépare cette parution de son précédent roman, Une saison d’anomie (trad. É. Galle, Belfond, 1987).

Pourquoi donc une telle rareté de la forme romanesque ? lui demande candidement en préambule l’animateur Pierre Benetti, secondé par l’interprète Marguerite Capelle. « C’est simple. Je ne suis pas romancier », rétorque non sans malice le prix Nobel de littérature sous les rires surpris et charmés de son public, et ce malgré le bloc de plus de 500 pages écrites en confinement trônant sur la table devant lui. Une réponse à l’apparence d’autant plus absurde en France que son théâtre – et particulièrement ses grandes tragédies – n’y a majoritairement jamais été mis en scène et n’est connu que par une minorité d’anglicistes, d’africanistes et autres rares amateurs et amatrices de lectures théâtrales. Seules ses comédies grinçantes, mettant en lumière les travers de la société nigériane et la brutalité aveugle des tyrans post-coloniaux du continent africain, telles que ‘Baabu roi’ (trad. C. Fioupou, Actes Sud, 2005), ont jusqu’ici eu le privilège de fouler les planches hexagonales. Si son chef-d’œuvre ‘La Mort et l’Écuyer du roi (trad. T. Dubost, Hatier, 1986), pourtant destiné au dialogue avec « l’Occident », a pu être joué en français à Dakar, Paris attend toujours – et ce, malgré son adaptation sur Netflix en 2022 ! En France, Wole Soyinka se lit plus qu’il ne se voit ni ne s’écoute – un comble pour un auteur qui est avant tout et surtout un homme de théâtre, et qui parle de ses romans comme autant d’« accidents de prose ».

Faux prophètes

Alors, s’il n’est pas romancier, pourquoi un tel abandon de la forme théâtrale ? l’interroge-t-on à rebours. Parce qu’elle a fini par toucher ses limites, avoue le dramaturge. Pourtant, Soyinka a toujours abordé dans son théâtre les problèmes de société, dénoncé les injustices, mis en voix l’innommable. Mais à 89 ans, il l’affirme posément : depuis son enfance, le monde s’est développé dans des dimensions tellement gargantuesques dans l’horreur qu’il est devenu trop complexe et énorme pour être résumé dans l’espace exigu des planches. Il lui fallait plus de place pour tenter de décrire l’hydre criminelle du début du xxie siècle. Déjà dans sa pièce ‘Fous et spécialistes’, évocatrice de la guerre du Biafra (trad. C. et E. Saint-André Utudjian, Éd. Nouvelles du Sud, 1993), des gueules cassées se laissaient embrigader clopin-clopant dans un culte cannibale. Dans ‘Chroniques du pays des gens les plus heureux du monde, s’il retrouve son habituel thème des faux prophètes, Soyinka s’attaque cette fois-ci aux tentaculaires trafics d’organes et d’êtres humains.

Mais moins qu’une déploration accablante, c’est un hommage à l’esprit de résistance et de justice, et aux personnes qui combattent jour après jour la déshumanisation progressive de l’humanité. Comme tous les écrits de l’auteur, ce roman est la prolongation de son activisme gramscien – pessimiste de l’intelligence, optimiste de la volonté – qui lui a valu la prison dans les années 1960 ; extraordinaire force de vie, Soyinka le dédie à ses compagnons de lutte disparus : « À la mémoire de Dele Giwa, journaliste d’investigation, et de Bola Ige, homme politique sans pareil, tous deux assassinés par des tueurs nigérians. Et à Femi Johnson être humain absolument complet, et spécimen rare de joie de vivre créatrice. » Aujourd’hui, il porte avec grâce l’héritage de ceux à qui il a survécu, en partageant les souvenirs heureux avec eux et l’admiration qu’il leur voue, et en continuant de se battre, d’écrire et de parler haut et fort de sa voix grave et puissante, jamais sombre, toujours débonnaire, même dans l’accusation du coupable et la dénonciation du pire.

Harmony Devillard

Wole Soyinka, Chroniques du pays des gens les plus heureux du monde, traduction de l’anglais (Nigéria) par David Fauquemberg et Fabienne Kanor, Le Seuil, Paris, 2023.

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