Fils et filles de … La nouvelle aristocratie culturelle

Déc / 30

Fils et filles de … La nouvelle aristocratie culturelle

By / akim /

FILS ET FILLES DE...

La nouvelle aristocratie culturelle

« On a tous des noms en tête. Quand on commence à faire des listes, c’est vertigineux ! » Aurore Gorius confirme l’impression qui se dégage du livre Fils et filles de…*, écrit avec Anne-Noémie Dorion, comme elle journaliste indépendante. Le vocabulaire rude, presque guerrier, témoigne de l’ampleur du phénomène héréditaire dans toutes les sphères de pouvoir français.

Vous avez été surprises par votre propre enquête ?

 

Au-delà de notre hypothèse de départ, c’est une véritable forteresse d’héritiers qu’on a identifiée, avec son pilier, l’économie, et ses nouveaux secteurs de pointe, la culture, le cinéma, la musique, la mode. Il nous fallait donc analyser les rouages de cette emprise de masse dont le mécanisme se met en place dès le berceau.

 

L’entre-soi commence si tôt ?

 

Dès 3 ou 4 ans. L’enjeu est d’échapper à l’éducation commune, à l’école de la République, et ce, par tous les moyens. Pour entrer à l’École internationale bilingue ou l’École alsacienne, entre autres, la notion de famille joue énormément. Le frère ou la sœur étaient-ils déjà inscrits ? Des tests sont organisés pour sélectionner les enfants, et les recettes pour les réussir se transmettent de parent à parent. Au-delà des dérogations, le passe-droit est un sport très pratiqué à Paris. On active ses réseaux ministériels ou rectoraux. Pour fuir l’école publique ou privée classique, l’« élite » surinvestit les méthodes pédagogiques ouvertes, Montessori par exemple, initialement pensée pour les enfants défavorisés. La sélection par l’argent permet d’optimiser ces méthodes dans des conditions matérielles très privilégiées.

 

L’ interpénétration des mondes de pouvoir a-t-elle évolué ?

 

Le vie arrondissement parisien est intéressant à cet égard. Sous l’effet du prix de l’immobilier, la tradition y a cédé le pas : la grande bourgeoisie économique se mêle désormais à l’aristocratie culturelle y compris à l’École alsacienne ! Les rallyes (dès 11-12 ans), jadis apanage des familles nobles, sont désormais des fêtes somptueuses sponsorisées par des marques. Les enfants des élites culturelles, économiques et financières s’y côtoient, et les discothèques, la nuit, prendront le relais. Globalement, on recherche moins l’excellence que l’acquisition de valeurs communes et des codes de l’entre-soi. On privilégie l’apprentissage des langues et les stages à l’étranger : les élites sont mondialisées.

 

Le milieu du cinéma est significatif de cette évolution ?

 

Pour ceux qui ont fait le cinéma des années 1960-70 c’était peu fréquent d’hériter. Ce qui nous a frappées c’est l’effet de masse sur une génération, les enfants des baby-boomers. Si l’on excepte les efforts de Luc Besson, le cinéma est un art qui se pratique en famille.

 

Les récompenses, César et autres ?

 

On ne s’est pas situées sur le plan subjectif du talent. Au-delà, ce qu’on a vu c’est que les enfants de grillent les étapes, sont récompensés très tôt et dans toutes les catégories. Aux César, les gens ne regardent pas forcément tous les films. Ils votent aussi par sympathie : la fille d’Untel… Izïa Higelin est récompensée à la fois aux César et aux Victoires de la Musique, elle venait juste de démarrer. Auparavant elle avait posé un peu partout avec son père.

 

Une logique d’industrie pour le cinéma ?

 

On est effectivement dans une logique industrielle et marketing où le nom doit préexister. L’enjeu financier est crucial et, pour se distinguer des productions concurrentes, il faut des noms. Quand on ne peut pas avoir un nom de parent, on prend un enfant. Un nom connu, ça rassure les investisseurs d’abord et le public ensuite. Le nom est devenu une marque qui se transmet de génération en génération, et rend quelqu’un bankable sur le champ. Il projette l’enfant immédiatement sous le feu des projecteurs. Adjani le formule très bien : « La valorisation d’une actrice passe par être l’image d’une marque ». La logique artistique est inversée. C’est la marque qui sert l’actrice.

 

La promotion est facilitée ?

 

Quand la mère et la fille posent ensemble à la sortie d’un film, c’est plus facile de passer chez Drucker ou chez Ruquier. Les projections de presse sont relativisées, on peut même blacklister un journaliste, au profit d’émissions et de mises en scène plus complaisantes.

« LE NOM EST DEVENU UNE MARQUE QUI SE TRANSMET DE GÉNÉRATION EN GÉNÉRATION. »

L’expérience Kourtrajmé ?

 

À sa naissance, en 1994, ce mouvement anti-système a donné beaucoup d’espoir à des jeunes imprégnés de culture hip hop. Vingt ans après on se rend compte que seuls les fils de, Kim Chapiron, Romain Gavras, et, bien sûr, les « parrains », Mathieu Kassovitz et Vincent Cassel ont franchi le cap du long métrage. S’ils ont apporté à Kourtrajmé, ils s’en sont également beaucoup nourri. Sur des thématiques propres aux ados de banlieue, la notoriété des enfants de l’a emporté. L’amertume est évidente chez les jeunes qui n’avaient pas les bons réseaux pour vraiment faire carrière.

 

Donc, un cinéma « saturé » de fils et filles de, dites-vous ?

 

L’expérience de Kourtrajmé montre à quel point le milieu fonctionne en vase clos. Si l’on excepte une école, La Femis, qui sélectionne sur la méritocratie, on a un cinéma français certes dynamique, mais consanguin. Suivant une logique économique de transmission de patrimoine, des lignées d’acteurs, de producteurs, de distributeurs saturent – oui c’est le mot, car les places ne sont pas extensibles à l’infini – le marché du cinéma. Après la sortie du livre on a eu énormément de messages de remerciements d’acteurs ou d’actrices nous disant « Allez-y, on n’en peut plus de ce système ! »

 

Le sous-titre du livre est Enquête sur la nouvelle aristocratie française, votre conclusion interpelle toute la société ?

 

Dans tous les principaux lieux de pouvoir nous avons mis à jour une société d’héritiers, bloquée, fermée, en panne de renouvellement. Où en est la démocratie quand la méritocratie a si peu de place ? Étudier les rouages du phénomène, c’était, pour nous, jeter un pavé dans la mare. C’est l’appel à un sursaut.

RETROUVEZ CET ARTICLE DANS LA REVUE PAPIER NUMÉRO 3

Texte recueilli par Marie Vanaret

Grande image : El diablo

Fils et filles de… Enquête sur la nouvelle aristocratie française,
Aurore Gorius et Anne-Noémie Gorion. Éditions La Découverte, 2015.

 

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