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Mar / 19

Enseignement et lecture : Comment faire rêver les jeunes pour affronter le réel ?

By / Marc Cheb Sun /

Enseignement  et lecture

Comment faire rêver les jeunes pour affronter le réel ?

Par la lecture à haute voix, Dominique de Gasquet, enseignante aux quatre coins du monde et autrice, fait entrer les jeunes dans de beaux textes -écrits ou traduits en français mais venant d’ailleurs- pour restaurer le dialogue des cultures et transformer les élèves en véritables acteurs des apprentissages. Retour sur une expérience pédagogique en 2014-2015, dans un lycée de Marseille, avec des élèves de deuxième année de BTS Electrotech ayant les pouvoirs du rêve comme thème au programme en culture générale. Une lecture publique dans un lycée technique va animer en eux le désir de transmettre de belles histoires à d’autres, et leur permettre de retrouver ensuite le plaisir de la lecture silencieuse.

Je leur propose de découvrir deux courtes œuvres : L’une, Comment Wang Fô fut sauvé, une des Nouvelles orientales d’inspiration chinoise de Marguerite Yourcenar, et l’autre, Sotoba Komachi, un drame théâtral, l’un des cinq nô modernes de Mishima Yukio.

Dans la nouvelle, un Empereur tyrannique veut condamner à mort un peintre car son pouvoir lui semble supérieur au sien et qu’il a su se faire aimer de son disciple. Il lui accorde néanmoins la grâce de terminer son chef-d’œuvre avant de mettre sa sentence à exécution. L’artiste peint un canoë et s’évade, dans son tableau, sur la mer de jade qu’il vient de créer. Son fidèle disciple, décapité par les gardes de l’Empereur, l’accompagne à nouveau, lui déclarant  : Vous vivant comment aurais-je pu mourir ?

Après avoir entendu ma propre lecture, les élèves d’abord un peu réticents pour prendre la parole, vont entrer avec enthousiasme dans le texte et l’imaginaire de cette nouvelle ouverte sur l’Ailleurs et l’Asie.

Chacun choisira de donner une voix à un personnage. Bilal, de confession musulmane, prend celle de l’Empereur et Isidore, métis catholique -qui ne lui adressait jusqu’ici pas la parole- lui donnera la réplique à travers le personnage de Wang-Fô. Enfin, Ismaël, de confession juive, prend le rôle du disciple. Léa, l’unique jeune fille du groupe endosse la voix du narrateur, partagée avec Rachid. A travers cette lecture polyphonique, on peut voir progressivement surgir la petite silhouette du modeste Wang-Fô. Il s’exprime à travers la voix chantante d’Isidore, tandis que la haute stature de Bilal, incarnant l’arrogant Empereur, s’exprime avec force. Le disciple Ling, à travers l’intonation de la voix d’Ismaël, revêt à son tour une allure sépulcrale pour signifier qu’il est un fantôme. Entre temps, les élèves se sont levés dans les rangs. Je ne leur demande pas de se rasseoir mais de rester tels qu’ils sont pour figurer les courtisans qui ne sont pas capables de se perdre à l’intérieur d’une peinture.

 

Tisser des liens

J’observe, au fur et à mesure de nos séances, combien les élèves prennent plaisir à se donner la réplique, et leur propose enfin de procéder à un enregistrement vidéo de cette lecture, destiné à l’usage personnel de chacun, pour convertir une lecture traditionnelle en objet filmique, et conserver une trace de leur travail individuel et collectif. Là où se cristallisait la méfiance s’est s’installée la curiosité et l’empathie. Si bien que Toihir, l’un d’entre eux, s’exclame : «Vous nous avez donné le goût des mots nous en viendrons moins aux mains !» Quant à Bilal, il affirme que : «Si les corps peuvent être contraints, l’esprit créatif demeure libre». Je constate avec joie qu’un lien fort s’est tissé entre les jeunes, et aussi avec moi. Je fais ce métier car j’aime la littérature mais surtout parce que j’aime le partage, la transmission. Avec ces instants de grâce, je sais pourquoi j’ai choisi de faire ce métier.

De plus, la notion de plaisir réintroduite dans l’apprentissage par le ludisme de la lecture à haute-voix, convertie en images, a redonné confiance en eux aux élèves. Ils sont alors très heureux d’aller la partager avec d’autres, dans un établissement technique pourtant réputé difficile. Cette démarche s’organise dans le cadre d’un partenariat avec le Théâtre de la Cité. Au début, les lecteurs ont eu du mal à faire régner le silence. Mais dès que l’Empereur s’assied sur son trône, figuré par une simple chaise de la salle de classe, et commence à lancer de sa voix pleine et grave : Tu te demandes ce que tu m’as fait vieux Wang Fô, je vais te le dire, un silence fasciné s’installe. On entendrait presque le bruit rythmé de la pulsation des rames dans l’eau. Cette sensation persiste jusqu’à la disparition de Wang-Fô et de son disciple Ling au large de la mer de jade que le peintre vient de créer. Une qualité d’écoute rare a fait surgir les silhouettes incarnées des personnages.

Dans le drame japonais de Mishima Yukio, un poète rencontre une mendiante âgée de 99 ans qui prétend avoir été une superbe courtisane provoquant la mort de ceux qui lui signifiaient sa beauté. Le jeune poète se croit à l’abri mais la vieille femme, qui est en fait un fantôme, possède le pouvoir de retourner dans le passé et de rajeunir. Le poète entraîné dans ce tourbillon y trouvera la mort.

Bilal me demande de faire à nouveau une première lecture : « Quand nous lisons nous, nous ne comprenons rien, mais quand vous lisez vous, nous comprenons tout ».

Je réponds à sa demande en faisant une grosse voix pour la vieille Sotoba Komachi, une plus claire pour le poète, et une encore plus aigüe pour la jeune fille de dix-neuf ans qui se substitue à la vieille femme. Les élèves enthousiastes reprennent la lecture à ma suite.

 

Métamorphose

Ils rient parfois, deviennent mélodramatiques à d’autres moments, en particulier quand le jeune poète se meurt d’amour face à cette beauté qui tue. Farid s’exclame : « Sotoba est garce d’avoir piégé ce pauvre poète en se métamorphosant! »

Par ailleurs, de formation plutôt scientifique, les élèves sont conquis par cette conception du temps présent interrompu par un prodigieux retour en arrière au moment de la métamorphose de la vieille en jeune.

Enfin, l’expérimentation d’une forme de métissage culturel de ces deux auteurs va permettre aux élèves de percevoir, comme un enrichissement, leurs identités biculturelles.

Une lecture est donnée en présence de la proviseure : « Quelle énergie, quelle vitalité ! Je ne savais pas que vous étiez capables de choses si formidables! »

Et Bilal -qui a toujours le sens de la répartie- répond : « Ce n’est pas nous qui sommes formidables, ce sont les textes que nous étudions qui le sont ».

Entre temps, les terribles attentats du Bataclan et de Charlie-hebdo ont eu lieu, mais nous avons pu en parler pour essayer de surmonter cette violence aveugle.

Le travail de lecture à haute-voix a en effet développé l’écoute mais aussi la réflexion.

« En nous donnant le goût des mots, reprend Toihir, vous nous avez aidés à contrôler notre agressivité. » Cela témoigne avec éloquence de la compréhension du lien entre l’absence de pouvoir d’expression et la violence. Bilal a réussi avec brio son BTS, il a été admis à L’Ecole des Arts et Métiers d’Aix en Provence ; d’autres ont commencé à travailler sur des chantiers dans des entreprises, et moi j’ai décidé de cesser d’enseigner pour écrire à la fin de cette année-là.

J’ai eu droit à une standing ovation de ces étudiants et ce fût, je dois le reconnaître, l’une des années les plus gratifiantes de mes itinéraires d’enseignement.

 

Dominique de Gasquet, professeur de littérature et de culture générale

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