Coup de cœur lecture : “Un territoire” d’Assmaâ Rakho-Mom

Oct / 03

Coup de cœur lecture : “Un territoire” d’Assmaâ Rakho-Mom

By / Florian Dacheux /

Assmaâ Rakho-Mom, connue pour son compte Instagram dédié à la littérature (Bookapax), nous livre avec Un territoire un récit poignant, d’une grande sobriété, sur l’apprentissage de la maladie, personnage central du texte, lorsque celle-ci entre dans une famille. Un sujet exigeant dont le traitement délicat est ici parfaitement réussi. Sans pathos, ni fioritures, Assmaâ Rakho-Mom signe un livre d’une remarquable authenticité et, contre toute attente, réintroduit au sein de cette douloureuse expérience une  notion de vie, de liberté et d’évolution.

Coup de cœur lecture : “Un territoire” d’Assmaâ Rakho-Mom

Dès les premières lignes, les premières phrases, on a vraiment le sentiment que vous ne laissez aucun répit au lecteur. Vous l’embarquez dans votre sujet, et sans ménagement : la maladie…

Oui, clairement. Quand je lis, j’aime lorsque l’incipit* fait boum dans ma tête ! Quand l’écrivain me prend et, limite, me donne un coup de poing. Je sais où je suis, je sais où je pose les pieds et on y va. J’essaye de le faire dans mes textes aussi. 

 

« Je ne voulais ni compassion ni pitié parce que c’est un vécu »

 

C’est aussi une manière d’aborder ce sujet, douloureux, difficile, compliqué, en échappant à une forme de compassion : vous l’abordez avec une certaine violence dès le départ.  

Je ne voulais ni compassion ni pitié parce que c’est un vécu, même s’il y a une grosse part de fiction, mais ce texte repose sur du vécu. Ça me fait plaisir que ce soit ressenti comme ça parce que même quand je l’ai vécu, ce n’était vraiment pas ce que je voulais. Ni pitié ni autre chose. Que ça soit plus une période d’espoir, comme un renouveau, plutôt que quelque chose qui nous plombe. Donc je plante un décor, on y est, mais on ne va pas se plomber. On y va.

 

Même s’il y a des moments où on sent quand même, bien entendu, les failles dans les relations humaines, notamment avec le corps médical, mais pas uniquement. Aussi dans les relations intrafamiliales entre parents et enfants, entre le couple également. La place de la maladie est incontournable…

Quand on entre dans ce territoire de la maladie, il faut tout redéfinir. C’est comme une redistribution des places. L’humain se frotte, l’humain se replace. On s’y frotte, oui, et on s’y pique. C’est un peu une renaissance parce qu’on va abandonner certaines choses qui, tout à coup, vont nous paraître tellement futiles quand on entre dans ce territoire. Pourquoi cette idée de territoire ? Parce que quand je suis entrée dans ce grand hôpital parisien, une véritable ville dans la ville, tout à coup c’est comme si l’extérieur n’existait plus. Alors qu’on vit à côté, on passe à côté. Il y a de la vie partout à côté et puis, d’un coup, on se retrouve là et tout est à revoir.

 

On sent bien dans votre texte que ce « tout est à revoir » concerne chaque membre de la famille. Avant tout la personne malade parce que elle-même doit se reposséder mais pour les autres aussi, il y a une sorte de bataille à mener pour exister, reconquérir une place de personne, d’enfant, d’épouse… 

Le malade doit se dépatouiller avec son propre corps. Le sujet du corps est très important parce que c’est autour de lui que tout tourne, c’est sur lui que les soignants vont se pencher. Et nous, les corps sains autour, souvent, on ne sait pas où se placer. On arrive, on doit faire attention au malade, on doit faire attention aux soignants pour ne pas les gêner. On essaye de se placer, de trouver la bonne posture, le bon endroit où s’asseoir. Il y a des pièces qui nous sont souvent dédiées. Quand le malade est placé en soins intensifs, l’accès est très réglementé. Donc oui, l’objet du corps est central. De plus, les enfants ne peuvent pas accéder partout. Il faut les occuper, ne pas faire trop de bruit.

On sent bien comme tout cela constitue un obstacle. Et puis il y a les sons de l’hôpital, les odeurs. Ça redessine vraiment un univers.

J’ai aimé me rendre quotidiennement à l’hôpital. J’ai aimé les odeurs, j’ai aimé observer les soignants, les patients, les familles aussi qui arrivent. Je me souviens que j’adorais me poser devant l’ascenseur. Et quand la porte s’ouvrait j’observais les visages. Certains avaient l’air un peu perdus, certains riaient, d’autres avaient leurs habitudes, d’autres encore pleuraient franchement. J’étais posée là, et j’essayais de comprendre l’organisation, les blouses qui filent à droite à gauche, saisir des bribes de leurs conversations aussi, à tous ces soignants. Plus je prenais du recul sur la maladie, et plus ce monde m’apparaissait comme un terrain avec des personnages. La maladie peut toucher tout le monde un jour ou l’autre. Et moi, j’avais envie de saisir ce territoire et d’en faire quelque chose. Quelque chose à la fois réaliste et avec de l’espoir, avec différentes émotions.

 

Comme si on faisait une autopsie de la maladie ? 

J’avais envie que ça soit court et percutant. Parce que j’avais l’impression que souvent les mots suffisaient. Les situations se suffisaient à elles-mêmes. Il n’y avait pas besoin d’en rajouter. Si on en rajoutait, ça devenait obscène.

 

Alors là, je sors du livre, mais je voudrais comprendre : l’autoédition, est-ce un choix ? 

Ça a été un choix que j’ai longtemps refusé. Ça fait des années que j’essaie d’être publiée. Je l’ai envoyé à plusieurs maisons d’édition, j’ai eu de très bons retours, mais malheureusement jamais suivis d’effets. C’était juste pendant le confinement, un éditeur m’a dit « on est en train de sortir de cette sale période et on n’a pas besoin de sujet triste. Donc je suis désolé, je ne vais pas le prendre ». Et c’était tout le temps comme ça. C’est une sorte de reconnaissance d’être édité par un éditeur. Finalement je me retrouve dans l’autoédition. J’aime cette liberté totale qu’elle me procure. Je m’y suis faite. Mais c’est un choix par défaut.

 

« La lecture et l’écriture sont pour moi des respirations vitales »

 

Votre compte Instagram, Bookapax, a une vraie notoriété. Mais, dites-moi, vous êtes une dévoreuse de livres ?

Ah oui, j’ai une amie qui m’appelle Boulilivre.

 

C’est une seconde respiration, peut-être ? 

Exactement : la lecture et l’écriture sont pour moi des respirations vitales. Je lis partout ! J’ai grandi dans une famille d’origine marocaine, et quand ma mère est arrivée en France, son premier geste a été de supprimer la télévision. Elle a étudié jusqu’au bac alors que mon père, orphelin très tôt, n’a pu aller à l’école que jusqu’au collège. Les mercredis et samedis, on était tout le temps fourrés à la bibliothèque. On a grandi dans une maison pleine de livres. Il y en avait partout, et comme on était une famille nombreuse, il n’y avait pas assez de place pour eux. On en avait sous les lits. J’ai très tôt voulu me mettre, moi aussi, à l’écriture. Mais pendant longtemps, je me le suis un peu refusé. Je ne me trouvais pas légitime. Pourquoi moi ? Qu’est-ce que j’aurais à dire ? J’avais tellement lu. On a l’impression que tout a été dit… Et puis voilà, le temps de l’écriture est venu.

 

Recueilli par Marc Cheb Sun

 

* Le mot incipit désigne les premiers mots d’une œuvre musicale chantée ou d’un texte littéraire.

Pour commander le livre, c’est ici :

Un territoire – Assmaâ Rakho-Mom (librinova.com)

Florian Dacheux