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Juil / 20

Bursty de Brazza, l’activiste hip-hop

By / Marc Cheb Sun /

Rencontrer Bursty, c’est avoir la chance de parler à une mémoire vivante du hip-hop en France. Il a vu ce courant émerger, s’amplifier, se transformer, et en a été un acteur sur plusieurs plans. Bursty, on ne le l’assigne pas à une case : on en coche plusieurs et, au fil de la conversation, d’autres facettes de l’homme se révèlent : grand frère, rappeur, collectionneur, producteur… Allez, on plonge.

Bursty de Brazza, l’activiste hip-hop

Bursty vit sa vie pleinement, et à l’écouter, c’est très simple. Quand il aime une chose, il fonce, il achète, il lit, interroge et apprend, jusqu’à la posséder dans tous les sens du terme. Ce qui l’anime, ce n’est nullement d’avoir mais d’être. Etre le passeur, posséder pour mieux raconter et faire perdurer.

« Je suis un fou de Jordan, j’ai tous les modèles de Rétro 3 et de Rétro 4. Mais très vite, au bout de 300 paires, ma chambre s’est remplie de chaussures.

Je crois que je possède tous les livres qui traitent du rap français, du hip-hop français. Je suis un boulimique de lecture. Côté musique, il y a les CDs aussi : j’ai tous les disques sortis chez Night and Day (1) en rap français, de 1983 à 1999 du premier au dernier. J’en ai fait un livre. »

 

L’aventure L’Odyssée de la mix-tape en France : la bible des fans de hip-hop

En 2011, Bursty se lance dans le projet d’une vie, LE projet de transmission qui allait occuper ses dix prochaines années. L’Odyssée de la mix-tape en France : ambitieux, mais tellement nécessaire pour les amoureux de la culture hip-hop. Avoir ce livre entre les mains, c’est sentir le travail acharné de ce passionné : l’ouvrage est une véritable référence pour qui souhaite se replonger dans l’âge d’or du rap français.

« Longtemps, j’ai collectionné les mixtapes : comme j’étais distributeur, j’ai réussi à toutes me les procurer. Moi, soit j’ai tout, soit j’ai rien. »

Cette collection d’une vie, Bursty l’a revendue pour financer l’édition de son livre.

« Ce qui m’intéresse c’est la transmission à la génération d’après. Plus personne n’a la trace de qui a disparu. Quand je me balade dans Paris, les boutiques que l’on fréquentait ont disparu. Ces lieux étaient des lieux de rencontre. »

«Je ne dois rien à personne. Je suis un indépendant forcené. L’auto-édition c’est mon choix, c’est une liberté. »

L’archiviste entrepreneur

Compiler les souvenirs d’une époque où ça buzzait, où la scène rap était électrique et où cette culture venue de la rue a envahi les ondes, la presse et la culture : voilà son envie, celle de ne pas laisser cela disparaitre.

Chez lui, il y a le « faire » et la manière de faire. Et pour ce projet, il a choisi la voie de la liberté : « Je ne dois rien à personne. Je suis un indépendant forcené. L’auto-édition c’est mon choix, c’est une liberté. »

Pour autant, Bursty est-il nostalgique ?

« Pas du tout ! Etre nostalgique quelque part, c’est être aigri. Par contre, je me dis que j’ai eu la chance de vivre cette époque : les danseurs de la Place carrée, les boutiques de disques partout.»

Cet enfant de Seine-Saint Denis est l’ainé des garçons d’une famille congolaise. Tombé dans le rap via les radios libres entre 1988 et 1990, il réalise que tout se passe aux Halles, puis à Stalingrad.

« Mon premier contact avec les Halles, c’est pas le rap, c’est quand je prenais le train à 6h du matin pour venir acheter notre viande pour le mois ou pour la semaine. Je suis l’aîné des garçons, donc je ne dis pas non. »

Le jeune Thiburce, qui va devenir Bursty de Brazza plonge pleinement, follement dans la musique rap, puis dans sa culture en général. Descentes à Paris entre potes, parcours fléché de boutiques en lieux de rencontre où ça graffe, où ça danse, tout va très vite.

Après être devenu accro aux mix-tapes, il se met à collectionner magazines et fanzines pour rester au courant.

« Dans les fanzines, tu avais toutes les adresses et on pouvait s’abonner. C’est comme ça qu’on trouvait les boutiques atypiques : à partir de là il me fallait les mix-tapes et les fanzines dans les années 90. C’est comme les photos des boutiques, genre TNT : je les prenais en photo. Elles sont dans mon bouquin. C’est comme si je savais qu’il fallait que je garde une trace de ce qui se passait.»

"On a mis notre argent et notre vie dans le rap."

Un regard lucide et tranché sur la scène hip-hop

Pour lui, c’est le « 20-80 » qui s’applique.

Il y a les 20 : « ceux qui ont eu la chance de grandir dans la bonne cage d’escalier, dans le bon arrondissement, tout près du terrain vague de la Chapelle, ou alors tout près du Globo ou du Bataclan. Ce petit groupe a pu voir émerger cette culture hip-hop. Ce même petit groupe a tendance à ramener le hip-hop à lui : il revisite l’histoire et en oublie ceux qui achètent les cassettes, les vinyles, les marques. Sans eux, la culture hip-hop meurt. »

Et puis il y a les 80 : « les activistes comme moi. Nous sommes nombreux et nous avons fait le hip-hop français. On a mis notre argent et notre vie dans le rap français, loin des préoccupations politiques, on était des artistes, des amoureux de la culture hip-hop. 

Bursty n’a pas la langue dans sa poche: tellement légitime par son parcours à parler de hip-hop : quand on pense qu’il a été rappeur, producteur, manager, qu’il a été éditeur et a eu son propre magazine rap, qu’il avait son propre studio d’enregistrement, qu’il a créé son propre label, on ne peut que s’incliner.

« Je ne suis d’aucune chapelle. Quand on dit Bursty, on dit indépendant. Si on m’empêche de faire quelque chose, je le fais par moi-même. Je ne vois pas les obstacles, ce n’est pas impossible. Quand on me demandait ce que j’étais, je répondais je suis un HTT : un Homme Tout Terrain ! »

Loin du « c’était mieux avant », Bursty est résolument moderne, mais tellement bien ancré dans l’histoire d’une culture urbaine.

« Je n’écoute pas la musique d’aujourd’hui, même s’il y a de bonnes choses. Pour autant, je ne critique pas la jeunesse : avec les nouveaux rappeurs, il y a toujours un problème de transmission. On a reproché à Koba LaD de ne pas connaître Bob Marley ou I AM, mais qu’ont fait les maisons de disque, les producteurs de Bob Marley pour que Koba LaD le connaisse ? Qu’est-ce que I AM a fait pour que Koba LaD sache que I AM existe ?

On me répond : oui, mais il y a internet. Qu’est-ce qu’on connait de la vie de ce jeune homme de 19 ans ? De la vie de sa mère, de leurs difficultés ?

Je n’ai pas les réponses à ces questions, et à partir de là, je ne peux rien lui reprocher. Je connais les réalités de la vie d’un Noir congolais qui galère dans les quartiers. Entre l’apparence que l’on vend sur les réseaux et ce qu’on vit au quotidien, c’est deux mondes différents. Je ne peux pas juger. »

Savoir d’où l’on vient pour savoir où on va, une citation qui guide Bursty, conscient que perpétuer cette mémoire est essentiel à la construction d’une culture sereine et ancrée. La question lui est posée : devrait-on penser à un musée du hip-hop, comme cela a été fait aux USA ? Comment véhiculer et perpétuer cette culture sans tomber dans l’institutionnel ?

« Le discours ne doit pas être que capitaliste : il faut expliquer qu’il y a eu un avant si on veut qu’il y ait un après ! Où est le Hall of Fame du rap français ? Ceux qui ont gagné des disques d’or auraient dû acheter un espace à Paris.

La Place hip-hop existante (centre culturel hip-hop à Châtelet-les-Halles) doit aller chercher : qui fait des choses ? qui a un message positif ? quel projet serait pertinent ? Pour le moment ils sont plutôt dans l’attente de projets, et ça, ce n’est pas hip-hop.  Ils pourraient, par exemple, dédier une salle à l’histoire du rap en France : les grands noms comme Dee Nasty ou Sidney de H.I.P H.O.P. »

Bursty c’est un faiseur, et l’activiste du hip-hop nous prépare une nouvelle surprise.

Cette fois, c’est à la presse rap qu’il s’intéresse. En cours d’écriture, l’ouvrage racontera l’histoire de cette presse, en allant « à la rencontre des différents acteurs qui ont vécu la presse rap de cette époque, en tant que, directeurs de publication, rédacteurs en chef, journalistes, photographes, maquettistes, ou tout simplement, activistes hip-hop. » (4)

« J’adore ce travail d’investigation : aller dénicher les gens qui ont vécu une époque. Je veux qu’ils me racontent comment c’était de l’intérieur, qu’ils me racontent le hip-hop de leur époque. Je veux savoir pourquoi ils sont arrivés dans la presse rap, pourquoi cette presse, ce que ça leur a apporté et quelle vision ils avaient des rappeurs (….). Mon livre quand je l’écris, je ne fais pas un livre pour la France entière, je raconte la presse hip-hop à travers mon regard. Je peux être dur, avoir de l’empathie, du recul ou être coup de poing. Mon livre, s’il est consensuel, va intéresser qui ? »

Des Bursty de Brazza, on en croise pas tous les jours, et pouvoir échanger avec la mémoire vivante du rap et du hip-hop en France a été si enrichissant. Humain fonceur faiseur, on voudrait tous carburer à la même sauce.

Vous, les fans de la culture urbaine : foncez ! Ses bouquins, il y a mis ses tripes et sa vie. Plus de 2 kilos de recherche, de photos, et d’infos pour L’Odyssée de la mix-tape en France, ça pèse ! Ses ouvrages sont disponibles sur son site Internet https://debrazzarecords.bigcartel.com.

 

Zaïa Khennouf

  1. Entre 1994 et 2006, Night & Day a distribué une grande partie des meilleurs albums de rap français indépendan
  2. Pour se procurer Night and day, la grande époque du rap français: c’est ici.
  3. Pour se procurer L’Odyssée de la mix-tape en France : c’est là.
  4. Pour se procurer L’Odyssée de la presse rap en France : voilà, c’est ici. 
Marc Cheb Sun