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Sep / 30

Athena, beaucoup de bruit pour rien

By / Florian Dacheux /

Athena, beaucoup de bruit pour rien

Après Les Misérables de Ladj Ly puis Bac Nord de Cédric Jimenez,  voici Athena de Romain Gavras mis en ligne sur la plateforme Netflix le 23 septembre 2022. Le film met en scène une émeute dans une cité fictive, sur fond de possible bavure policière. Du scénario aux personnages en passant par la réalisation, difficile d’en tirer quelque chose de positif ou même de réellement créatif. Caricatural, à grands coups d’esthétique clinquante, ce film 100% masculin nourrit et participe aux clichés véhiculés sur la banlieue. Indignation et colère au vu de notre combat pour un autre regard sur la France plurielle et ses quartiers populaires… À commencer par notre chroniqueur, l’auteur Soufyan Heutte.

« Des cris, des insultes et puis c'est tout »

Sans vouloir dire ce qui fût dit, sans vouloir tirer sur l’ambulance, sans vouloir crier avec les loups, j’ai vu Athena et je me dois d’apporter ma pierre à l’édifice de la critique. Si je le fais, ce sera avec mon regard d’auteur (Mes poings sur les I et Mektoub !). D’écrivain qui décrit, en vain apparemment, un univers urbain qui rejoint celui du film. La cité, ma cité, celle que je vis, que je vois, que ma plume dépeint. Athena est semblable à ma Paillade.

Ceci étant dit et avant de commencer, quelques détails. Rien d’important, mais le diable s’y cache dedans, dit-on. Premier gros plan (et pas le dernier) sur le frère militaire. Béret rouge du RPIMA et fourreau d’épaule de l’armée de l’air. En tant qu’ancien légionnaire, ça m’a, direct, sorti du film. En arrière-plan, l’avocat de la famille, devine-t-on, Yassine Bouzrou. Célèbre réel avocat de famille de victimes de violences policières. Je trouve ce mélange des genres dérangeant. De plus en plus de militants apparaissent dans des films de type sociaux. Sorte de cachets “street cred” en échange d’une starification de ces figures militantes. Pour finir sur les premières minutes du film, l’attaque du commissariat, totalement irréaliste. Mais ce n’est pas le pire. La meute de jeunes encagoulés ne porte pas de gants. Sont-ils assez débiles pour tartiner les portes du commico de leurs empreintes d’éphèbes (ah oui, au fait, ils sont filmés sous un certain regard qui les sexualise (“sensualise” plutôt), torses nus et muscles luisants) ?

Au tour du film ou plutôt de l’enchaînement de plans séquences. Un film quasi muet où les hurlements représentent plus de la moitié des sons émis. La sauvagerie primaire des jeunes de banlieue en est décuplée. D’autant qu’en face, les policiers restent stoïques, absorbent cette violence sans y céder à leur tour. Jamais, ils ne tireront de coup de feu (hormis des tirs de flashballs qui semblent inoffensifs, les mutilés apprécieront). Ils ne tirent pas même en état de légitime défense. Irréaliste que je vous dis. À une époque où un refus d’obtempérer autorise la mise à mort, cette retenue policière me fait froid dans le dos quant au propos du film.

En effet, la scène d’ouverture de l’attaque du commissariat ainsi que celle de l’entrée dans cette cité barricadée est accompagnée d’une musique lancinante signant une sorte de déclin de la France. Et c’est encore plus marquant et marqué quand on découvre la multitude, sans nom et sans nombre, de banlieusards quadrillant leur quartier. Il y en a de partout, une fourmilière. Sur les toits, dans les bâtiments, sur la dalle, aux entrées. C’est toute la population adolescente du quartier qui est présente. Pas de nuance, pas de demi-mesure, chaque adolescent de ce quartier porte en lui la haine de la police.

« La police et son racisme systémique ne sont jamais remis en cause »

Une haine crasse, hideuse, sans motif valable. D’autant plus que très vite on apprend que la victime de violences policières est en fait victime d’un groupe d’ultra droite. Pourquoi vouloir, ainsi, dépolitiser le propos quant aux violences policières ? Notre société actuelle est en proie aux crimes policiers, aux criminels policiers rarement condamnés. Cette histoire de faux policiers masque les vraies violences policières. Le jeune est mort sous les balles faussement policières, mais réellement néonazies. Ainsi, la police et son racisme systémique ne sont jamais remis en cause.

Et c’est là pour moi que le bât blesse. Quand on écrit un récit, on doit se poser la question “Qu’est-ce que ça raconte ?” Qu’est-ce que mes mots signifient ? Pourquoi utiliser celui-ci et non celui-là ? Pourquoi faire mourir tel personnage de telle façon ? Pourquoi celui-ci a-t-il regardé celle-là ? Bref, c’est la base.

Que raconte Athena ? Pas grand-chose. C’est un film sans aucun dialogue. Aucun. Pas même un ou deux mauvais dialogues. Il n’y a pas d’échange. Des cris, des insultes et puis c’est tout. Donc verbalement, ça ne raconte absolument rien. La plupart des violences ne sont nullement explicables tout simplement parce qu’inexpliquées.

Dans la mise en scène, c’est tout aussi vide. Des enchaînements de plans séquence, très certainement, techniquement, irréprochables, mais qui se succèdent tant que ça ne veut plus rien dire. Tout est plan séquence. Le propos n’est nullement dans l’esthétique « m’as-tu vu » ni dans la mise en scène laborieuse. 

Reste le scénario. L’ADN de tout film. C’est l’histoire d’un groupuscule d’extrême droite qui, pour attiser les tensions entre la police et les jeunes de banlieue va jusqu’à tuer un jeune arabe. Ce crime policier factice va embraser la cité. Mais n’est-ce pas ce que fait précisément Romain Gavras ? Avec ce clip zemmourien, le réalisateur ne vient-il pas d’attiser les tensions ? Le tout avec un récit tout sauf réaliste, mais qui apparaîtra à cette France apeurée par les peaux basanées comme relevant du documentaire voire même de la prospective.

Savoir que Ladj Ly est co-scénariste, producteur et figurant du film est encore plus déprimant (et me démotive encore plus à visionner Les Misérables). Dans peu de temps, vous entendrez Marine, Marion, Éric et tant d’autres citer ce film comme Bac Nord le fût en son temps. Cette fiction est, de facto, vécue comme un reportage de La Villardière. Et qu’on cesse de dénoncer le fascisme italien et sa montée. Ici, face à nous, un objet de propagande raciste est porté aux nues par ceux mêmes qui se présentent comme antiracistes. Le tout avec un certificat “banlieue certified”.

 

Soufyan Heutte

 

(Illustrations Kourtrajme/Netflix/Iconoclast Films/Lyly Films)

Florian Dacheux