REPORTAGE : À la cité des Francs-Moisins après “La vie scolaire”

Sep / 08

REPORTAGE : À la cité des Francs-Moisins après “La vie scolaire”

By / akim /

À la cité des Francs-Moisins après "La vie scolaire"

En sortant La Vie Scolaire en pleine rentrée, Mehdi Idir et Grand Corps Malade ont une nouvelle fois vu juste. Deux ans après la sortie de leur premier film, un succès nommé Patients, le duo revient en force avec ce long-métrage tourné l’été dernier au cœur de Francs-Moisins, un quartier populaire et métissé de Saint-Denis, leur ville d’origine. Immersion au pied des tours à la rencontre de ses habitants.

En ce premier mercredi de rentrée, le soleil plane sur Francs-Moisins. À l’approche des douze coups de midi, les surveillants du collège Garcia Lorca s’apprêtent à fermer la grille. Et les élèves à regagner leur domicile. La plupart ou presque habite à deux pas. «Ici, les jeunes ne disent pas qu’ils sont de Saint-Denis, mais qu’ils sont des Francs-Moisins», confie d’emblée Sofiane de l’association Sport dans la Ville. Deux fois par semaine, lui et ses collègues proposent des ateliers gratuits autour du foot. Au bord du terrain, Saad, 15 ans, interpelle Majid, son éducateur. Ambiance. «Tu m’as vu dans La Vie Scolaire ? Tu m’as vu ? Ils ont même gardé ma réplique». «Arrête, c’était de la figuration», répond Majid, hilare. Fidèles à eux-mêmes, ils rappellent d’un coup d’un seul l’état d’esprit qui règne tout au long du nouveau chef d’œuvre dionysien. Smartphone en main où figure l’extrait de sa prestation, Saad confie : «J’ai quand même eu une phrase à dire. C’était vraiment une belle expérience à vivre. Je suis allé le voir et je trouve que ça reflète bien le quartier et sa mentalité, même si j’aurais aimé une meilleure fin». Également figurant dans le film, Majid abonde dans le même sens : «Ce sont beaucoup d’émotions pour tous ceux qui ont vécu ces années au collège. On y retrouve beaucoup de second degré, c’est ce qui nous anime, c’est notre vitalité».

Karim, éducateur au sein de l’association Sport dans la Ville, distribue chasubles et consignes © Florian Dacheux

«Grand Corps Malade cherchait des toilettes et il est venu nous voir ! C’est comme ça que nous nous sommes rencontrés. C’était vraiment sympa d’échanger un peu avec lui».

Non loin, au 39 allée Saint-Exupéry, un local est ouvert, situé en face de la place centrale où les caméras se sont posées. Il s’agit de l’atelier Fer et Refaire. Une vingtaine de femmes y pratique les métiers du textile dans le cadre d’un chantier d’insertion mis en place par l’association Femmes Actives. Accoudée à la table de confection, Houria témoigne : «Nous avons beaucoup d’amis qui ont eu quelques petits rôles ainsi que de nombreux enfants. C’est valorisant. Le tournage a apporté une belle ambiance pendant tout l’été. Ici, tout le monde connaît tout le monde alors les gens étaient contents. Parfois, on regardait ce qu’il se passait du haut de nos fenêtres». Au tour de Brigitte, son encadrante technique, de livrer une anecdote : «Grand Corps Malade cherchait des toilettes et il est venu nous voir ! C’est comme ça que nous nous sommes rencontrés. C’était vraiment sympa d’échanger un peu avec lui». Croisée dans la foulée devant l’entrée voisine, Souton connaît parfaitement bien le quartier en tant qu’agent d’entretien pour le bailleur Logirep. Ses filles ont déjà vu le film deux fois. «Elles y sont allées le mercredi et le samedi suivant, s’exclame Souton. On se souvient très bien du tournage. Cela a bien animé le quartier».

«Ici, la difficulté, c’est qu’ils sont tous dans la même maternelle, la même école et le même collège.»

Un jeune garçon joue à l’épervier © Florian Dacheux

Traité avec humour et gravité, le film, à l’affiche depuis le 28 août, fait déjà salle comble dans toute la France. Son personnage clé ? La conseillère principale d’éducation qui prend sous son aile Yanis, un élève dynamique qui ne sait pas trop quoi faire de sa vie. «Ici, la difficulté, c’est qu’ils sont tous dans la même maternelle, la même école et le même collège, explique Sofiane de Sport dans la Ville. Si bien qu’ils ne sortent jamais de leur quartier. Avec l’association, on leur enseigne un savoir-être et on essaie de leur donner d’autres perspectives, par l’intermédiaire des stages proposés grâce à nos partenariats avec des entreprises privées. Le but est vraiment de créer une histoire avec eux».

«C’est aux politiques de faire leur travail»

Allée Saint-Exupéry à Saint-Denis, mercredi 4 septembre 2019 © Florian Dacheux

Pour rendre les scènes crédibles, GCM et Mehdi Idir se sont appuyés sur des personnes existantes. À l’instar d’une légende de Saint-Denis -capable de raconter qu’il a volé un hélicoptère- ou encore ce prof de maths respecté des élèves, autoritaire et chambreur, inspiré de la personnalité d’un agrégé de physique né à Saint-Denis. Pour ces deux mômes des années 1990, l’école reste une période charnière. «On savait que des scènes vécues en 1994 pouvaient sonner justes en 2019», avoue lors de la présentation du film Fabien Marsault alias GCM qui anime régulièrement des ateliers slam dans des collèges. C’est bien parce qu’il y a des constantes et des points qui n’évoluent guère dans le système scolaire français que les réalisateurs se sont penchés sur la question. Des réalités sociales aux enseignants démunis voire inexpérimentés face à la gestion d’une classe hétérogène, la vie d’un collège, par ses bons et mauvais côtés, est le condensé de notre société. «Cela fait plus de 30 ans que je suis ici, témoigne la patronne de la boulangerie La Fournée d’Orge. L’été dernier, je me souviens qu’ils avaient bloqué la rue pour les besoins du tournage. Vous savez, ce film c’est bien, mais qu’est-ce qu’il va en rester ? Je peux vous dire que c’est difficile ici. Chaque jour, on ne sait pas ce que l’on va trouver». Le mot de la fin pour Majid, toujours aussi souriant : «Ce film, il a été réalisé avec beaucoup d’humour. Pour le reste, c’est aux politiques de faire leur travail».

 

Florian Dacheux

akim