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Avr / 21

Les RDV de Zaïa rencontrent le Voguing

By / akim /

Les RDV de Zaïa

rencontrent le Voguing

C’est fou comme le destin peut semer des cailloux sur votre chemin.

Ligne 3, je vais à mon premier bal voguing.

En face de moi, debout, un trentenaire, t-shirt rouge et casque vissé sur la tête, a les yeux au plafond de la rame. Je le sens : la musique qu’il écoute le fait voyager bien plus loin qu’entre Saint Lazare et République.

Je tends l’oreille mais je ne me trompe pas : il est bel et bien en train de chanter Vogue de Madonna. Tout ! Le refrain, mais aussi la partie parlée… un anglais parfait, si ce n’est pour les «R» roulés. J’admire.

Station Temple…. Hop, je descends.

Devant le Carreau du Temple, la queue pour entrer est déjà longue. Ça me donne le temps de prendre la température : des filles, des mecs, des créatures de toutes sortes défilent sous mes yeux et j’aperçois le lieu : un scène type podium de défilé, des costumes clinquants, paillettes, talons de 15 centimètres et maquillage extravagant.

Vingt minutes plus tard, j’entre enfin.

«TOUTES CES CATÉGORIES, C'EST L'OCCASION D'AFFIRMER SON IDENTITÉ »

Je me balade autour de la scène et j’observe les regards amusés, envieux, ou surpris des spectateurs qui se retrouvent là.

Comme je suis trop petite pour voir le show, j’ai le temps d’observer: pas d’uniformité du public, juste un mélange de passionnés, connaissant les codes d’un tel événement, et de curieux (comme moi) venus en explorer les facettes. Moi, je ne demande qu’à être étonnée.

 

Un coin, à droite de l’entrée est consacré aux séances photos.

Des photographes se tordent dans tous les sens pour avoir THE cliché ! Les modèles sont aux rendez-vous, jouent le jeu et se prêtent volontiers à l’exercice pour capturer ce moment qu’ils ont si longtemps préparé : entre maquillage recherché, costumes aiguisés et paillettes à l’excès, je me rends compte qu’on ne participe pas au Bal sans une longue préparation.

 

Le thème du jour ? Cléopâtre, et je le comprends vite : or, couronnes, bracelets de bras, trônes, pyramides, momies, pharaons et autres divinités égyptiennes semblent avoir peuplé le Carreau du Temple.

Je croise un jeune homme, et l’interpelle alors qu’il se prend en photo avec une momie.

Locks sagement rangés, un serpent trône sur sa tête. Des paillettes dorées viennent allonger son cou et un trait de khôl allonge son regarde déjà plein de malice.

Sublime, forcément sublime.

Kévin Ladurée au Bal Voguing du 23 février, ©Xavier Heraud, 2019

Le dialogue s’engage, en anglais, d’abord : il m’explique que le français n’est pas son fort.

«Mon nom ? Kevin Ladurée.»

Je lui demande de m’expliquer, à moi, la novice, ce qu’est le voguing.

«C’est un espace ouvert et sécurisant, où chaque communauté se sent représentée : qu’on soit de couleur, gay, de la communauté LGBT ou pas. Ce qu’on aime, c’est qu’ici, on célèbre la beauté, et notre réalité».

Le Bal, c’est une succession de compétitions : costumes, danse. Selon la catégorie dans laquelle on choisit de concourir, on est invité à se présenter sur une scène, disposée comme un podium de défilé pour faire face à un jury.

«Toutes ces catégories, c’est l’occasion d’affirmer son identité, d’inclure tout le monde. Sur scène, on ressent le soutien du public, de sa «maison», du public. C’est une énergie sans pareille.»

 

Ici, je saisis vite que l’identité ne se définit pas par son origine, ou celle de ses parents mais par celle que l’on se choisit.

Quitte à choisir, pourquoi ne pas aller vers quelque chose d’aussi positif, d’aussi audacieux que ce monde.

Je m’aventure à lui demander d’où il vient.

Kevin est étudiant en céramique ici à Paris et vient de Colombie. Finalement, il se sent assez en confiance pour me parler en français et m’avoue que la scène du voguing n’en est qu’à ses balbutiements dans son pays.

«Je compte bien apprendre le maximum ici, à Paris, pour aller aider à développer le voguing, chez moi, en Colombie. Paris est une très bonne école.»

PARIS, CAPITALE DE VOGUING EN EUROPE

Paris est aujourd’hui reconnue comme une scène prolifique mais il n’en a pas été toujours ainsi.

Né aux Etats Unis dans les années 70, le voguing est une réponse au racisme et à la discrimination.
En effet, les communautés afro-américaine et latino se sentant peu ou pas considérés lors des concours de beauté existants, ils décident de créer un espace plus tolérant, une «micro-société» [1] comme le décrit Lasseindra Ninja, figure emblématique du voguing en France.

Organisée en houses , la hiérarchie est importante dans le voguing.

On peut intégrer une de ces houses (comme une famille en quelque sorte), et ainsi devenir brothers and sisters (frères et sœurs). Une manière sûrement, d’évoluer plus sereinement dans une fratrie qu’on se choisit.

 

«C ‘est la même urgence que tu retrouves à Paris, ou à Los Angeles» me confie Poussière, venu en spectateur qui veut bien partager son ressenti.

Poussière sur scène, ©Michael Fidjili, 2019

Poussière, 8e génération de Parisien, a beaucoup voyagé, notamment aux USA.

Artiste jusqu’au bout des ongles, il tient un cabaret au Zèbre de Belleville : le Cabaret Poussière [2] dans lequel il fait travailler beaucoup de vogueurs.

Après ses périples tout autour du monde, il choisit Paris pour poser ses valises : «C’est une ville à la rencontre de tellement de communautés, de vies et d’histoires.»

Naïve, je l’interroge sur la raison de sa présence :

« Ici, on vient pour ne pas mourir, c’est un camp d’entraînement de survie en milieu hostile.»

BILAL HASSANI, PREUVE DE LA VIOLENCE ENVERS LA COMMUNEAUTE LGBT

Je continue de me promener dans l’immense salle, la compétition bat son plein, et je m’interroge sur la violence et l’incompréhension dont certains membres de cette belle assemblée peuvent être victimes.

Bilal Hassini, célèbre youtubeur et chanteur, en a fait les frais dernièrement

Eurovision, ©Franck Dubray, Ouest France, 2019

Choisi pour représenter la France à la prochaine compétition de l’Eurovision, Hassani le queer arbore fièrement une perruque et se maquille sans complexe.

À 19 ans, sa chanson Roi lui colle comme un gant : «Je suis pas dans les box, ça dérange beaucoup» ou encore «ce qu’on est on ne l’a pas choisi» clame-t-il.

À l’heure du règne des réseaux sociaux et de l’anonymat sur Internet, Bilal est victime d’un cyber-harcèlement très violent avec des propos qui portent sur son orientation sexuelle, son origine, ou sa religion.

Bilal a une grosse communauté derrière lui, et de nombreux followers. Il en use donc (et c’est tant mieux) pour crier son aversion pour les trolls sans nom et les haters sans gêne [3].

 

Le voguing, au fond, c’est un monde idéal, où la beauté règne, où chacun peut être ce qu’il désire sans complexe et sans se cacher, et où on est accueilli si chaleureusement qu’on attend d’être à l’événement suivant.

Merci à tous ceux qui ont bien voulu partager leurs émotions, pour me permettre d’écrire cela.

Je vais conclure avec une phrase de Poussière: «Chaton, on choisit la joie. On veut être fabuleuses.»

Zaïa Khennouf

Pour en savoir plus sur le voguing et pouvoir «Parler Voguing», consultez le lien suivant !

https://gaite-lyrique.net/article/do-you-speak-voguing

 

 

 

[1] Interview de Lasseindra Ninja sur France Culture, avril 2018 : https://www.franceculture.fr/emissions/par-les-temps-qui-courent/par-les-temps-qui-courent-du-mercredi-04-avril-2018

[2] Page Facebook pour le Cabaret Poussière :

https://www.facebook.com/lecabaretdepoussiere

[3] Vidéo de Bilal Hassani  qui répond au cyber-harcèlement dont il est victime

https://youtu.be/z2RwPD3HqVc

akim