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Août / 29

Une révolution politique et sensuelle

By / Marc Cheb Sun /

Premier roman

Une révolution politique et sensuelle

Avec Noces de jasmin, Hella Feki signe un premier roman intimiste et politique dont l’action se déroule à lumière d’une révolution, la révolution de jasmin, dans l’ombre de personnages traversés de contrastes. Entretien.

C’est un premier roman publié mais est-ce le premier roman écrit?

 

Oui, c’est mon premier roman écrit. Il y avait seulement des réflexions notées dans un carnet de voyage, des textes écrits de-ci de-là. Je me suis dit que ce serait intéressant d’incarner certaines pensées par des personnages. C’est ce que j’ai fait.

 

Vous êtes d’origine tunisienne d’origine ou vous êtes née et avez grandi en Tunisie ?

 

Alors, je suis née à Tunis, mon père est tunisien, ma mère est française et j’ai grandi à Tunis jusqu’à l’âge de 18 ans.

 

Donc la Tunisie vous a vraiment imprégnée. Vous êtes aussi une grande voyageuse. Vous avez vécu au Sénégal, en Angleterre, en Inde, maintenant à Madagascar. Vous retracez le fil en écrivant sur la Tunisie ?

 

Quand on voyage, avec l’éloignement du pays natal, on a forcément, un autre regard, une nostalgie qui s’installe aussi, une envie de revenir aux sources. A certains moments, particulièrement ceux où on se sent un peu plus « exilé », sans que ce soit négatif, il y a une distance qui se crée par rapport à ses souvenirs. Une distance que je n’avais peut-être pas quand je vivais en France. En étant loin, on s’interroge, on se demande ce que c’est qu’être franco-tunisienne. Dans un autre pays, on recherche des similitudes, des différences et, forcément, on replonge dans ses souvenirs d’enfance : des détails, dans chacun des pays, nous ramènent à ce questionnement identitaire. Cette envie d’écrire sur la Tunisie m’habitait déjà depuis longtemps mais elle s’est vraiment précisée à Madagascar, à un moment où j’ai vraiment ressenti, pour la première fois, un dépaysement très fort. Au Sénégal, la culture arabo-musulmane est très présente. Même quand j’ai passé plusieurs mois en Inde, j’ai retrouvé plein de similitudes avec mon pays natal. Dans des pays d’Europe, comme Londres où j’ai vécu, j’ai retrouvé des similitudes avec la culture française. En revanche, à Madagascar, pour la première fois je me suis interrogée sur mon identité. Il y a eu une envie d’écrire sur cette histoire-là et de m’interroger sur le métissage, la rencontre des cultures mais aussi sur l’Histoire du pays et le bouleversement qu’avait suscité la révolution.

 

La nostalgie n’est pas dite dans le livre, mais elle imprègne l’écriture. On la sent…

 

Oui je m’en suis rendu compte parce que c’était un moment de ma vie où j’étais beaucoup plus seule : j’ai eu plus de temps pour ressentir cette nostalgie.

A Madagascar, j’habite sur une colline et j’ai une vue sur Tananarive. On dit que c’est la ville aux douze collines et c’est un paysage dont la contemplation a fait revenir certains souvenirs de Boukornine.

"Quand on voyage, avec l’éloignement du pays natal, on a forcément, un autre regard."

 

Dans ce roman, je vois quatre personnages principaux : trois sont incarnés par des personnes mais il y a aussi cet autre personnage qui est la révolution…

 

J’ai eu la volonté de trouver une forme d’incarnation de cette révolution. Il y a un lieu : la cellule, elle est la mémoire de la dictature et, en même temps, elle sent le bouleversement parce qu’elle entend, elle devine la rumeur. Il y a là les sensations de ce qui se passe dans la rue. A un moment, je me suis demandée si je n’allais pas créer un personnage qui serait la foule… Finalement, j’ai trouvé que c’était bien de faire grossir cette foule au fur et à mesure du livre par la narration même, au fil de la pensée des personnages ou des événements. C’est pour ça qu’il y a trois mouvements dans la composition du roman. Après, il y a la révolution qui n’est pas que politique, il y a une révolution sensuelle. Il y a une révolution dans le fait que la grand-mère brise les tabous du secret familial et révèle son secret à Essia, mon personnage féminin. Il y a aussi la révolution de Yacine qui décide d’aller à l’encontre des codes et traditions de sa famille. Il revient avec une Française, il brise certaines attentes de la tradition familiale. il n’y a pas qu’une seule façon d’exprimer l’engagement. Cela peut être par des actes politiques, par la parole, par des actes physiques comme le fait d’aller manifester -ce que fait Mehdi dans le roman en tant que journaliste- et puis cela peut être aussi par la pensée tout simplement, par des échanges.

 

Dans cette révolution, il y a des urgences différentes. L’urgence qui la déclenche, celle de la dignité, d’avoir un travail, à manger, d’être respecté, celle des droits fondamentaux. Et puis on voit aussi une autre jeunesse qui n’est pas dans cette urgence-là, mais dans celle de pouvoir s’exprimer. Vous faites par ailleurs un tableau de la jeunesse dorée : elle semble très très énervante, celle-là !

 

Il y a une partie de cette jeunesse qui est très arrogante. Je montre la jeunesse branchée où on sent un vide habité d’une seule préoccupation : celle de paraître et de renvoyer une image de réussite. Même si la révolution les a quand bousculés dans leurs croyances et leurs convictions. Je ne suis pas sûre qu’ils étaient conscients de l’existence d’une Tunisie aussi esseulée que celle de Sidi Bouzid. La découvrir a été une surprise pour certains jeunes Tunisiens. Mais pas seulement. Les expatriés français ont été, eux aussi, extrêmement surpris de découvrir ces deux Tunisie si contrastées. Le cri de désespoir est parti de cette région, mais il a traversé tout le pays. D’abord il y a eu ce cri de la faim, ensuite le ralliement des étudiants, des artistes, des avocats, puis ça a gagné tout le pays ainsi que l’armée, les Anonymous, les réseaux sociaux. C’est un ensemble. On ne peut pas dire que c’est seulement un cri de la Tunisie profonde. C’est un tout. Pour en revenir à cette jeunesse, je pense qu’à un moment, elle a été rattrapée par tout ça. Il y a eu une prise de conscience.

 

Votre personnage féminin a une vraie liberté d’expression, sans pour autant vouloir représenter l’égérie mythologique de “la femme tunisienne libre et émancipée”. Est-ce que vous avez voulu donner cette complexité à ce personnage-là en particulier ?

 

Elle est franco-tunisienne. Je ne dis pas que les Tunisiennes n’expriment pas leurs désirs mais il y a peut-être des tabous dans le fait de les transcrire et d’en parler publiquement. En fait, elle n’est pas dans le contrôle. Elle laisse vraiment les choses s’exprimer naturellement. C’est cette liberté-là qui est intéressante. Elle se contient moins que si elle était dans une famille traditionnelle, elle a eu l’image d’un père qui prônait des libertés : celles de partir, de revenir avec une Française, de vivre ses convictions sans forcément les afficher. Cette subtilité, on la retrouve chez elle. Lui est là, il revient. Sans avoir envie de se heurter à son entourage familial et amical ; par conséquent il vit ses convictions sans les afficher.

 

Parmi ces trois personnages, y en a-t-il un pour qui vous avez une tendresse particulière ?

 

La grand-mère ! Ce n’est aucun des trois personnages qui s’expriment. Sauf à un moment, quand on le conte intemporel vient se glisser dans le roman. Cette grand-mère est mon personnage préféré. Elle a une pudeur -parce qu’elle garde un secret- et, en même temps, une force quand elle s’autorise à parler, à briser le secret, à vivre ce lien fort avec sa petite-fille. Quand je l’ai construite, ce n’était pas conscient, mais elle me fait penser à la grand-mère dans le film Persépolis. Dans le roman, je voulais vraiment donner la parole à un personnage qui, sans être allé à l’école, était capable de penser, de réfléchir, de ressentir, de tomber amoureux. C’était important pour moi de donner aussi la parole à cette femme. Dans le roman, je pense que c’est un personnage aussi important que les autres, une figure forte de la conteuse orientale, de la grand-mère qui fait passer des messages tout en préservant les siens. Elle a cette force.

 

Recueilli par Samuel Garèche

L'AUTEUR

Noces de Jasmin,

Hella Fiki,

éditions JC Lattès, label La Grenade,

2020.

 

Photo: Olivier Roller

Marc Cheb Sun