Réparer l’enclavement

Mai / 01

Réparer l’enclavement

By / Florian Dacheux /

À Avignon, le centre social et culturel ESC Croix des Oiseaux, situé dans le quartier Nord Rocade, s’est lancé dans l’aventure d’une gazette participative où chacun est invité à prendre la plume. Portés par une joyeuse dynamique intergénérationnelle et un groupe d’aînés entreprenants, les habitants affirment leur pouvoir d’agir et leur refus des discours stigmatisants.

RÉPARER NOS IMAGINAIRES

la croisade contre

Réparer l'enclavement

Le premier lundi de chaque mois, c’est jour de marché solidaire, rue du Tambour d’Arcole. Nous sommes à Avignon, en périphérie du centre historique et ses célèbres remparts – tel un symbole des maux de toute une ville. Nous voilà à la Croix des Oiseaux, un quartier populaire né au début des Trente Glorieuses au sein d’un vaste ensemble de logements HLM qui s’étend le long de la Rocade, avec son balai incessant de voitures et camions. Sur la place, face à L’Escale, le nouvel espace séniors lancé par l’Espace Social et Culturel (ESC) de la Croix des Oiseaux, des associations s’organisent pour permettre à toutes et tous d’accéder à une alimentation de qualité, tout en favorisant les circuits courts. On s’y procure des fruits et légumes bio originaires de la ceinture verte avignonnaise, vendus à des prix préférentiels pour les personnes aux revenus modestes. « Voyez comme ça sent bon, s’exclame Sophie de Semailles, posée devant sa cuisine mobile où elle compose des recettes simples et accessibles. On prépare un risotto en utilisant nos courges et du petit épeautre de l’épicerie délocalisée Gem Vrac. L’idée, c’est de promouvoir des légumes de saison et tout ce que l’on peut faire avec. Le but, c’est aussi de rendre l’instant sympathique. Les habitants peuvent se poser, discuter. Du vivre ensemble, quoi. » Dans ce quartier longtemps gangrené par le trafic de drogues et touché par un important taux de pauvreté, une telle initiative ne peut faire que du bien. Entre 2004 et 2022, le taux de pauvreté est passé de 9,1 % à 14,4 % de la population. À Avignon, il atteint 33 %. Autres données : un chômage fort, autour de 20 %, et une augmentation du nombre de familles monoparentales. « J’en parle à tous mes proches, c’est aussi comme ça que l’on crée du lien », sourit Yamina qui se languit de sa prochaine soupe au potiron, avant d’aller parcourir les derniers bouquins dénichés par Gilles de la Librairie Éphémère. Non loin, tout près d’Eliane et sa sélection de vêtements de seconde main, Samira et Souhaila prennent le temps d’échanger avec Nana de SEPT84, une association qui lutte contre les inégalités d’accès aux soins. En direct, Nana et les siens sensibilisent à l’importance du dépistage de cancers (sein, col de l’utérus, colorectal) ou encore du rattrapage vaccinal.

Faire place aux aînés

Aller à la rencontre, c’est tout le sens de la mission portée par le Pôle Familles de l’ESC Croix des Oiseaux. La création de L’Escale il y a quelques mois n’est pas le fruit du hasard. « Nous avions des séniors très présents dans nos actions, explique Jessica Deschamps, coordinatrice du projet. Certains sont devenus des adhérents réguliers, impliqués pour devenir des personnes ressources et des bénévoles. Aujourd’hui, ils coconstruisent, s’impliquent, décident ensemble. À force d’ajustements et de discussions, les besoins s’affinent, la place et le rôle de chacun se dessinent, nous avançons pas à pas vers une autonomisation et une valorisation de ce public dans le quartier et au-delà. » Un lieu repère pour rompre l’isolement, où les aînés sont de plus en plus nombreux à se retrouver. « Quand on arrive ici, on dit adieu à la solitude, confirme Nouria, 66 ans, nouvelle membre active. Ce lieu nous offre la possibilité de nous rencontrer, de transmettre, de partager, d’être solidaires, ou de tout simplement boire un café. C’est un lieu où nous ne sommes pas mises à l’écart, un espace sécurisant pour partager des expériences entre petits et grands. C’est comme une famille. On trouve de la chaleur. On se sent utile. On ne voit que des sourires et ça fait du bien au moral, nous qui vivons seules pour la plupart. » L’hiver dernier, au moment des fêtes de fin d’année, les mailles solidaires de l’atelier tricot ont organisé une collecte de laine pour confectionner des écharpes faites main, à offrir à des personnes âgées du quartier. Un projet auquel se sont greffés des enfants du centre de loisirs ainsi que des apprenants des cours de français qui ont réalisé des cartes de vœux. Nichés dans des boîtes dites du cœur, ces présents figuraient au côté de quelques gourmandises mijotées par la Brigade des Colombes. « On se doit de respecter une temporalité réaliste : laisser le temps à la confiance de s’installer, à l’appropriation, à l’émergence d’initiatives, ajoute Jessica. On se doit aussi de partir des envies exprimées par les séniors, pas uniquement des besoins repérés par les institutions. Et de s’inscrire dans une vision à long terme, avec des étapes claires pour passer de l’animation à la gouvernance participative. Toute l’équipe essaie de suivre la cadence et je peux vous assurer qu’on ne s’ennuie jamais avec des personnes plus âgées. »

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Cet article, dans son intégralité, est publié dans notre livre Les Réparateurs, coordonné par Florian Dacheux, en librairie et sur toutes les plateformes en ligne.

Florian Dacheux