Radio Live, un ovni scénique pour humaniser nos rapports">
Juil / 17
« On est plus à la radio, on n’est plus sur les réseaux sociaux. On est au même endroit, au même moment et ça commence maintenant. » Ce sont par ces mots qu’Aurélie Charon introduit son Radio Live, triptyque créé pour le Festival In d’Avignon et bientôt en tournée partout en France. Une nouvelle étape pour ce projet porté depuis plus de 10 ans par la journaliste et productrice des émissions Tous en Scène et L’Expérience sur France Culture. Animée par la volonté de faire témoigner sur scène les personnages de ses séries radiophoniques, des jeunes activistes du monde entier, Aurélie Charon nous offre chaque soir depuis le 16 juillet au Théâtre Benoit XII un moment inédit autour des questions d’engagement, d’identité, de double culture, de droit des minorités, de liberté, de nouveaux modes d’action… Un ovni théâtral. Un spectacle qui reprend les codes d’une émission de radio avec des témoins venus de Gaza, Dakar, Sarajevo, Alger, Beyrouth ou encore Kigali. Du pur journalisme qui se réinvente à chaque représentation.
Radio Live, un ovni scénique pour humaniser nos rapports
Citons notamment Réuni·es, le chapitre 3 que nous sommes allés voir. Sur scène, témoignent tour à tour : Yannick Kamanzi, d’origine rwandaise et congolaise, qui aborde les questions de réconciliation et de justice autour du génocide contre les Tutsis en 1994 ; Sihame El Mesbahi, seule de sa famille marocaine a être née en France, qui raconte son engagement contre les inégalités et le racisme depuis Monclar, un quartier dit populaire d’Avignon très stigmatisé comme beaucoup d’autres dans l’hexagone ; Karam Al Kafri, qui a grandi à Yarmouk, ville du sud de Damas où les réfugiés palestiniens se sont installés depuis les années 50, décrit son exil en Russie avant de rejoindre sa mère et sa sœur à Marseille. Un tout rythmé par des images produites en direct par Gala Vanson et la musique live assurée par Emma Prat au cours duquel on comprend que leurs espaces intimes, familiaux, artistiques ou militants ont été ébranlés par la violence des conflits. Comment réconcilier nos identités multiples ? Comment raconter la guerre ? Comment ne pas tomber dans la haine ? Comment continuer à faire changer les mentalités ? Comment combattre les nombreux tabous qui nous rongent ? Face à nous, une génération non résignée, bien décidée à inviter le public à se rassembler. Des réparateurs qui nous montrent le chemin.

Aurélie Charon © Christophe Raynaud de Lage
Comment êtes-vous arrivée à produire ce format unique sur une scène de théâtre ?
Au tout départ, on part de la radio et des séries radiophoniques réalisées avec Caroline Gillet pour Radio France. Nous avons réalisé des séries documentaires qui faisaient le portrait de jeunes gens engagés d’une manière ou d’une autre. On essayait déjà de croiser les histoires de Beyrouth à Sarajevo. Puis on a eu très envie qu’ils se rencontrent entre eux, alors que nous (ndlr : en tant que journalistes français) avons la chance de pouvoir voyager et traverser les frontières. Cela s’est construit intuitivement. Petit à petit, la forme a évolué. On a réfléchi aux images et à la musique à ajouter, on est reparti tourner d’autres matériaux en interrogeant aussi les anciennes générations pour élargir le spectre mais aussi en filmant des îlots comme le centre IRIBA à Kigali qui travaille sur la mémoire. Il s’agit d’un montage de plein de matériaux, de chansons qui traversent leurs récits, d’images filmées dans l’intimité de leur famille, de sons enregistrés il y a plusieurs années. Sur scène, la parole est spontanée. Il s’agit d’une discussion vivante. Je tiens seulement en main un conducteur pour les aspects techniques. On a fait peu de répétition. Nous sommes arrivés sur Avignon un jour et demi avant la première. Pour Sihame, par exemple, c’était sa première fois su scène. Parfois, il y a des fragilités, des choses maladroites, mais ça fait partie de leurs histoires personnelles. Nous sommes là pour mettre en forme les histoires et créer les conditions d’une rencontre dans la complexité et la nuance : comment c’est de grandir à Damas, à Gaza, à quoi ils rêvaient, à travers des choses très concrètes du quotidien qui nous rapprochent. Grâce à l’épaisseur du temps passé ensemble, une forme de confiance et de complicité s’est installé entre nous. Cela fait plus de dix ans que l’on met nos vies en commun.
N’est-ce pas là un formidable outil pédagogique de faire ensemble à l’heure où les discours de haine et les idéologies d’extrême droite refont surface ?
Oui, ça l’est. Le monde est tellement en feu. Ces récits de vie peuvent permettre de réduire les préjugés et les idées pré-conçues que l’on peut avoir sur les habitants de ces pays. Quand on croise ces personnes dans la rue, on n’a pas l’occasion de les arrêter pour échanger 2h avec eux. C’est pourquoi nous créons les conditions pour que cette rencontre ait lieu. Je dirais que c’est un outil nécessaire pour humaniser les rapports entre nous. Car rencontrer des gens qui ne nous ressemblent pas, c’est à la fois difficile et en même temps essentiel aujourd’hui. C’est ce qu’on essaie de faire. C’est toujours un effort car on ne pense pas tous pareil. Mais ça a le mérite de nous modifier, de faire bouger des choses en nous.
Cela ne renvoie-t-il pas à nos propres difficultés ici même en France à accepter nos différences, et à ne plus nier notre histoire commune ni les atouts de nos pluralités ?
Ils naviguent tous sur des frontières, une double culture,… La question de l’identité est donc très forte. Quand on réalise qu’on ne se ressemble pas, ce n’est pas grave. C’est la première étape vers une relation possible. Ils ont tous la générosité de s’écouter et de changer d’avis. Ils ont appris à se connaître, à s’encourager, à se donner des idées. C’est cet effort-là qui donne ce qu’on peut raconter ensemble.
Est-ce aussi une façon de rappeler à la jeunesse de continuer à questionner le monde sur les non-dits de notre société, sur ce que leurs parents et l’école n’ont pas osé transmettre ?
Oui, ils n’ont pas le même rapport à l’histoire, aux silences, à la transmission. Ils partent du fait qu’ils ne peuvent pas se satisfaire de ça. Ce sont des jeunes qui disent : ce n’est pas normal ce silence, ce n’est pas normal qu’on ne sache pas. A partir de ce « ce n’est pas normal », ils se mettent en mouvement pour agir. Inès Tanovic a par exemple créé en Bosnie un lieu d’accueil pour migrants sur la route des Balkans, Oksana Leuta est fixeuse et traductrice en Ukraine pour des journalistes internationaux sur le front, Hala Rajab, syrienne, se lance dans le cinéma, etc.
Recueilli par Florian Dacheux
© Photos Christophe Raynaud de Lage
Après Vivantes, deux nouveaux chapitres sont créés au Festival d’Avignon 2025 : Nos vies à venir et Réuni·es. A découvrir au Théâtre Benoît XII jusqu’au 21 juillet.
Puis le 7-8 octobre au Méta CDN de Poitiers, le 8-9 novembre au Théâtre Nanterre-Amandiers, le 10 décembre à la MC93 de Bobigny ou encore du 7 au 15 janvier 2026 au TNS de Strasbourg…
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