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Jan / 01

Racisme d’Etat et mécanismes d’exclusion

By / Ekim Deger /

Rencontre avec Moha Bridji et Laurent Bazin, auteurs de Moha, le retour du refoulé : Récits du racisme d’État, paru aux éditions La Dispute. Ce livre explore, à travers l’histoire de Moha expulsé de France vers l’Algérie, comment le racisme colonial issu de l’Algérie française structure encore nos institutions et se redéploie dans les politiques anti-migratoires et sécuritaires européennes. Un livre puissant contre les dérives néoréactionnaires.

Racisme d’Etat et mécanismes d’exclusion

Cest dans un café du centre noiséen (93) que nous retrouvons Moha Bridji et Laurent Bazin pour parler de leur livre Moha le retour du refoulé : Récits du racisme d’État (éd. La Dispute, 2025). Moha est cuisinier, Laurent est anthropologue, chercheur au CNRS. Cofondateurs de l’association Le Paria, ils ont coécrit ce livre très original à deux voix. Le récit de Moha raconte son histoire et celle de sa famille (enfance dans les centres de réfugiés en Allemagne, incarcération, expulsion, exil), avec ses mots et son langage. Le récit de Laurent la replace dans la grande histoire. En tant que scientifique, Laurent reconstitue le contexte historique et spatial dans lequel s’est déroulé le parcours de Moha et de sa famille, depuis l’Algérie coloniale jusqu’à la France d’aujourd’hui, en passant par l’Allemagne des années 1990.

Arrivé à l’âge de 7 ans avec sa famille en Allemagne, Moha a 8 ans lorsque le foyer dans lequel vivait sa famille est attaqué par une bande de néonazis. Il se rappelle s’être caché dans le placard pendant que son père est tabassé. Moha rejoint la France à 15 ans. C’est à Epinay-Sur-Seine qu’il s’installe avec sa famille. Celle-ci étant sans-papiers, le juge des enfants décide d’éclater la famille en plaçant les deux fils dans un foyer pour mineurs, et les deux filles dans un autre foyer. Ayant suivi une formation de cuisinier, Moha enchaîne les petits boulots, et les faits de petite délinquance, comme pour s’affirmer contre les institutions qui prétendent diriger sa vie. A l’hiver 2007, alors qu’il va rejoindre une amie dans Paris, il est agressé par un skinhead, près de la place de la République. Il le désarme et le blesse. En situation de légitime défense, il passe néanmoins pour l’agresseur et sera condamné à 4 ans de prison. Durant son incarcération, son titre de séjour n’est pas renouvelé. Quelques mois après sa sortie de prison, il est expulsé en Algérie, son pays natal qu’il ne connaît pas.

L’Algérophobie, une spécificité française

Comment une tentative d’agression armée à caractère raciste fait de l’agressé, une personne condamnée par la justice ? Pour les auteurs, cet événement pointe le prolongement du racisme ordinaire et quotidien par le racisme institutionnel. « Les administrations françaises (judiciaires, pénitentiaires, et la police) se sont chargées de finaliser le geste d’anéantissement effectué par le néonazi », argumente Laurent. Alors que la Constitution française interdit le racisme sous toutes ses formes, on perçoit dans ce jugement comment la pratique diffère des valeurs prônées par la République.

De retour en France en 2016, Moha doit se battre pour retrouver son droit au séjour en France. Il est confronté à la lourdeur administrative pour le renouvellement de ses titres de séjour. Les délais passent à 2 ans, puis 6 mois, puis 3 mois.

L’histoire de Moha illustre l’une des formes spécifiques du racisme en France : l’Algérophobie et l’islamophobie, héritées de l’histoire commune franco-algérienne (plus de 130 années de colonisation). Laurent souligne que, dans l’Algérie française, les catégories instituées étaient fondées sur la confession religieuse et l’origine, une pratique tout à fait contraire à la Constitution, alors que l’Algérie avait été annexée au territoire national et intégrée à la République : les Français considérés comme « de souche européenne » ou « israélites » (juifs algériens) avaient la citoyenneté française (pour les juifs suite au décret Crémieux), alors que les « Français musulmans d’Algérie », étaient de nationalité française tout en étant exclus de la citoyenneté.

 

Les faux-semblants de l’universalisme républicain

C’est ce « refoulé colonial » qui a refait surface à partir des années 1980, à travers les interminables débats sur l’islam et la laïcité, une particularité française, selon Laurent Bazin. « C’est bien un continuum colonial dans la reproduction des logiques racistes et colonialistes », souligne Moha. Ce retour du refoulé colonial s’exprime de manière paradoxale : un négationnisme d’État qui nie le passé colonial tout en cessant de ressasser l’histoire de la guerre de décolonisation de l’Algérie. La droite, et l’extrême-droite française en particulier, restent nostalgiques de la grandeur impériale française supposant l’écrasement de ses colonisés. « Au-delà de cette obsession, on retrouve une continuité dans la structuration de la police qui reconstitue sans cesse les dispositifs de surveillance et de répression, tout particulièrement des Algériens. » Ce que l’auteur nomme par « Racisme d’État » – à savoir un racisme délibérément produit par l’État, lorsque d’autres chercheurs, comme Esther Benbassa ou Pap Ndiaye, parlent de « racisme dans l’État ». C’est-à-dire un racisme qui existe dans l’État sans qu’il n’en soit directement producteur, sauf dans des cas historiques particuliers : politique de l’Empire colonial, lois antijuives sous Pétain, ou, plus récemment, enfants déportés de la Réunion pour repeupler l’hexagone. Racisme d’État, racisme dans l’État… La nuance et le débat sont importants. 

 

Moha conclut l’entretien en pointant le rôle des médias dans la banalisation des idées d’extrême-droite. Il prend en outre pour exemple les stratégies de provocation lors des contrôles d’identité. Il considère la police représentative des politiques racistes françaises : «  Je souhaite raconter mon histoire pour donner une voix à ceux qui sont victimes de racisme en France. Je conseille aux jeunes de toujours filmer une interpellation et de ne surtout pas tomber dans la provocation lors d’un contrôle de police ».

Moha a toujours grandi dans le mélange des cultures. Il a toujours été placé par les institutions dans des espaces caractérisés par les origines multiples de leurs habitants, ce que Laurent appelle « des espaces de confinement des étrangers ». Le récit de Moha met en lumière les faux-semblants de l’universalisme républicain, qui sert de paravent à des politiques d’oppression et de précarisation dans les quartiers populaires, régulièrement accusés de « communautarisme », lorsque, à l’inverse, selon lui, se développe dans ces quartiers un cosmopolitisme d’une grande richesse multiculturelle.

 

Ekim Deger

Ekim Deger