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Avr / 26

Quand les jeunes des quartiers participent à la réduction des rixes

By / La Rédaction /

Face aux rixes, cette culture de l’embrouille et ces guerres de bandes qui tournent souvent au drame, créer du dialogue et élaborer des solutions avec les principaux concernés est une nécessité. Une ambition portée par Mamadou Doucara, directeur de l’EPJ Nathalie Sarraute dans le quartier de La Chapelle à Paris.

RÉPARER NOS VIOLENCES

Quand les jeunes des quartiers participent à...

la croisade contre

La réduction des rixes

Une rumeur d’abord lointaine qui se rapproche – et on l’entend de plus en plus. Une masse compacte, masse de cris. Armée de marteaux, de battes de base-ball, armée de haine et de rancœurs multiples, de honte aussi. Une masse d’ados et d’enfants, onze ans, douze ans, seize ans. Quelques adultes téméraires sortent des commerces et crient :

— Arrêtez, arrêtez, c’est de la folie, vous êtes fous !

Mais rien, rien ne les arrête, d’ailleurs ils n’entendent pas, ils ne voient pas. Pas même Aïssatou, l’éducatrice. Bras en croix, elle crie Non, non, non. Ils n’entendent rien. Ne la reconnaissent pas. Elle attrape au vol un petit, le p’tit Aziz, il est tout le temps au centre. Depuis toujours. Elle connaît toute sa famille, « Ta mère, ta grand-mère ». Les yeux d’Aziz ne la captent pas, ils sont ailleurs, dans une autre histoire. Des coups, des poings, des gifles. J’vais te crever, te crever. Des torrents de mots de haine, de mots de mort. Apocalypse, apocalypse… L’apocalypse, maintenant. (Extrait de Et je veux le monde, Marc Chebsun, J-C Lattès, 2020, Livre de poche, 2021).

Des histoires comme celle-ci, cette fois dans la réalité, le territoire français en compte par milliers. À Paris, plus de 200 rixes ont éclaté entre 2016 et 2018 et huit jeunes y ont trouvé la mort. Citons le conflit historique entre les bandes de la Grange-aux-Belles (Xe) et Chaufournier (XIXe), ou encore entre les groupes rivaux des XIe et XIXe. Là, Hismaël, 15 ans, est décédé, poignardé mortellement un soir d’hiver rue de la Roquette alors qu’il venait s’opposer à une bagarre. Depuis, ses parents, par l’intermédiaire de HDJ (Hismaël Diabley Junior) l’association qu’ils ont créée, ne cessent d’organiser des marches et tables rondes pour dire Stop. Face à cette recrudescence des rixes, la pertinence des méthodes ordinaires d’interventions pose question. Pour y mettre un terme, la réponse privilégiée par les pouvoirs publics apparaît le plus souvent comme sécuritaire. Elle vise à interpeller et confier au système judiciaire les jeunes auteurs de violences, pour la plupart mineurs. Pourtant la réponse doit être aussi sociale. Les travailleurs sociaux (clubs de prévention, associations, centres sociaux…) essaient tant bien que mal de comprendre les mobiles de ces passages à l’acte. Ils multiplient les initiatives envers leur public habituel, issu des différents territoires ennemis, mais sans distinguer ni cibler les jeunes réellement impliqués dans les rixes et sans véritable coordination entre les différents acteurs.

Dialogue

Ces réponses, sans être complètement inefficaces, montrent leurs limites. Notre déclic pour tenter de bouger les lignes a été l’agression violente d’un jeune « sans histoires », au pied de notre structure en 2016. Tout a débuté par une réunion d’urgence avec le directeur d’une association familiale et sociale et un militant associatif – tous deux évoluent sur le territoire de résidence des jeunes impliqués. Ensemble, nous nous sommes demandés comment mettre durablement fin à ces violences. En premier lieu, nous avons travaillé à décrire et expliquer la situation en répondant aux questions suivantes : qui sont les jeunes véritablement impliqués dans les rixes ? De quels quartiers précisément viennent-ils ? Qui sont les meneurs ? Pourquoi se battent-ils ? Pour entamer le dialogue, l’EPJ Nathalie Sarraute a d’abord mené une enquête de terrain dans les XVIIIe et XIXe arrondissements. Munis de caméras, Youssouf (XIXe) et Justhyss (XVIIIe) – deux jeunes charismatiques – ont réalisé des interviews de protagonistes, entre 13 et 17 ans, potentiellement impliqués dans les rixes. Floutés pour préserver leur anonymat, ils y évoquent leurs motivations. Le sentiment d’appartenance. L’impossibilité de dire non. Bien souvent par loyauté, honneur ou réputation. L’analyse de ces rushs nous a permis d’organiser des réunions constructives, quartier par quartier, avec les différents groupes impliqués. Premier élément de réponse : les rixes prennent pour prétexte de supposées identités territoriales et cette opposition serait à l’origine d’une escalade très rapide, fonctionnant par défis, vengeances et surenchères violentes. Nous avons alors compris que nous n’étions pas face à un seul conflit, mais à plusieurs, mobilisant de multiples acteurs et sous groupes. Au-delà de la compréhension de ce qui motive les violences, le recours aux « jeunes-ressources » (jeunes en contact avec de potentielles connaissances impliquées dans les rixes) a permis aux groupes dits ennemis de se rencontrer et de créer un espace de dialogue mobilisant tous les  jeunes concernés. Un relai crucial pour notre structure.

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Cet article, dans son intégralité, est publié dans notre livre Les Réparateurs, coordonné par Florian Dacheux, en librairie et sur toutes les plateformes en ligne.