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Mai / 06

Politique de la Ville : le franc parler de Naima M’Faddel

By / Marc Cheb Sun /

Politique de la Ville : le franc parler de Naima M’Faddel

Conseillère en politique de la Ville à la région Ile-de-France, Naima M’Faddel est depuis plusieurs années au coeur des problématiques liées aux quartiers dits prioritaires.

De Mantes-la-Jolie, où elle a passé dix ans en tant que déléguée du préfet des Yvelines, à Dreux sa ville d’enfance où elle est actuellement maire adjointe en charge de l’action sociale, l’essayiste en connaît un rayon sur ces quartiers dont elle souligne et regrette l’enclavement. Entretien.

Depuis le début du confinement, les quartiers populaires ont été montrés du doigt à tort pour ne pas respecter les règles sanitaires. Comment expliquez-vous ces a priori qui perdurent ?

Il faut être honnête. Les quartiers sont souvent secoués par les violences urbaines, qui sont le fait des mêmes jeunes, du même profil. Car il faut aussi sortir de cette lecture que tous les jeunes en veulent à la police. On a toujours à faire à une minorité agissante. Alors l’opinion publique et des animateurs à la radio ont dit tout de suite que les quartiers ne respectaient pas le confinement, du fait de l’islam, etc. Finalement, ils ne sont pas plus mal conduits qu’ailleurs. Encore une fois, cela prouve que le regard sur les quartiers n’a pas été déconstruit. Ce sont des décennies de violences urbaines qui font qu’à un moment une image reste gravée. Encore une fois, je parle régulièrement avec des habitants et des associations, ils n’en peuvent plus de cette violence. Les premiers à souffrir de cette situation de délinquance, de voitures incendiées, ce sont eux. La grande majorité aspire comme tous les Français à vivre dans la quiétude. On a tendance à être dans des certitudes face à ces quartiers. C’est vrai, le confinement a eu du mal à être accepté. On a vu aussi certaines villes mettre des brigades de grands frères. Pourquoi les appeler ainsi ? Cela rajoute de la stigmatisation. Les politiques se servent aussi d’outils stigmatisants : même ceux qui veulent bien faire stigmatisent les quartiers.

 

« La politique de la Ville a séparé les pauvres »

 

L’opinion en oublierait presque que ces quartiers, malgré une grande précarité, abritent bon nombre de travailleurs qui font actuellement tourner le pays… 

Des personnes m’ont appelée pour me confier qu’elles étaient étonnées de voir autant de travailleurs. Dans les quartiers, il y a ¼ de pauvres, le ¾ restant est hors politique de la ville. L’histoire des gilets jaunes illustre une nouvelle lutte des classes. Ils n’ont pas été compris car on les a radicalisés. Il n’y a pas pire que la désespérance. Ce mouvement s’est radicalisé car il a été infiltré, mais par désespérance. Or, ce qu’ils pointaient du doigt, c’était juste. Ce sont des personnes oubliées, parfois dans des territoires ruraux aussi pauvres que certains quartiers. Des personnes qui ont besoin de cette main tendue. C’est pourquoi il faut avoir le souci d’inclusion sur l’ensemble d’une ville et tendre la main à ceux qui en ont besoin en termes d’action sociale sur l’égalité des droits, en termes de soutien et d’accompagnement, en termes de formation. La politique de la Ville a séparé les pauvres. Et en faisant cela, on crée du ressentiment.

 

N’est-ce pas également la faute aux médias qui entretiennent les amalgames ? 

Il faut être juste. Les violences urbaines n’ont pas attendu le confinement. Ces jeunes qui n’obtempèrent pas face à la police et qui font leur business, c’est toujours la même histoire. Ce n’est pas en période de confinement que cela va s’arrêter. Pour Villeneuve-la-Garenne, il faut être honnête. Certains se plaisent à créer des fausses rumeurs car ils y trouvent un intérêt. Or, la jambe n’a pas été arrachée. Le problème c’est le focus : en dehors de ça, je connais des jeunes qui obtempèrent lors des contrôles et qui n’ont aucun problème.

 

La question se pose malgré tout sur l’ouverture de la portière du véhicule des policiers…

Humiliations, contrôles au faciès, racisme ordinaire : peut-on dire que la colère des quartiers populaires est légitime ? 

On peut le penser oui. Mais il faut être honnête. J’ai travaillé dix ans à Mantes-la-Jolie en tant que déléguée du préfet des Yvelines. J’ai fait un travail avec la police et le commissaire qui a été formidable. J’ai été touchée par leur témoignage. Le fait qu’ils avaient du mal à entrer dans la cité, qu’ils se faisaient caillasser. Parfois, les pompiers, qui intervenaient pour des accidents et sauver des gens, se faisaient caillasser. Il y a des policiers racistes, bien sûr. Mais ce n’est pas la majorité. On doit les laisser faire leur travail. On a besoin de l’autorité de la police. Ils peuvent venir plusieurs fois. Mais comme ce n’est pas les mêmes policiers à chaque fois, il faudrait qu’une personne qui a déjà fait contrôlée reçoive un récépissé lui permettant de ne pas être contrôlée une seconde fois.

 

Oui, ce récépissé, c’est ce que les associations demandent depuis plusieurs années.

Parfois, des contrôles sont dictés par rapport à un objectif, une enquête sur un trafic de drogue ou autre. Il faut peut-être généraliser le port de la caméra pour la protection du policier, comme pour la personne en face qui pourrait filmer si le policier lui manque de respect. Mais à un moment, le policier sera obligé de faire preuve de force si la personne ne veut pas obtempérer. Si quelqu’un ne veut pas obéir, il y a toujours un risque de bousculade. Alors oui certains des policiers face à la violence vont perdre la maîtrise d’eux dans le cadre d’un contrôle, oui certains peuvent avoir des propos racistes. Ce qui est inadmissible. Mais ces policiers qui ne respectent pas leur uniforme sont une minorité. La majorité a le souci d’être au service de ses concitoyens.

 

Ces derniers mois, des tensions rejaillissent dans le quartier de la Noé à Chanteloup-les-Vignes, que vous avez connu lors de votre mission au côté du préfet des Yvelines. La Compagnie des Contraires a notamment vu son cirque partir en fumée. Ces mêmes circassiens ont décidé, en ces jours confinés, de se produire en spectacle sous les fenêtres des habitants, comme pour dire non à la morosité ambiante. Quelle en est votre analyse ? 

Ce cirque réalise un travail formidable d’accès à la culture. Quand j’étais déléguée du préfet, j’ai pu leur rendre visite, rencontrer la responsable et l’ensemble de l’équipe. Ce cirque sauvera forcément le destin de plein de gamins. Ceux qui disent ça ne sert à rien sont une minorité gênée par la présence de ce cirque car il donne la vision que tout est de l’ordre du possible. Leur avenir n’est pas de rester au pied de leur immeuble. Pour moi, ce cirque représente l’ouverture à la culture avec des gens de différentes origines et des valeurs communes. Je suis très heureuse que la région ile de France ait soutenu le cirque pour sa reconstruction. C’est formidable cette idée de spectacle au pied d’immeubles.

 

« On a enclavé, enfermé et créé l’entre-soi »

 

 

Dans votre dernière tribune co-écrite avec Caroline Bray sur le site de l’Institut Montaigne, vous estimez que la politique de zonage, le fait d’être finalement confiné toute l’année dans son quartier, est un effet pervers de la politique de la Ville. Comment en sortir ? 

Cela fait 40 ans que la politique de la Ville existe. Il ne faut plus considérer ces quartiers comme des enclaves à part mais faire France ensemble. Le zonage, c’est terrible cette chose que l’on a inventée. Bien sûr, cela part toujours d’un bon sentiment. Mais finalement on a enclavé, enfermé et créé l’entre-soi. On n’a pas permis aux jeunes de s’ouvrir à tous les codes socioculturels français. On est arrivé aujourd’hui au bout de cette politique. C’est un gâchis, un échec. Ces effets pervers, on les voit à l’œil nu. Au contraire, les problématiques se sont intensifiées et on n’en voit pas le bout. Il faut sortir de cette politique de zonage en allant vers une politique sociale dans un souci d’égalité de traitement des citoyens sur l’ensemble de la ville. Que l’on aille vers une démarche d’inclusion afin de ne plus avoir ces poches de pauvreté. Nos écoles de quartier en sont devenues le prolongement. On peut parfois faire sa maternelle jusqu’au lycée sans sortir du quartier. C’est quand même hallucinant. Dans notre ouvrage écrit avec Olivier Roy *, je dis carrément qu’il faut supprimer ces écoles et en reconstruire en centre-ville si besoin, pour mélanger les gamins, pour une vraie mixité. On pourrait ensuite transformer ces écoles dans les quartiers en résidences pour personnes âgées, jeunes travailleurs ou étudiants, aussi en résidences d’artistes, restaurants. On a besoin d’un écosystème qui crée cette mixité sociale et culturelle.

 

De nombreux élans de solidarité entre habitants mais aussi envers le personnel médical ou les éboueurs ont lieu. Quelles leçons peut-on en tirer pour la suite ? 

Que du positif, j’en suis persuadée. Je suis d’un naturel optimiste. Je crois en notre pays. Je crois que la France est un grand pays qui a la capacité de réconcilier ses enfants. Ces actions solidaires sont formidables. Les distributions alimentaires ont dépassé les quartiers. Il s’agit d’une solidarité pour sa ville. Des jeunes sont allés aider des personnes âgées, ont organisé des maraudes. En faisant cela, ils se désenclavent. Ces associations dans les quartiers n’aspirent qu’à se désenclaver mais on leur donne des subventions seulement si elles interviennent dans leur quartier.

 

« La France d’après, c’est l’occasion de la France d’avant »

 

On a l’impression que sans le monde associatif, le pays n’y arriverait pas ? Les observateurs craignent un vent de révolte après le confinement chez la France dite d’en bas, notamment vis-à-vis du peu de considération pour les professions en première ligne.

Oui, ces métiers mal payés donc mal considérés, font aujourd’hui tourner le pays, les caissières, les éboueurs, les livreurs, etc. La France d’après doit revaloriser les salaires, afin de redonner une dignité dans le travail à ces personnes. Il faut voir dans quelles conditions ils travaillent en plus d’être mal payés. Il faut qu’ils obtiennent le fruit de leur labeur. En même temps, on doit aussi penser l’action sociale de manière que ceux qui travaillent ressentent la différence par rapport à ceux qui ne travaillent pas en termes de revenus. Il ne peut pas y avoir seulement 200 euros de différence, ce n’est pas possible. Il faut valoriser le travail. Je me souviens, enfant, des ouvriers qui portaient fièrement leur bleu de travail. Le week-end, ils organisaient des tournois de pétanque, des kermesses. Nous étions à la fin des années 1970 et ils savaient qu’ils allaient connaître un parcours résidentiel. Ils avaient de la dignité dans leur travail. Aujourd’hui, l’ouvrier n’en a plus. C’est cela qu’il faut interroger. Avant, on pouvait faire une carrière, se former sur le tas. Il faut redonner une dignité à tous ces métiers manuels. Prenez le métier de souffleur de verre, c’est magnifique. Il faut ré-industrialiser notre pays. On voit bien que l’on s’est trompé. Avant, il y avait des merceries partout. La France d’après, c’est l’occasion de la France d’avant.

 

Nous sommes en plein mois du ramadan. Quels retours avez-vous quant à sa pratique, dans cette période particulière, au quotidien ?

C’est que les gens vont continuer le confinement et le passer chez eux. Ce qui se passe est remarquable. Mohammed Moussaoui, le président du Conseil Français du Culte Musulman et de l’Union des Mosquées de France, a appelé toutes les mosquées a fermer. Je vous assure que dès le lendemain, toutes les mosquées étaient fermées. La toilette mortuaire, qui est quelque chose d’important dans l’islam, n’a pas pu se faire pour des raisons sanitaires. Cela a été respecté. Tout comme le rapatriement des corps qui n’a pas pu se faire. Les prières du soir n’auront pas lieu à la mosquée. D’habitude, on vous dit venez prier. Aujourd’hui, on vous dit priez chez vous. Je tiens à saluer les comportements responsables et citoyens. J’ai toujours dit qu’un islam en phase avec la République et notre citoyenneté est possible en France. 

 

Alors que la crise sanitaire accroît les inégalités sociales, il y a énormément de défiance envers la classe politique. Que répondez-vous ?

Je pense que la majorité a envie de bien faire. Mais ce qui est agaçant, c’est d’entendre tout ce qui est dit sur les quartiers populaires sans un soucis de justesse. Quand on aborde les quartiers populaires par le prisme des violences urbaines, c’est injuste. Ce qui est agaçant, c’est que l’on se retrouve toujours coincé dans une posture idéologique. Il faut faire table rase des clivages politiques et idéologiques afin de poser le diagnostic le plus juste possible. Pour avoir le souci d’une réponse adaptée, honnête, républicaine et citoyenne. Mais on se heurte toujours au camp contre camp. Il ne s’agit pas de défendre à tout prix ou d’accabler à tout prix. Mais de bien aborder le sujet dans un souci d’inclusion. On doit créer des solidarités. On doit avoir la volonté de faire bien. Nous sommes la 6e puissance mondiale. Personne ne doit être laissé de côté. Je travaille avec Valérie Pécresse sur les quartiers politique de la Ville sur l’ensemble de l’Ile-de-France, en lien avec les associations. Je me revendique du gaullisme social. Avant de rejoindre Valérie Pécresse à la Région Ile-de-France, j’ai été déléguée du préfet des Yvelines en charge de Mantes-la-jolie et ensuite de Chanteloup-les-vignes. J’ai toujours été en lien avec les quartiers populaires et les questions sociales. Vous savez, l’Ile-de-France est la première région d’Europe mais c’est aussi la première qui a le plus de quartiers en politique de la Ville. Une région riche mais avec beaucoup de quartiers pauvres. Si je devais envoyer un message à notre gouvernement, c’est qu’il faut arrêter avec cette politique de zonage. Etre dans une démarche d’intégration des quartiers sur l’ensemble de la ville.

 

Recueilli par Florian Dacheux

 

Et tout ça devrait faire d’excellents Français, Naïma M’Faddel, Olivier Roy, Seuil.

Marc Cheb Sun