<span class=Les talents du cinéma africain réunis à Paris">

Sep / 28

Les talents du cinéma africain réunis à Paris

By / Florian Dacheux /

A l’heure où les conditions de création et de diffusion du cinéma sur le continent africain sont loin d’être idéales après des décennies de cinéma colonial qui a figé un continent entier dans des stéréotypes, un écosystème tenace tente d’ouvrir la voie à des artistes ancrés dans un dialogue interculturel permanent. Direction les Champs-Elysées à Paris où la 4e édition du Festival L’Afrique fait son cinéma aura lieu du 30 septembre au 8 octobre. Porté par African Filmakers Network Association, cet événement international œuvre en faveur de la valorisation et de la promotion de la culture africaine au travers de son cinéma. Entretien avec son fondateur Blaise-Pascal Tanguy.

Les talents du cinéma africain réunis à Paris

A quand remonte votre passion pour le cinéma ?
Tout petit, au Cameroun, je regardais des films, notamment beaucoup de films indiens et asiatiques. J’avais 7-8 ans et j’avais ce rêve dans la tête que le cinéma permettait de promouvoir des idées, de faire connaître des choses, de donner une image différente de ce que pensent les masses, de mettre en valeur des parcours atypiques. Après mon baccalauréat obtenu à Bafoussam, j’ai effectué une maîtrise en mathématiques à l’Université de Yaoundé, ce qui m’a permis d’enseigner pendant six ans. En parallèle, j’ai commencé par créer ma propre entreprise dans la publicité. J’avais déjà quelque part cette fibre entrepreneuriale. Cela m’a donné envie de venir en Europe pour me perfectionner. J’ai réalisé cinq années d’études à Sup de Pub à Paris. Mais ma tête pensait déjà au cinéma. Il fallait vraiment que je revienne à mon premier amour de jeunesse. C’est pourquoi je suis allé me former à Montréal en 2006 au sein d’une école de cinéma.

 

Parlez-nous de vos premières productions…
Avec ma boîte de production 2PG Pictures, j’ai commencé par produire une dizaine de documentaires au Cameroun, dont une série sur les métiers de la rue. Il s’agissait de montrer que, même dans la rue, on peut réussir. Réfection de chaussures, pelage d’oranges, casseurs de pierre, revendeurs de sable, etc. Il s’agissait de montrer que ces jeunes vivent bien de leurs petits métiers. Il s’agissait de proposer un autre regard. Mais je ne pouvais pas véritablement en vivre. J’ai eu ensuite des opportunités professionnelles dans le milieu du social et des fondations qui m’a permis de me rendre dans une trentaine de pays du continent. Mes projets dans le cinéma étaient alors en gestation. Toutes ces expériences m’ont énormément apporté. J’ai pu assister à de nombreux festivals à travers le monde, faire du réseau. Cela m’a permis de me rendre compte que le cinéma africain n’était pas ou peu représenté.

 

D’où la création de votre association, n’est-ce pas ?
Tout à fait. Nous avons lancé African Filmakers Network Association (Afnetwork) dès 2014, puis officiellement en 2017. L’idée de départ étant d’œuvrer en faveur de la valorisation et la promotion de la culture africaine au travers de son cinéma. Nous avons une antenne à Yaoundé, une en France, ainsi qu’une troisième au Canada. Nous organisons de nombreuses masterclass et cherchons à mobiliser l’ensemble des cinéastes de la diaspora au niveau international. L’autre volet, primordial, c’est le soutien à la professionnalisation et la formation de jeunes cinéastes africains, que ce soit sur le continent ou en Ile-de-France. On développe des sessions de formation en montage, en acting, en réalisation, en écriture de scénario. Le milieu du cinéma regorge de compétences variées. On cible des passionnés tout comme des jeunes en décrochage scolaire. On souhaiterait intervenir davantage sur Paris et en Seine-Saint-Denis, en lien avec des mairies, des centres sociaux et des établissements scolaires.

Blaise-Pascal Tanguy dans son bureau parisien porte de Bagnolet. (© Florian Dacheux)

« Faire bouger les lignes, en donnant une autre image de l’Afrique, qui inspire et fasse rêver »

L’association est à l’origine de la création du festival l’Afrique fait son cinéma. Cette année, après les difficultés liées à la crise sanitaire, il s’agit de la 4e édition. Racontez-nous comment cet événement se développe…
Nous avons démarré avec le pilote d’une série intitulée Kamerage. Puis, après des négociations avec la mairie de Paris VIIIe, nous avons pu avoir accès à une salle pour organiser une journée de projection. Nous étions en 2019 et nous avons démarré avec 4 films. La 2e édition a eu lieu en ligne, avec plus de 16 000 personnes connectées sur quatre jours. Puis, l’édition 2021 a eu lieu pendant huit jours. Année après année, on progresse. Nos objectifs sont multiples : promouvoir le professionnalisme dans le métier du cinéma parmi les Africains, favoriser l’implication des annonceurs et mécènes dans le cadre de l’AFSC, et encourager la mise en réseau des professionnels africains et afro-descendants de tous bords ayant un lien avec la profession de cinéaste. L’objectif est de promouvoir le cinéma et le patrimoine culturel africain au travers d’une sélection des meilleurs films. Le jury, international, est composé de 20 professionnels du cinéma, mais aussi de personnalités du monde des arts. Le but est de faire bouger les lignes, en donnant une autre image de l’Afrique, une image positive, qui inspire et fasse rêver. Notre but est de mettre en lumière la culture africaine dans son ensemble.

 

Quels prix seront remis ?
La sélection officielle comporte 27 prix, récompensant les meilleurs films en compétition, les plus belles performances ou encore une personnalité pour l’ensemble de son œuvre. Il y aura 118 films en compétition, sur 1085 candidatures reçues. Cela prouve qu’il y a un vrai écosystème. Cette année, l’acteur haïtien Jimmy Jean-Louis est notre parrain. Récompensés déjà dans plusieurs festivals internationaux, La femme du fossoyeur de Khadar Ayderus Ahmed et Les trois lascars de Boubakar Diallo en font notamment partie. La nouveauté, cette année, c’est le Grand Prix BFMTV Ile-de-France sur la diversité et l’inclusion, avec une sélection de courts et longs métrages franciliens. Il y a également le Prix Solid Actions qui récompense un film dont le sujet défend une cause, telle que les violences faites aux femmes, la question du genre, le respect de l’environnement, l’égalité des sexes, la protection des plus faibles et vulnérables, la scolarisation des orphelins, la protection des veuves, etc. Le but étant de soulever des sujets à caractère socio-humanitaire abordés dans un film. En parallèle, il y aura des conférences, des tables rondes et des masterclass telles que les fondamentaux de l’écriture de la série TV de l’idée à l’écran. Nous lançons aussi l’opération “Cinéma pour tous” afin que certains films sélectionnés et en compétition soient diffusés en simultanée dans plusieurs villes d’Ile de France.

 

Quelles sont les récentes productions qui vous ont particulièrement touchées ?
On pourrait citer Eki, une série télévisée gabonaise en dix épisodes de cinquante-deux minutes, créée par Nelly Belval, produite par Ossoo et réalisée par Nadine Otsobogo, Boris Oué et Alex Ogou, co-produite par Canal+ International. Il s’agit d’une série thriller avec pour toile de fond le quotidien d’un tribunal où sont traités différents cas de divorce. C’est vraiment très bien fait. Le film documentaire Guadeloupe terre de rhum et des hommes de Blaise Mendjiwa m’a également beaucoup plu. Il a été présenté en avant-première au Memorial Acte. Il y a aussi Little Sam Big Sam du réalisateur camerounais Billy Bob Ndive Lifongo, un film qui traite des lacunes du système médical d’un pays montagneux en proie à l’instabilité.

« Faire naître des écoles de cinéma sur le continent africain »

Le FESPACO de Ouagadougou (FESPACO) est un pionnier en la matière. On pense notamment à Sotigui Kouyaté, Fatoumata Diawara, etc. Pourtant, le développement d’une véritable industrie cinématographique africaine tarde à émerger. Quels sont les freins selon vous ?
Le soutien financier. L’argent manque, tout comme des formations. Alors, oui, beaucoup se forment via internet. Mais ce n’est pas suffisant. Se former au scénario par exemple. Car il ne suffit pas d’avoir une belle histoire, il faut savoir bien la raconter. Idem pour le jeu d’acteur. Tout cela se travaille afin qu’on ait à l’écran le même rendu de ce qui se fait de mieux au niveau international. Il y a encore beaucoup trop de gens qui se lancent dans le cinéma sans bases, sans véritable formation. Il existe des facultés des arts mais il s’agit de théorie, sans pratique.

 

D’où votre souhait d’agir sur le volet de la formation ?
Oui, il faut qu’on puisse faire naître des écoles de cinéma sur le continent africain, avec pourquoi pas pour certaines des partenariats avec des écoles de cinéma situées sur d’autres continents. On développe d’ores et déjà de nombreuses master class. Nous souhaitons également développer des bourses d’études. Il y a beaucoup à faire.

 

L’apport des afro-descendants à travers le monde n’est-il pas la clé ? 
Oui, complètement, c’est essentiel. Pour se fédérer, encadrer, repérer des talents. A ce propos, notre festival s’élargit. Il n’y a pas uniquement des films originaires du continent africain. Des productions viennent également des Antilles, d’Haïti, d’Europe, du Canada, du Brésil. Chaque année, nous avons un pays invité d’honneur pour mettre en avant sa culture, son cinéma, sa gastronomie, ses musiques, ses danses, etc. Le pays en question sera dévoilé quelques heures avant la cérémonie d’ouverture. On compte de plus en plus d’ambassadeurs, tels qu’Aissa Maïga, Eriq Ebouaney, Enyinna Nwigwe, Lucie Memba Bos, Aminat Hariti, Kader Gadji, Mariama Colley, Michael Thamsy, Issaka Sawadogo, Brigitte Tchanegue, Yasmine Ammari, Yodit Getachew, Nancy Adjani Ngelekwa.

 

Comment envisagez-vous la suite ?
On va continuer à aller chercher de nouveaux soutiens financiers et des partenaires pour consolider le festival dans le temps. En mai dernier, nous nous sommes rendus au Pavillon Afriques à l’occasion du Marché du Film du Festival de Cannes. Il faut persévérer. Nous allons poursuivre les Afterworks du cinéma africain chaque troisième jeudi du mois, en collaboration avec la Mairie de Paris. En parallèle, j’espère qu’on va pouvoir également consolider des formations concrètes pour de jeunes passionnés, notamment en Ile-de-France. Côté productions, nous sommes toujours sur la série Kamerage qui traite de la corruption, un sujet tabou pas simple à faire financer. On aimerait également traiter de l’excision, des faux médicaments vendus dans la rue, etc. On mène aussi un projet de long métrage dont le scénario est inspiré de la chanson Caroline de MC Solaar. Sans oublier nos mini séries en cours de production pour le web.

 

Recueilli par Florian Dacheux

INFOS PRATIQUES

Sélection officielle 2022 – L’AFRIQUE FAIT SON CINEMA (afsc.fr)

Pour réserver : L’AFRIQUE FAIT SON CINEMA – Festival International Du Film Africain Billets, Le ven 30 sept. 2022 à 14:00 | Eventbrite

 

Cinéma Le Lincoln 14 Rue Lincoln, 75008 Paris
Masterclass à La Maison de l’Afrique 4, rue Galilée 75016 Paris

La rédaction de D’Ailleurs & D’Ici adresse tous ses encouragements à l’un de ses membres, Albérick Tode, qui présente deux films en compétition : Causalité et Le Successeur.

 

Florian Dacheux