Bariza Khiari : « Le patrimoine, un outil pour refonder la paix »

Déc / 03

Bariza Khiari : « Le patrimoine, un outil pour refonder la paix »

By / Rejane Ereau /

Présidente de l’Alliance internationale pour la réhabilitation du patrimoine (ALIPH), l’ancienne sénatrice Bariza Khiari ne voit pas la restauration des sites culturels et religieux endommagés par les conflits seulement comme un devoir esthétique ou historique, mais aussi comme un outil concret de refondation de la paix. Entretien.

Bariza Khiari : « Le patrimoine, un outil pour refonder la paix »

Comment l’idée d’un fonds international d’aide à la reconstruction des sites culturels détruits par les conflits est-elle née ?

Lorsque la ville irakienne de Mossoul a été prise par Daech en 2014, son patrimoine a été victime d’une attaque délibérée, visant à l’effacement de l’histoire et de la culture. Des objets d’art d’une grande valeur ont été pillés et détruits. En mai 2015, la cité antique de Palmyre, née il y a plus de 2000 ans dans le désert syrien et inscrite au Patrimoine mondial de l’humanité, a été dévastée. Quatorze ans plus tôt en Afghanistan, en mars 2001, les bouddhas de Bâmiyân avaient été entièrement détruits par les Talibans, sous l’œil sidéré de la communauté internationale. J’étais sénatrice et membre de la Commission des affaires étrangères et de la défense du Sénat. Avec l’une de mes collègues, de la Commission culture, on s’est dit que l’on ne pouvait pas laisser faire parce que la France a un rôle singulier dans la préservation de la culture. 

Nous avons écrit une tribune dans la presse, demandant un renforcement des liens entre les États pour combattre le commerce des objets d’art utilisé par Daesh pour financer ses actions, l’identification de lieux où sauvegarder ces artefacts en temps de crise, ainsi que la constitution d’un fonds pour réhabiliter les sites culturels endommagés. Le Président de la République de l’époque, François Hollande, s’est saisi du dossier et a demandé à Jean-Luc Martinez, qui dirigeait le Louvre, un rapport. Parmi ses Cinquante propositions pour protéger le patrimoine de l’humanité, figurait la création d’un fonds international pour la sauvegarde du patrimoine en situation de conflit armé. Cet engagement pour ALIPH a été depuis fortement soutenu par le Président Macron.

 

Comment ce fonds international est-il devenu une réalité ?

Il a été créé en 2017, à l’issue de la conférence qui s’est tenue à Abu Dhabi en décembre 2016, sous la présidence de la France et des Émirats arabes unis. À la volonté de ces deux pays de créer une structure de sauvegarde du patrimoine de l’humanité, se sont joints l’Arabie Saoudite, le Koweït, le Maroc, la Chine, le Luxembourg, Chypre, ainsi que des grandes fondations privées. Depuis peu, l’Ouzbékistan nous a également rejoints. ALIPH, dont le directeur exécutif depuis 2018 est le diplomate Valéry Freland, est hébergée par la Suisse.

« C’est par le dépassement de notre propre culture que nous pouvons accueillir l’Autre. »
© Antoine Tardy / ALIPH
© Antoine Tardy / ALIPH

Quel est le fonctionnement de l’Alliance ? 

Chaque membre du board, qu’il s’agisse d’un État ou d’un partenaire privé, apporte des fonds à ALIPH, qui permettent de financer ses actions. Aux apports initiaux, est venue s’ajouter en 2022 une deuxième capitalisation. Une troisième aura lieu en 2026, à l’occasion du dixième anniversaire de la Conférence d’Abu Dhabi. 

Pour soutenir des rénovations, nous utilisons deux approches. D’une part, nous lançons des appels à projets, puis nous sélectionnons ceux qui ont un véritable cachet patrimonial et qui représentent quelque chose pour les communautés locales.  Nous ne sommes pas seulement un instrument financier, nous avons toute une équipe d’ingénierie culturelle qui améliore et suit les projets de bout en bout avec les opérateurs. D’autre part, nous recevons des demandes de mesures d’urgence que nous décidons de soutenir en fonction de l’urgence et de la valeur patrimoniale. 

Notre principal atout, c’est l’agilité. Nous n’avons pas besoin d’aller chercher des financements pour agir : nous les avons déjà. Nous sommes une petite structure d’une vingtaine de personnes, nous fonctionnons en mode « start up », nos circuits de décisions sont extrêmement courts. Lorsque nous envoyons un dossier aux membres du Conseil de Fondation, ils ont 48 heures voire trois jours dans certains cas pour donner leur avis. Sans retour de leur part, leur accord est réputé acquis – et ils répondent ! Enfin, nous avons développé un réseau important de partenaires et d’opérateurs locaux, qui nous permet d’être très vite sur le terrain. Tous les jours, nous signons des conventions ; tous les jours, nous faisons avancer des rénovations. 

 

Quel bilan tirez-vous de ces huit premières années d’existence ? 

C’est une success story. À ce jour, ALIPH est intervenue sur 550 projets, dans 54 pays. Nous sommes le principal fonds mondial exclusivement dédié à la protection ou à la réhabilitation du patrimoine, que ce soit en zone de conflit, de post-conflit ou en crise. Car si l’Alliance a été créée au départ pour intervenir dans les zones touchées par des conflits, nous avons ensuite décidé d’ouvrir son action non seulement aux territoires menacés ou endommagés par la guerre, mais aussi à ceux concernés par le changement climatique ou les catastrophes naturelles. 

 

En octobre 2025, vous étiez à Mossoul, en Irak, pour l’inauguration de deux églises et d’une mosquée… 

À la création d’ALIPH, l’Irak a été notre priorité. Nous avons soutenu une cinquantaine de projets à travers le pays, dont l’un des premiers a été la rénovation du monastère Mar Benham dans le nord de l’Irak. Ce monument du quatrième siècle, qui possédait l’une des plus importantes bibliothèques syriaques au monde, a été détruit par Daech en 2015. C’était un lieu hautement symbolique où yézidis, musulmans et chrétiens venaient prier. Ensuite, nous avons beaucoup investi à Mossoul, complètement mise à terre par la guerre. Outre son musée, dont la rénovation devrait être terminée en 2026, nous avons soutenu la réhabilitation de multiples sites, dont la mosquée de Al-Raabiya, gravement endommagée pendant la bataille de libération de la ville, l’église Mar Toma des Syriaques orthodoxes et l’église Al-Tahira des Chaldéens, qui servait de pèlerinage à la fois aux chrétiens et aux musulmans. Cette dimension oecuménique nous importe beaucoup. Lorsque j’étais au Sénat, j’ai créé la première structure d’amitié avec les chrétiens d’Orient. La question de la diversité me tient à cœur. Je ne peux pas me dire favorable à la diversité ici si je ne la soutiens pas de la même manière en Irak ou ailleurs ! C’est un devoir pour moi que les chrétiens et les minorités d’Orient puissent rester là où ils sont nés et ont vécu, avant même que l’islam s’y installe. La reconstruction d’églises sur ces territoires est aussi importante pour les chrétiens que pour les musulmans. En Irak, en Syrie, en Andalousie, la culture musulmane n’a jamais été aussi majestueuse et brillante qu’au contact d’autres courants. À ces époques, il y avait un peu partout dans le monde musulman des Maisons de la sagesse, Dâr al-Hikma, qui accueillaient des intellectuels et philosophes du monde entier. C’est cet esprit dont nous souhaitons recréer les conditions. 

 

Ces édifices ne valent pas uniquement pour leur caractère religieux ou historique. On l’a vécu en France avec l’incendie de Notre-Dame-de-Paris : que l’on soit croyant ou non, leur disparition touche notre humanité en profondeur…

Cela touche à nos identités propres. Je l’ai réalisé personnellement en 2012, lorsque le mouvement islamiste Ansar Dine a rasé les mausolées de trois saints soufis au Mali, près de Tombouctou. Je me suis dit : “Ils s’en prennent à leur propre culture ! Que cherchent-ils ?” J’ai réalisé qu’ils voulaient faire table rase de tout pour imposer leur vision mortifère.

À ALIPH, lorsqu’après le visa du conseil scientifique, le Conseil de Fondation donne son accord pour le financement d’une restauration, ce ne sont pas les vieilles pierres que je vois, mais ce qu’il y a autour. Je considère que c’est un outil de paix. Prenons l’Irak : les patrimoines que nous rénovons ont été un peu nabatéens, un peu sumériens, un peu juifs, un peu chrétiens… et bien plus récemment seulement, musulmans. Aux jeunes Irakiens, cela permet d’expliquer que leur identité vient de loin, qu’elle est multiple et multiséculaire. Le patrimoine est un moyen de dépasser certains préjugés et de poser positivement la question du vivre-ensemble. C’est par le dépassement de notre propre culture que nous pouvons accueillir l’Autre.

« La réhabilitation d’un patrimoine est une manière d’apaiser les âmes et les cœurs, c’est une façon de dire : “Une fraternisation est possible”. »
Marrakesh - 27-28 Juin 2024 © Chihab Rachidi

Qu’est-ce qui vous a particulièrement marqué, durant ces inaugurations en Irak ? 

Toutes les religions y étaient représentées. Les musulmans étaient présents à l’inauguration des églises, aux côtés des diverses branches de la chrétienté. Et les chrétiens étaient présents à l’inauguration de la mosquée. Devant les fidèles, leurs discours se répondaient, c’était très émouvant. Aux inquiétudes exprimées par les chrétiens sur leur place en Irak, les autorités musulmanes ont rappelé que les chrétiens n’étaient pas juste une composante de l’Irak : c’était l’Irak.

Cette mission est cohérente avec qui je suis. Je suis héritière de l’émir Abd el-Kader, je fais partie de la même confrérie soufie que lui. Il a sauvé les chrétiens d’Orient ; quand on lui a demandé pourquoi, il a répondu : “Parce qu’au-delà du droit musulman, il y a le droit de l’humanité.” La réhabilitation d’un patrimoine est une manière d’apaiser les âmes et les cœurs, c’est une façon de dire : “Une fraternisation est possible”. Par son intermédiaire, quelque chose se passe. En Bosnie-Herzégovine, la rénovation du pont historique de Mostar, au début des années 2000, a été placée sous le signe de la réconciliation des deux communautés, bosniaque et croate. En Afghanistan, nous venons de rénover la synagogue d’Hérat ; nous ne l’avons pas fait pour les croyants – le dernier juif a quitté l’Afghanistan l’an dernier -, mais dans un devoir de mémoire envers les peuples. Un jour, cette synagogue réhabilitée servira peut-être de lieu de pèlerinage.

 

Quels projets avez-vous entrepris au nom de la crise climatique ? 

Sur l’île sénégalaise de Gorée, nous soutenons la rénovation du musée de la mer, confronté à des menaces importantes liées au changement climatique. C’est un lieu important, implanté sur une île fortement symbolique de l’histoire de l’esclavage. En réhabilitant ce musée et en modernisant sa muséographie, non seulement nous préservons un héritage, mais nous revitalisons la connexion entre l’humanité et l’océan, et nous veillons à ce que l’histoire et la biodiversité des mers soient transmises aux générations futures.

 

Aujourd’hui, vous intervenez aussi sur des territoires encore en guerre, comme l’Ukraine ou Gaza… 

Nous avons engagé près de huit millions de dollars pour l’Ukraine et signé 225 conventions pour la protection de son patrimoine. Sur place, des opérateurs experts et passionnés ont répertorié, indexé, emballé et mis à l’abri les artefacts les plus précieux, pour ne pas qu’ils soient touchés par la guerre. Nous avons commencé par des pièces de musée, puis on est passé aux bibliothèques et aux archives. À Gaza, où nous étions déjà présents pour des rénovations, nous œuvrons actuellement à la recherche et à la sauvegarde d’artefacts. De jeunes volontaires fouillent les décombres pour retrouver des objets précieux et les mettre à l’abri. De même, en Syrie, nous avions déjà mené des restaurations comme le Musée de Raqqa par exemple, aujourd’hui nous pouvons intervenir à une plus grande échelle, notamment dans la restauration des cités d’Alep et de Palmyre.

 

Durant la Seconde Guerre mondiale, des œuvres du Louvre ont ainsi été mises à l’abri des Nazis et cachées au château de Chambord. Partout, il y a cette sensation que l’art et la culture véhiculent une dimension sacrée… 

Certaines œuvres, comme certains lieux, nous permettent d’en approcher la Présence. Je me souviens d’une visite au Vatican : les premières salles, chargées de marbre et de dorures, ne m’ont pas émue. Mais face au tombeau de Saint-Pierre, dans sa simplicité, j’ai ressenti quelque chose de profond, d’indéniable. En Europe, cette conscience du sacré s’est largement estompée, alors qu’elle pourrait tant nous apporter. Car lorsqu’un espace perd toute forme de sacré, il peut s’égarer.

C’est aussi pour cette raison que le travail de réhabilitation et de transmission du patrimoine mené par ALIPH me tient tant à cœur : redonner vie à des lieux, c’est rouvrir des portes vers cette dimension sensible et essentielle. Retrouver cette conscience, même par petites touches, peut nous aider à mieux nous relier, à nous élever et à imaginer ensemble un avenir plus lumineux.

 

Recueilli par Réjane D’Espirac

 

Photos de Une/Couverture : © Chihab Rachidi / © QAF Lab

En savoir plus : www.aliph-foundation.org