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Jan / 04

La femme noire remise au centre du récit 

By / Florian Dacheux /

Qui aurait dit qu’il fallait se rendre à Mougins pour découvrir une relecture engagée de l’histoire culturelle et artistique de l’Europe ? C’est ici, dans les hauteurs de Cannes, au cœur d’un bâtiment médiéval récemment rénové du centre historique de la commune maralpine, que se tient jusqu’au 6 avril Reminiscence, la première exposition institutionnelle en Europe consacrée à l’artiste française d’origine martiniquaise Elizabeth Colomba, aujourd’hui basée à New York. Une exposition inédite propulsée par le FAMM (Femmes Artistes du Musée de Mougins), nouveau lieu culturel incontournable de la Côte d’Azur.

La femme noire remise au centre du récit 

Première claque dès le 1er étage avec Ourika, une peinture à huile grand format inspirée d’une histoire vraie de la fin des années 1780. Celle d’un enfant sénéglais sauvée de l’esclavage et élevée au sein d’une famille aristocratique française. La scène capture la fracture intime d’une jeune fille élevée dans le privilège mais marquée par la différence, ni pleinement française, ni autre que noire. Chaque détail est soigné. On découvre toute la minutie d’Elizabeth Colomba, formée à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris. Un chef d’œuvre. Au même titre que les 30 autres toiles qu’expose le FAMM au Centre d’Art de Mougins, avec des dessins préparatoires et quelques aquarelles. On se sent tout proche de la pratique de Colomba, avec au bout du pinceau son sens pour alerter nos mémoires. Elle bouscule nos codes et notre imaginaire par ses portraits mondains où les femmes sont noires, élégantes et fières. En plaçant la femme noire au cœur d’une tradition picturale dont elle a longtemps été exclue, Colomba réinvestit les récits. Les références historiques abondent, qu’il s’agisse de revisiter la Bataille de la Martinique, de représenter des chanteurs de gospel attendant de se produire devant la reine Victoria, ou encore de ressusciter Mary Ellen Pleasant, métisse née au XIXe siècle sur la côte Est des États-Unis, entrée de son plein gré comme servante dans une riche demeure de la côte Ouest, avant de devenir une entrepreneuse visionnaire et une abolitionniste engagée.

Le rôle clé de la représentation dans la construction des identités d’une société plurielle.

En réparant l’effacement des femmes noires dans l’histoire de l’art, en leur offrant une place centrale, Colomba décolonise l’art avec beaucoup de maîtrise et de subtilité, rappelant au passage le rôle clé de la représentation dans la construction des identités d’une société plurielle.

On comprend mieux pourquoi les œuvres de Colomba ont été présentées dans de grandes institutions telles que le Metropolitan Museum of Art à New York, le Los Angeles County Museum of Art (LACMA), ou encore le Portland Museum of Art (Maine). Sans oublier sa couverture dans The New Yorker en juin 2022, à l’occasion de la première commémoration du Juneteenth (fête commémorative américaine qui célèbre la fin officielle de l’esclavage aux États-Unis), ainsi que du numéro international de Vogue en décembre 2023.

La retrouver à Mougins est une chance inouïe pour celles et ceux qui ont la possibilité de s’y rendre. Inauguré en juin 2024, le FAMM a ouvert ses portes dans le bâtiment qui abritait auparavant le Musée d’Art Classique de la ville. Fondé par Christian Levett — ancien gestionnaire de fonds d’investissement, philanthrope et collectionneur d’art depuis plus de trente ans —, le FAMM est le premier musée au monde, en dehors des États-Unis, à posséder une collection permanente dédiée exclusivement aux artistes femmes.

 

 

Florian Dacheux


On ne pouvait pas quitter Mougins sans faire une halte au tout aussi étonnant Centre d’Art de la Photographie, inauguré par la ville en 2021. Jusqu’au 18 janvier, il abrite une exposition issue des Rencontres d’Arles (Grand Arles Express) qui fait directement écho à celle du FAMM. Black is Beautiful est en effet la première rétrospective du photographe Kwame Brathwaite (1938-2023) organisée en Europe. 

 

© florian dacheux

Originaire de Brooklyn, il fonde, dans les années 1960, un mouvement dont l’ambition est de rendre compte d’une culture originale qui s’émancipe de la culture dominante. À travers l’AJASS – African Jazz-Art Society & Studios, collectif fondé avec son frère Elombe Brath – il crée un espace de production artistique, musicale et photographique qui redéfinit les canons esthétiques de la beauté noire. Très tôt, il collabore avec plusieurs maisons de disques, avant de devenir le photographe attitré de Stevie Wonder ou encore du groupe The Stylistics.

Florian Dacheux