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Nov / 19

Kamel Saleh, le réalisateur qui porte le hip-hop à l’écran

By / Marc Cheb Sun /

Après s’être fait un nom comme réalisateur des clips Demain c’est loin et Nés  sous la même étoile du groupe IAM, Kamel Saleh réalise à l’aube des années 2000 son premier long-métrage Comme un aimant, avant la réalisation de Alias Akhenaton dédié au parcours du rappeur. Toujours pieds et poings liés à la bouillante Marseille, là où tout a commencé, il prépare le tournage de Rapsodie, première série française sur la naissance du hip-hop hexagonal. Entretien.

Kamel Saleh, le réalisateur qui porte le hip-hop à l’écran

Vous êtes l’auteur d’un film culte pour toute une génération, Comme un aimant. Pouvez-vous revenir sur le contexte de sa création ?
On est en 1989, je discute beaucoup cinéma avec Akhenaton. On a à peu près les mêmes goûts et les mêmes références. À cette période, je fais du théâtre et je réalise des petits films avec mon caméscope fraîchement acheté à crédit dans un magasin ouvert 7 jours sur 7, même le dimanche. C’était encore assez rare de voir une caméra circuler. Akhenaton, lui, fait de la musique avec son groupe. Ensemble, on organise des cinéclubs dans son appartement, dans le quartier de la Plaine, rue des Trois Rois. Ce sont presque des projections débats. J’ai pour ma part depuis très longtemps ce rêve de faire du cinéma, et, d’en faire mon métier, et surtout réaliser un long métrage. On décide d’écrire ensemble un récit sous forme de scénario qui parlerait de cette génération perdue. Tous ces gars avec lesquels on a grandi dans les années 80 et qui ont disparu très jeune à cause entre autres du fléau de la drogue mais aussi de la violence d’une vie trépidante. Une triste hécatombe que l’on a pu constater l’un et l’autre parmi des amis proches sans pour autant avoir vécu dans les mêmes quartiers de Marseille. Marseille, à cette époque, c’est aussi tendu et violent qu’aujourd’hui, mais c’était une autre forme de violence. Marseille, avec ses incartades et ses frasques, c’est un peu le thermomètre du pays. J’ai grandi à Félix Pyat, Cité Bellevue, l’un des premiers quartiers les plus sensibles de France avec Vaulx-en-Velin, et, aujourd’hui c’est encore pire. L’idée du film, c’est de parler de cette jeunesse désemparée, sans codes et sans repères qui brûle la chandelle et la vie par les deux bouts. Je crois que c’est finalement, un film assez personnel, qui parle aussi de nous, de notre vécu. Et de toutes ces interrogations qui sont les nôtres : pourquoi et comment certains sont des laissés pour compte très tôt, depuis l’école, avec un vrai manque de culture et, comment tout ça installe de la colère, de l’agitation et de la frustration. Ici, dans le récit, toute l’amertume et le ressentiment sont tournés contre eux-mêmes. C’est ce qui les conduit à une fin tragique pour la plupart. Le film aurait pu s’appeler mourir à 30 ans. Dans la toute première version du scénario, l’un des personnages, très éprouvé et mal dans sa peau, pète un plomb et, se met à foutre des bombes un peu partout dans la ville. 

Avec le recul, je pense qu’on était un peu trop en avance sur ce genre de sujet et du coup, on s’est même dit qu’aucun producteur ne voudra financer ça. On a donc modifié cette version.

C’est le réalisateur Jean-François Richet (Ma cité va craquer, Mesrine ) qui nous met en contact avec le producteur de Why Not Production, Pascal Caucheteux (Un prophète, Moi, Daniel Blake). Les choses s’enchaînent assez rapidement. Très vite, il est ok pour faire ce film. On tourne un premier court-métrage Santino avec la même équipe de comédiens et de techniciens. Un plan de travail hyper chargé. Deux mois de tournage en plein cagnard, mais quel bonheur d’avoir pu faire ce film à la maison avec tous mes amis d’enfance. Tous ceux que vous voyez dans le film, les personnages, j’ai grandi avec eux. On se connait depuis l’enfance. Pour certains, on a fréquenté les bancs de la même école, comme Houari Djérir, dans le rôle de Houari, Kamel Ferrat qui joue Foued Brahim Aimad, celui de Brabra, et Khalil Mohamed, celui de Kader. Et puis il y a ceux qui viennent d’une autre partie de la ville. Et, le grand frère, Hassen Saleh, qui nous a formés au jeu d’acteur durant les trois mois qui ont précédé le tournage. Et, même si ce film a été très difficile à faire, ça reste pour moi une expérience exceptionnelle. Il est évident qu’on a une vraie attache à ce quartier dont je fais référence, parce que on y a gravé tous nos plus beaux souvenirs, ceux de l’enfance. Et ce film, Comme un aimant, c’est de là qu’il vient, de notre vécu, de ce Marseille bouillonnant et incertain. Je dirais même insouciant pour ne pas dire bohème.

« Akhenaton a su avant tous les autres que le hip-hop avait un potentiel énorme »

Il y a eu également ce documentaire sur IAM, là aussi le film d’une génération…
Alias Akhenaton, c’est un hommage rendu à cette culture urbaine avec en filigrane l’immigration et, les parents napolitains et italo-américains de Philippe Fragione, qui deviendra Akhenaton. Ça parle de la rencontre avec sa famille américaine qui l’a accueilli à New-York à ses 16 ans, et, c’est de là, que tout est parti. Premier choc culturel, première rencontre parmi les précurseurs de ce mouvement et des rappeurs underground de l’époque. Ce type, Akhenaton, a su avant tous les autres que le hip-hop avait un potentiel énorme. Quand on pensait que cette discipline était terminée après les années 80 avec Sidney et son émission HIP-HOP sur TF1, lui très visionnaire nous disait que ce n’était que le début d’une longue histoire et, il avait raison. Preuve en est, le succès mérité du groupe IAM qui continue dans sa lancée et, l’arrivée de nouveaux groupes tout aussi ambitieux. D’ailleurs le rap est aujourd’hui l’une des musiques la plus écoutée. Alias Akhenaton c’est un concentré de tout ça, de notre rencontre, de nos discussions, de nos séjours à New-York. Et pour moi cette envie de narrer des histoires. 

Que s’est-il passé depuis ? Le CNC, les productions…
Longtemps j‘ai cru qu’il fallait écrire de bons scénarios, et même avec le succès du film Comme un aimant, avec près de 400 000 entrées en France lors de sa sortie, quasi un film culte aujourd’hui, ça n’a pas suffi ! Pour ma part, j’ai rencontré pas mal de producteurs avec différents projets, déposé aussi des scénarios au CNC, mais le cinéma français n’est pas à la recherche de talents issus de la diversité. Ni même à la recherche de bons scénarios ou de belles histoires, mais plutôt d’artistes bankable, qui pourraient faciliter le financement de projets, et intégrer les médias pour le buzz et la promotion du projet et, en option seulement, ouvrir et apporter de la diversité. Ou alors ils choisissent des profils sympathiques qu’ils veulent mettre en avant, mais ça reste malgré tout encore assez rare. Quand tu vois des mecs issus du stand-up faire du cinoche, c’est seulement quand ils commencent à bien marcher auprès du public et auprès des médias. Le cinéma français ne prête qu’aux riches. Si tu veux faire du cinéma, avoir de belles idées originales et écrire de bons scénarios ne suffit pas. C’est aussi selon moi, un peu pour ça, qu’en France, on n’a pas de Scorsese, pas de Spike Lee, pas de Al Pacino ou De Niro, pas de Denzel Washington, pas de très grandes et belles séries fictions dignes de ce nom. Plus trop de grands films non plus.

Des films qui se ressemblent, très peu d’originalité, pas de prise de risque, un manque cruel de diversité culturel. Pour résumer, les producteurs français ne prennent aucun risque et ne se mouillent pas. Ce film, Comme un aimant, s’est fait au bon moment, quand Canal Plus avait ouvert dans ce sens. Il y avait encore à cette époque quelques décideurs audacieux. Je dis ça parce que ce sont les chaines de télé qui financent en grande partie le cinéma français. 

«Netflix ou Amazon ont bien saisi les enjeux à venir, en mettant en avant dans les récits des problématiques qui parlent des minorités»

L’autofinancement est-il une démarche possible ?
C’est une alternative intéressante qu’il ne faut pas perdre de vue. Ce n’est pas si facile que ça de réunir des fonds, mais ça commence à faire son chemin. Je vois se profiler une forme de cinéma concurrent ou un marché parallèle dans le bon sens du terme. Il y a encore un peu de retard à l’allumage, mais ça se met en place. En revanche, sur les réseaux sociaux, beaucoup s’organise en indépendant et réalise des films et des séries intéressantes. Le grand circuit du cinéma est très verrouillé. En revanche, les plates-formes comme Netflix ou Amazon ont déjà pris de l’avance car elles ont déjà bien saisi les enjeux à venir. Afin de toucher un large un public à travers le monde, ces plateformes mettent en avant dans les récits des problématiques qui parlent des minorités. Surtout à l’heure où l’on met en avant ce phénomène outre-Atlantique de la culture woke. 

« Le hip-hop est né dans les décombres d’une dure réalité sociale »

Vous vous lancez dans l’aventure avec un projet de série sur l’histoire du rap français. Docu ou fiction ?
C’est une fiction. J’ai aussi écrit la version long-métrage. J’ai hésité entre le long et la série. Mais la série c’est super comme format pour ce type de projet. Une fiction qui va aussi parler d’un Marseille qui n’est plus, d’une époque compliquée qui raconte comment au milieu du chaos le hip-hop a pu émerger. Cette discipline est née dans les décombres d’une dure réalité sociale. Entre fiction, romance et chronique sociale, il y a un véritable désir, et cette volonté de mettre en scène et de raconter une histoire du hip-hop Français. L’idée est de commencer au début. Amorcer cela à la genèse, aux prémices, quand il n’y avait encore rien, et que les choses se sont mises en place. 

Rapsodie, première série française sur la naissance du hip-hop hexagonal.

Racontez-nous le projet…
Rapsodie est une chronique sur l’âge d’or du hip-hop français durant la décennie des années 80 et 90, mais aussi sur l’importance de cette culture urbaine dans le façonnement d’une génération. Au même titre que John Travolta, dans La fièvre du samedi soir, Moses Mendy, le principal protagoniste, un métisse, âgé de 17 ans, rêve lui aussi de sortir de sa condition sociale et d’entrer dans la légende. Dans cette fiction, les personnages que nous suivons ont été influencés par les séries TV et les films comme Rocky, Flash Dance, Beat street 84 ou encore Fame. Tous ces archétypes représentent des références incontournables, avec des profils tout aussi intéressants de ce point de vue, et ont su trouver un écho favorable dans l’hexagone au sein de sa jeunesse. Le décor se situe à la fin des Trente Glorieuses, avec l’explosion des mouvements punks, skinheads, les discours frontistes de Jean-Marie Le Pen, l’arrivée des socialistes au pouvoir, la marche des beurres, les colères sociales, et la démocratisation des radios libres. À travers leur périple, les héros de cette série nous guident au coeur d’un Marseille tout en contraste et bouillonnant, sillonnant la ville à la recherche de toute l’effervescence de ce mouvement, au sein de l’underground et des usines désaffectées, là où les DJ, les graffeurs et les tagueurs font leurs premières armes. 


Recueilli par Marc Cheb Sun
(Crédit Photos : Social Kultur)

  • VOS 3 FILMS :

Affreux sales et méchants d’Etorre Scola  

Il était une fois en Amérique de Sergio Leone

Summer of sam de Spike Lee (je dirais même Do the Right thing et tous films de Spike Lee…)
 

  • VOS 3 MORCEAUX :

Bob Marley, Sun is Shining   

Samuel Barber, Adagio 

Erik Satie, Gnossienne 

 

  • VOS 3 SERIES :

The Night of, scénario de Richard Price, auteur de polar new-yorkais, et Steven Zaillian.  

True détective (saison1), écrit par Nic Pizzolato, auteur de polar américain au départ. 

Succession de Jesse Armstrong

Pour apporter votre contribution au financement de Rapsodie, rendez-vous sur le site de Social Kultur Crowdfunding :

https://www.social-kultur.com/

Marc Cheb Sun