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Juil / 22
Rencontre avec Habibitch qui porte depuis 8 ans une conférence dansée intitulée Décolonisons le Dancefloor. Une conférence jugée « d’utilité publique » par un grand nombre d’observateurs.
Habibitch : une conférence dansée comme outil décolonial
Avec Décolonisons le Dancefloor qu’elle porte depuis 8 ans, Habibitch ne cesse de déconstruire les acquis et les mécanismes de cette société bouffée par un nombre incalculable de discriminations systémiques. Par l’intermédiaire d’une conférence gesticulée où elle n’hésite pas à intégrer quelques pas de danse issus de sa pratique du voguing et du waacking au sein de la scène ballroom, cette performeuse non-binaire s’attaque avec pédagogie et méthodologie au privilège blanc, au racisme structurel, à l’obsession islamophobe du port du voile, à la transphobie ou encore à l’appropriation culturelle. « Quand on ne peut plus coloniser les territoires, on colonise les cultures », affirme la franco-algérienne chercheuse en sociologie, passée de la Vendée à Sciences Po. À l’heure de l’extrême-droitisation du monde, elle s’appuie sur ses recherches et son propre vécu pour rappeler qu’il n’y a pas d’espace safe et qu’il est temps de s’interroger sur ce triptyque matérialiste composé de la classe, du sexe et de la race. En résistance, elle revendique les intersections de son identité et appelle à déconstruire l’idée que l’histoire serait une science objective. Sans jugement, elle nous invite toustes à repenser nos rapports sociaux quotidiens et à embrasser un réel travail de décolonisation de nos esprits. Tout en précisant avec justesse que la cause palestinienne est l’incarnation d’une lutte plus globale contre l’injustice, le racisme, le colonialisme, en solidarité avec tous les peuples opprimés. Un appel à l’unité face aux systèmes de domination.
Entretien en direct du Festival Off d’Avignon où son spectacle est sold out.

Cela fait huit ans que vous tournez Décolonisons le dancefloor, une conférence dansée. Pas fatiguée de sensibiliser et de réparer ?
À chaque fois que j’ai une date, je me dis que je vais encore répéter les mêmes trucs, que c’est suranné, que ça ne va plus faire sens, même si ça change de forme et qu’il y a plein de références actualisées. Mais le discours reste sensiblement le même. Et à chaque fois que je fais ce spectacle, il y a des réactions en chaîne, en boule de neige, en domino, pendant des mois, voire des années. Des gens qui me disent que c’est d’utilité publique, que c’est absolument nécessaire, que tout le monde devrait le voir. J’ai appris pleins de choses. Même les personnes qui connaissent déjà ces concepts-là me disent que l’articulation que je propose les fait repenser autrement. Cela rebat les cartes pour plein de personnes. Du coup, malgré la fatigue, je me dis qu’il y a encore un besoin à cet endroit-là. On dirait même que faire de la sensibilisation et de l’éducation est ma mission. Je crois le faire plutôt bien. J’aime travailler sur l’accessibilité. Donc, ça va. Je suis davantage fatiguée du fascisme que de devoir faire ce spectacle. »
Vingt-quatre ans après la loi Taubira qui, dans son deuxième article, rendait obligatoire l’enseignement de l’histoire de l’esclavage à l’école, en France métropolitaine et ultramarine, les manuels scolaires montrent encore des lacunes. N’avez-vous pas l’impression de faire le boulot de l’Education Nationale sur le plan notamment de la mémoire de la traite négrière et de la colonisation, ainsi que de la question LGBT ?
C’est spécifique de la France. C’est le pays des doubles standards. Le pays qui va se dire pays des droits de l’homme et des citoyens, des lumières et de l’universalisme. En vérité, c’est un pays profondément raciste, coloniale, islamophobe et négrophobe. C’est un niveau de jeu vidéo qu’il faut débloquer avec la France. Le verni universaliste de la France est super dommageable pour les damnés de la terre, les anciens colonisés et les marginalisés de façon générale. Donc, oui, je fais le travail de l’Education Nationale. Mais je le fais de façon drôle et divertissant. Je mêle ma sociologie, ma militance, ma danse. Une forme hybride. La France ne fait pas du tout le travail qu’elle prétend ou pense faire.
Pensiez-vous huit ans plus tard, que notre société serait autant divisée et clivée ? Qu’autant de discours de haine soient légitimés des plateaux de télévision au plus haut sommet de l’Etat ?
Moi, cela fait 15 ans que je suis antifasciste. Et je ne me serais jamais dit que j’aurais aussi peur de vivre aujourd’hui en Occident. Je n’ai jamais été aussi terrorisée. De voir ce qu’il se passe en Palestine. De par mes connaissances en sociologie et histoire, je vois ce qu’il se passe et le futur de ce qu’il va se passer, et je suis paniquée. Ce qu’il se passe en Palestine, c’est l’image de ce qu’il va se passer pour nous. Il y aura des répercussions et des conséquences sur l’ensemble du monde pendant minimum 40 ans. Le jour du cessez-le-feu, ce n’est pas le dernier jour du génocide palestinien. C’est le jour zéro des conséquences d’une telle atrocité qui est indicible. C’est lié à l’islamophobie, à la dévalorisation des vies arabes et noires en France et en Occident. Il y a la Palestine, la RD Congo, le Soudan. On parle de millions de personnes assassinées et maltraitées dont la vie n’a aucune valeur. Nous ne sommes pas du tout dans des rapports horizontaux en termes de valeurs d’humanité. Et cela peut avoir des conséquences sur l’Occident, qui est le responsable numéro 1 de cette dévalorisation des vies humaines. Je suis paniquée de ce qui peut arriver aux musulmans de France, aux arabes de France, aux femmes trans, aux noirs de France qui se font assassiner par la police tous les trois mois. C’est pourquoi je fais ce spectacle. J’ai besoin que les gens se réveillent. Si on ne se réveille pas maintenant, je ne sais pas quoi faire de plus. C’est un peu la panique.
On observe des mouvements féministes et lgbt s’ouvrir de plus en plus aux personnes racisées. Comment faire comprendre au plus grand nombre que la clé est la convergence des luttes ?
J’en ai fait un spectacle. La convergence des luttes, je l’ai compris quand je me suis rendu compte que les Black Panthers sont partis à Alger pour apprendre des moudjahidines algériens de la libération et de l’indépendance, pour s’organiser avec les défenseurs de la cause palestinienne dans une perspective panafricaniste. C’est ça la convergence des luttes. Après, bien sûr, tu ajoutes la verticalité queer et féministe qui est parfois plus complexe à naviguer et parfois pas tant que ça. Je dis que la Palestine, c’est le combat moral de l’humanité. C’est notre boussole. Car la Palestine nous rassemble, nous oblige à le faire. Les cartes de mes alliances politiques ont pas mal bougé ces dernières années. J’ai longtemps juré par le prisme de la verticalité queer, lgbt, radicale, décoloniale. En vérité, c’est la Palestine le combat moral. Il y a un vrai truc à comprendre dans l’enjeu de la décolonialité. Que ce soit la Palestine, la RD Congo, le Soudan, c’est conditionné avec les enjeux du grand capital, de l’impérialisme, de la suprématie blanche, du patriarcat, des lgtbphobies et des transphobies.
Qu’envisagez-vous pour la suite ?
J’en ai écrit un livre qui arrive, cette année ou pour 2026. J’ai également un nouveau spectacle en création. Un spectacle iconographique. Un solo de danse sur un film d’images d’archives coloniales et de médias contemporains sur la ligne arrêtée coloniale faite à la diaspora nord-africaine en France. Les hommes subissent la violence physique et les violences policières, et les femmes subissent l’exotisation, la fétichisation, le viol et la prostitution coloniale, et aujourd’hui l’obsession autour du port du hijab, l’islamophobie, et l’exotisation de la beurette et du dévoilement en fin de compte. C’est un spectacle où je ne parle pas. Ce qui est nouveau pour moi. J’espère qu’il tournera autant !
Recueilli par Florian Dacheux