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Jan / 18

Furcy, un film sur l’horreur du Code Noir

By / Florian Dacheux /

À la mort de sa mère, en 1817, l’esclave Joseph Madeleine Furcy découvre des documents qui pourraient faire de lui un homme libre. Avec l’aide d’un procureur abolitionniste, il se lance depuis l’île Bourbon (l’ancien nom de l’Ile de la Réunion) dans une bataille judiciaire pour la reconnaissance de ses droits. Il mettra 28 ans à faire reconnaître son statut d’homme libre. Inspiré du livre L’Affaire de l’esclave Furcy (Gallimard) de l’écrivain Mohammed Aïssaoui, le film d’Abd d’Al Malik tente de faire comprendre l’horreur du Code Noir et ses héritages dans la société d’aujourd’hui. Il y arrive en partie, malgré plusieurs arrangements, modifications et  maladresses.  

Furcy, un film sur l’horreur du Code Noir

Autant le dire d’emblée. Ne vous attendez pas à une merveille cinématographique. La réalisation se rapproche davantage d’un téléfilm. Cependant, l’œuvre d’Abd Al Malik a le mérite de placer de nombreux points pédagogiques utiles pour la transmission de l’histoire de l’esclavage et de la traite négrière. Notre histoire commune, comme on ne cesse de le rappeler depuis des années chez D’Ailleurs & D’Ici.

 

Premier point : l’image d’archives utilisée au tout début qui montre des esclaves entassés au fond de la cale d’un bateau, qui fait penser au Marie-Séraphique (que l’on retrouve au Musée d’histoire de Nantes où nos jeunes reporters d’Epinay-sur-Seine s’étaient rendus en avril 2024), navire négrier de traite atlantique de la fin du XVIIIᵉ siècle qui a effectué six expéditions de traite au départ de Nantes, pouvant embarquer plus de 350 captifs.

 

Nantes, premier port négrier français, le film la montre furtivement à l’écran, expliquant en quelques plans le trafic lucratif qui a fait la fortune de grandes familles locales. Et pour cause : plus demi-million d’esclaves ont été transportés par des armateurs nantais dans le cadre du commerce triangulaire (au moins 1 754 expéditions négrières recensées entre la fin du XVIIe siècle et 1830). Nantes fut également l’une des premières villes de France à assumer ce passé peu glorieux sur la voie publique, grâce aux associations locales telles que Anneaux de la Mémoire et Mémoire d’Outre Mer qui dès les années 1980 sollicitent la municipalité sur la mémoire de cette histoire. Jusqu’à l’inauguration du Mémorial de l’abolition de l’esclavage en 2012, sous Jean-Marc Ayrault (co-initiateur en 2019 de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage).

‘‘Des êtres meubles’’ qui peuvent être achetés ou vendus

Dans cet âpre combat judiciaire d’un esclave contre l’ordre colonial, le Code Noir est dressé à chaque instant tout au long du film. Par son article 44, il fait des esclaves ‘‘des êtres meubles’’ qui peuvent être achetés ou vendus.

 

En 2022, c’est la ville de Bordeaux qui réalisait un nouveau pas en faveur de la reconnaissance du passé négrier de la cité avec l’inauguration d’une plaque pédagogique, rue Colbert. Au cœur du quartier historique de Saint-Seurin, des panneaux évoquent le rôle joué par le ministre de Louis XIV à l’origine du Code Noir, dans la légalisation de l’esclavage. La plaque rappelle que le ministre de la Marine (1669-1683) engage la rédaction, pour les Antilles, du Code Noir relatif à l’administration et la légalisation de l’esclavage dans ces colonies, et régissant les relations maître-esclaves.

 

Lors du dernier procès à Paris, sur le sol français, le film montre l’avocat du planteur tout puissant Joseph Lory, évoquer le rétablissement de l’esclavage par Napoléon en 1802, revenant sur l’abolition décrétée en 1794 par la Révolution. Là encore, une partie historique que l’on n’enseigne pas assez à l’école dans la construction de cet empire colonial. Il faudra attendre 1848 pour que l’esclavage soit aboli. Suivirent les dégâts de la colonisation, de l’Algérie au Vietnam.

 

On y voit également par moment des scènes de racisme ordinaire qui renvoient directement aux discours extrémistes revendiquées par les suprémacistes blancs de notre société actuelle, sans parler de la banalisation en cours des idées d’extrême droite. Le film a également le mérite d’avoir un personnage jouant le nègre de maison, des esclaves au statut spécial utilisés par le système colonial pour briser toute tentative de solidarité entre les esclaves.

Une fois libre, Furcy s’enrichit ensuite comme pâtissier et achète lui-même deux esclaves. Le film ne le dit pas.

Gros bémol. Le film évite de trop insister sur le fait que Madeleine, sa mère, était née dans le comptoir français de Chandernagor en Inde. A Maurice, Furcy, qui était en réalité métisse, parvient à arracher son affranchissement en 1827… des autorités anglaises, ce qui permet à son avocat de disposer d’un argument de poids jusqu’à l’obtention de sa libération en décembre 1843 devant la Cour Royale de Paris, qui reconnaît par ailleurs qu’un esclave foulant le sol de la France métropolitaine (on préféra dire hexagonale aujourd’hui) est aussitôt affranchi.

 

Autres points essentiels que le film n’aborde pas ? Sa compagne Virginie n’était pas blanche, n’en déplaise à Ana Girardot, l’actrice qui joue son rôle. Une fois libre, Furcy s’enrichit ensuite comme pâtissier et achète lui-même deux esclaves. « Le souci est que le film soit présenté sur tous les plateaux comme une quête vers la libération des peuples esclavagisés alors que ce n’était pas la finalité du combat de Furcy », rappelle avec justesse sur ses réseaux sociaux Thomas Nalem, professeur des écoles à l’Ile de la Réunion. 

 

Enfin, Furcy est joué par Makita Samba, un acteur que les Réunionnais désigneraient comme kaf (noir africain). Le choix de Makita Samba, tout comme Rumain Duris, n’est pas anodin. Il faut bien pouvoir vendre le film. Alors on opte pour un acteur césarisé. Et tant pis s’ il ne colle pas vraiment au métisse qu’était Furcy. La couverture du roman de Mohammed Aïssaoui est pourtant bien explicite. « Le fait que Furcy soit joué par un homme noir alors qu’il était métis, ça pose une interrogation dans le sens où dans le cinéma de ces dernières années il y a eu de nombreux mouvements aux Etats-Unis sur les choix des acteurs : quand le personnage qui a existé et qui est réel est darkskin de laisser le rôle aux acteurs et actrices darkskin, idem pour les lightskin, affirme Zem-Zem du collectif afro féministe et panafricain Les Voix Eclairées. Peut-on trouver un acteur qui colle aux faits historiques et qui ait le talent ? Malgré celui de Makita Samba, il ne représente pas Furcy. Idem pour le personnage d’Ana Girardot. Dommage d’avoir fait ces choix-là. Cela aurait pu nous aider en tant que Français pour comprendre toute l’étendue du racisme. Sur le fait qu’à partir du moment où si tu n’étais pas Blanc à cette époque, sauf dans certains cas par exemple suite à des procès, tu es esclave, métissage ou pas. »

 

Bref. Beaucoup d’approximations. Mais ce film reste une œuvre nécessaire à l’heure où le Parlement français doit prochainement délibérer sur l’abrogation symbolique du Code Noir, qui n’a jamais été formellement votée depuis l’abolition de l’esclavage en 1848. A l’heure où bon nombre d’entre nous ont de trop grandes lacunes sur ces questions historiques devenues fractures, il ne faut cesser d’en parler avec apaisement, comme le stipule la loi Taubira (2001) qui, dans son deuxième article, rendait obligatoire l’enseignement de l’histoire de l’esclavage à l’école… Un outil pédagogique face au racisme systémique qui perdure.

 

 

Florian Dacheux

© Photos de Une : Unifrance – Fabien Coste et Duchili

Florian Dacheux