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Avr / 26

Entendre le racisme

By / Marc Cheb Sun /

Pour remédier aux séquelles transmises par un racisme décomplexé, allons sur les pas de la psychiatre Fatma Bouvet de la Maisonneuve qui part à la rencontre d’enseignants, de jeunes, de collectifs citoyens pour interroger le déni autour des conséquences psychiques du racisme en France.

RÉPARER NOS ÂMES

Entendre le racisme :

la croisade contre

Fatma Bouvet de la Maisonneuve, psychiatre

D’où vient-elle ? « Je suis psychiatre depuis 1995, et j’ai été interne en psychiatrie de 1991 à 1995. Deux années en Tunisie avant de rejoindre la France. J’avais d’abord hésité à me spécialiser en gynéco-obstétrique : les femmes n’étaient pas traitées avec l’égard qu’elles méritaient quant aux maladies gynécologiques, ou suite à une grossesse, ou pendant l’accouchement. J’avais l’idée de contribuer à réparer une injustice de traitement ou un manque de considération envers une personne en situation de domination. Et puis je me suis rendu compte que l’aspect “psychologie” m’intéressait particulièrement. Une lecture m’avait beaucoup marquée quand j’étais adolescente, c’est L’herbe bleue. Un livre de notre génération… Je n’avais pas du tout envie que cette jeune fille meure. Je me suis dit que s’il y avait quelque chose à faire, j’aimerais aller me promener – et apprendre – de ce côté de la psychologie. Mon chemin m’a conduite jusqu’à penser la question des addictions. Jusqu’à récemment, les addicts étaient traités comme des voyous, pas comme des patients. Quand je suis arrivée en France, j’ai commencé dans un petit service d’addictologie, parmi les premiers en France ; c’est désormais un centre de référence. Nous étions seulement deux permanents dans le service, l’addictologie était regardée comme une sous-spécialité. Les psys ne considéraient pas cette souffrance. Encore aujourd’hui, en France, si une personne arrive en état d’ivresse aux urgences, on la laisse dessoûler, on s’occupe de choses plus importantes. C’est une souffrance complètement négligée, où les personnes restent dans une situation d’urgence permanente. Je les ai écoutées. Et me suis ensuite focalisée sur un sujet très tabou : l’alcoolisme des femmes. »

Découvrir le racisme

« Je suis arrivée fraîche et moulue de l’hôpital psychiatrique de Tunis, où je ne voyais que des patients arabes. En fait, il y avait aussi beaucoup de patients arabes français dans mon premier service d’addictologie, mais pas seulement. En situation de crise, il n’y a plus de filtre, c’est un peu l’inconscient à ciel ouvert. J’ai été traitée de « sale Arabe » par certains patients dès les premiers mois. Cela dit, on sait que ça fait partie de la pathologie. Cela reste anecdotique. En addictologie, une patiente m’a dit : « J’ai commencé à boire parce que ma fille veut se marier avec un Arabe ». Elle ne voyait que le médecin en moi. Moi, je viens de là-bas, je ne me suis jamais posé la question de mon arabité. Je découvrais au fur et à mesure cette forme d’expression du racisme et j’en étais très étonnée. Quand on était là-bas, en Tunisie, on enviait les Arabes de France. J’ai surtout connu un racisme plus insidieux, paternaliste, ou bien du type « Vous n’avez pas l’air d’être arabe ». Alors, moi, lorsque j’entendais ça, je répondais : « Mais arabe, ce n’est pas une insulte ». Le fameux « mais avec vous, ce n’est pas pareil », c’est d’une violence inouïe. D’autres, des Français, m’attribuaient un potentiel antisémite, du fait de mes origines. Et combien de fois ai-je été la seule dans une assemblée à être présentée par mon prénom ! Des choses comme cela, il y en a eu beaucoup. Beaucoup. Mais je n’ai pas vu que ça ! En France, j’ai aussi rencontré des formes de solidarité que je n’avais jamais connues de l’autre côté de la Méditerranée, tellement d’intelligence, de beauté, de culture, de sens de la citoyenneté : toutes ces choses-là m’ont complètement saisie, et dès mon arrivée. Il n’en reste pas moins que, sur la question précise du racisme, c’est aussi cela que j’ai vu et ce que j’ai vécu. »

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Cet article, dans son intégralité, est publié dans notre livre Les Réparateurs, coordonné par Florian Dacheux, en librairie et sur toutes les plateformes en ligne.

Marc Cheb Sun