Déracinés de La Réunion : réparer les non-dits d’un traumatisme

Avr / 26

Déracinés de La Réunion : réparer les non-dits d’un traumatisme

By / Florian Dacheux /

Se reconstruire passe aussi par la révolte. Celle des déracinés de l’île de la Réunion, victimes d’un exil forcé entre les années 1960 et 1980. Des associations dénoncent la lenteur des réparations mémorielles et financières. Elles réclament justice pour ces familles encore marquées par le silence et la douleur.

RÉPARER NOS ÂMES

Déracinés de La Réunion :

la croisade contre

réparer les non-dits d'un traumatisme

C’était hier. Une histoire longtemps mise de côté, abandonnée aux marges. Un tabou qui dérange. De 1962 à 1984, plus de 2000 enfants réunionnais, généralement issus de classes pauvres, ont fait l’objet d’une migration forcée, à plus de 10 000 kilomètres de chez eux. Agissant sous la pression d’une administration néocoloniale française – affolée par la décroissance démographique de 83 départements de l’Hexagone touchés par l’exode rural – beaucoup de parents ont alors signé les autorisations exigées, convaincus que leurs enfants s’envoleraient pour un avenir meilleur avec un billet retour. La plupart n’ont jamais pu revoir leurs enfants. Une fracture terrible. « Je suis arrivé le 10 octobre 1966 à Guéret (Creuse) à l’âge de 13 ans, témoigne Jean-Charles Serdagne. J’étais venu dans l’optique de continuer mon certificat d’études pour devenir dessinateur industriel. Un mois après, on m’a placé dans une ferme comme esclave pendant trois ans, puis on m’a mis dans un garage où on me faisait balayer la piste et servir l’essence. Je ne pouvais pas apprendre le métier de mécanicien. J’ai fugué plusieurs fois jusqu’au jour où le foyer a compris que je ne pouvais pas rester chez des patrons qui me battaient. »

Postcolonial

Un témoignage saisissant qui confirme le sens du combat mené par la Fédération des Enfants Déracinés des DROM (FEDD) depuis sa création en 2015 à Quézac (Cantal) sous l’impulsion des associations Rasinn Anler, Couleur Piment Créole et Les Réunionnais de la Creuse, rejointes en 2019 par Rasine Kaf, puis en 2024 par Zamkèr, Ilégale Adoption Monde et Créol’Océan. En réunissant plusieurs collectifs sur l’île de la Réunion et dans l’Hexagone, la FEDD a pour ambition de se battre d’une seule voix, face aux sombres conséquences de cet exil forcé qui interroge la routine cynique du système postcolonial français. Brutal et violent. « C’est pourquoi on parle de l’affaire des enfants dits de la Creuse, c’est une affaire d’État, affirme Marie-Germaine Périgogne, porte-parole de la FEDD. Pour ma part, j’ai été exilée à l’âge de 3 ans avec toute ma fratrie. Quand nous sommes arrivés à Guéret en 1966, nous avons tous été séparés. Je me suis retrouvée dans une famille d’accueil où j’ai été maltraitée pendant quatre ans. Puis j’ai été adoptée à l’âge de 7 ans, enfin par une famille aimante. J’ai vécu des années de mensonge. La couleur de ma peau, mes cheveux frisés, tout me posait question. Avec mes frères et sœurs, nous nous croisions dans Guéret sans ne rien savoir de nos liens familiaux. Ce n’est qu’à l’âge de 16 ans que j’ai découvert mon adoption et toute l’histoire avec. Ça a été un choc terrible. J’ai alors décidé de retrouver ma famille. C’était un moment intense. J’avais des questionnements depuis des années, sur mes parents qui n’étaient pas mes parents, sur mon autre nom, mon autre prénom, mon autre lieu de naissance ». Marie-Germaine Périgogne a vécu sous une fausse identité jusqu’en septembre 2024. Valérie Andanson a 16 ans quand elle découvre dans une armoire de sa maison d’adoption de La Brionne (Creuse) un document prouvant qu’elle s’appelle Marie-Germaine Périgogne, née à Bois de Nèfles Saint-Paul à La Réunion. « La particularité, c’est qu’à l’époque, la DDASS payait chèrement les familles d’accueil, ça faisait un complément de salaire non négligeable, tout avait été préparé minutieusement », révèle Simon A-Poi, arrivé, lui, à Guéret à l’âge de 12 ans, un matin pluvieux de septembre 1966.

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Cet article, dans son intégralité, est publié dans notre livre Les Réparateurs, coordonné par Florian Dacheux, en librairie et sur toutes les plateformes en ligne.

Florian Dacheux