Nous vous attendons le 19 janvier à l’institut des Cultures d’islam

Déc / 30

Nous vous attendons le 19 janvier à l’institut des Cultures d’islam

By / akim /

Vendredi 19 janvier à 19 heures, à l’Institut des Cultures d’Islam.

Gratuit sur réservation : accueil@institut-cultures-islam.org

Deux petits vieux qui mettent en péril le peu de temps bien gagné qu’il leur reste… Pourquoi risquer sa vie en allant se trimballer dans les airs ? Yacine observe chaque passager, dernier instant avant l’apothéose. Personne ne peut tout prévoir… Alors Yacine détourne le regard. Mektoub !

À la rencontre de la littérature, de la musique et du street art, l’ICI vous invite à un événement hors norme. Avec pour toile de fond les projections des œuvres de Shoof, street-artist qui se réapproprie la calligraphie traditionnelle, les photos de Théo Birambeau, accompagné de DJ Junkaz Lou, Marc Cheb Sun propose une lecture performée de sa nouvelle, intitulée Yacine day by day. Ce récit profondément actuel évoque les angoisses liées à la montée du terrorisme, et invite à déconstruire les préjugés portés sur les musulmans en Europe.”

Institut des Cultures d’Islam 56 rue Stephenson, 75018 Paris.

Sur Facebook: https://www.facebook.com/events/493118857754191/

 

Yacine observe le visage de cette femme assez loin de lui, un visage rieur, insouciant, à l’abri des sorts funestes du destin.

Elle a dans les trente ans, porte une robe bleue, elle ne devine rien, bien sûr, ne pressent rien de ce que Yacine sait. Légère, radieuse, ouverte à la vie. Elle apostrophe son compagnon, un type grand, un peu maigre, lui tend un passeport et une carte d’embarquement. Copie de Ray Ban accrochée à son T-shirt orange vif, un homme arrive à fond de train, il bouscule la femme sans ménagement en traînant sa valise. Il a quarante ans au moins, cinquante en fait, et s’excuse à peine. Elle, elle ne bronche pas, elle s’en tape. Elle est heureuse. C’est comme ça aujourd’hui, rien ne peut la détourner de son bonheur.

Les yeux de Yacine torpillent chaque passager avec la précision indécente d’une caméra infrarouge. L’autre femme à côté, là, un bébé dans les bras… Le bébé dort. Un deuxième lardon tire sur la robe de sa mère et bave sur le sol qui vient d’être astiqué. Ça saute aux yeux, pourtant, vu comme il brille, que le sol a été nettoyé avec amour par une sans-papiers au lever du jour. La femme semble exaspérée.

« Si tu le réveilles, tu vas voir…»

Yacine n’entend pas distinctement la menace, mais pas besoin d’être diplômé de la CIA pour en capter le message. Le lardon n’en a rien à cirer, il tire de plus belle, d’un coup lâche la robe et se casse la gueule. « Toi, mon gars…», se marre Yacine. Maintenant le gamin pleure ; l’autre, le bébé, se réveille, la femme du coup lui fout une – petite – claque sur la tête, la tête du grand en fait, le grand qui en rajoute une dose de décibels, révélant un potentiel pour le bel canto plutôt impressionnant. Les gens s’écartent discrètement, l’air de rien. Miracle œcuménique, tous prient à l’unisson

pour ne pas être placés aux côtés de la famille infernale.

Parmi ceux qui se rabattent stratégiquement sur leur gauche, il y a ces deux petits vieux que Yacine suit d’un œil attentif. Ils se tiennent par la main pour être sûrs de ne pas se perdre, comme un de ces couples d’oiseaux qu’on appelle « inséparables » et qu’on aurait largués au milieu de la foire du Trône. Pourquoi, arrivés à cet âge canonique, après avoir gagné tant de batailles existentielles, pourquoi risquer sa vie en allant se trimballer dans les airs ? se demande Yacine. Un instant, la question le déstabilise. Un doute. Le vieux propose à sa femme de s’asseoir en attendant le signal d’embarquement. Il y a beaucoup de tendresse dans son regard, de délicatesse dans ses gestes.

C’est con, quand même, pense Yacine qui les observe sans relâche, et une tristesse l’envahit sans crier gare. Une tristesse qui le submerge comme une vague déchaînée, prémices d’un tsunami mental, et il ne peut rien contre ça.

« Le tragique, c’est l’irrémédiable », avait glissé – cinq ans plus tôt – Mme Cotis, la prof de français, en apprenant le décès de la Mama de Yacine. Lui venait de fêter ses quinze ans. À l’époque, ces mots-là avaient fortement résonné.

« Le tragique, c’est l’irrémédiable », oui, et ces mots resurgissent devant cette banale scène d’aéroport. Deux petits vieux qui mettent en péril le peu de temps bien gagné qu’il leur reste à vivre… Alors Yacine détourne le regard.

 

Louisette tente d’allumer l’ordinateur qui s’entête à rester muet. Pas de mot de passe, pas d’écran. Du coup, la rouquine se rabat sur sa propre machine et cherche en ligne comment déverrouiller le PC de son frangin. Rien ne lui résiste, à Louisette. Rien… sauf ce satané ordi ! Ni une ni deux, Louisette fonce chez Sandrine, la hackeuse du quartier. On raconte que même la Corée du Sud l’aurait approchée pour réclamer ses services. Ou celle du Nord, elle ne sait plus.

Mais Sandrine est de mauvais poil. Pas envie de bosser. Elle vient de larguer son mec et ça lui laisse un drôle de parfum d’amertume, une sensation qui ne passe pas, y a rien à en tirer aujourd’hui.

« Tu pourrais faire un effort !

– Ça vient ou ça vient pas, c’est comme pour les médiums, on ne peut pas forcer la chose.

– Combien ?

– Quoi, combien ?

– Combien ?

– Cinq cents euros. »

Louisette connaît Sandrine sur le bout des doigts, elle sait bien que le prix n’est pas négociable. Et qu’il lui reste très peu de temps. À l’heure qu’il est, si elle a bien calculé, son frangin doit déjà être en salle d’embarquement. Et elle a bien calculé : dans sept heures et cinquante minutes très exactement, Mathieu franchira le seuil de la porte. Rentré au bercail. Alors, il sera trop tard pour découvrir la vérité. Pas de temps à perdre pour forcer cette machine du diable. Après, il lui faudra encore fouiller ses entrailles.

« Bouge pas, je reviens dans deux heures avec la thune. »

Difficile de savoir comment Louisette réussit à trouver ces fameux cinq cents euros, et ce en moins de deux heures. Mais ce qui est sûr, c’est que cent quatorze minutes plus tard, la rouquine se repointe chez Sandrine, la « Queen du hack », qui, à ce moment précis, vient d’identifier une ressource inattendue pour renvoyer son ex aux abîmes, argument irréfutable et sans appel qui tient en seulement trois mots : « C’est la vie ! »

Lorsqu’il entre dans l’avion, Yacine sent l’air se resserrer autour de lui. Plus moyen de reculer. Il y est, il y est ! Il repense à sa mère qui lui a tellement donné avant de disparaître. À son père qui compte très fort sur son avenir, à sa sœur qui a tant sacrifié pour lui. Les battements du cœur s’accélèrent. Boum boum boum boum. Yacine murmure la Shaada, la profession de foi, tout en gagnant son siège. L’hôtesse ne semble pas remarquer son stress. Tant mieux, plus il passe inaperçu, mieux c’est. Damned ! Voilà les deux petits vieux qui s’assoient juste à côté de lui, toujours aussi attentionnés l’un avec l’autre (« Tu as bien mis ta ceinture ? »). Un signe du sort. L’avion se remplit lentement : à tous les coups, il sera plein à craquer. Plein à craquer, l’expression pourrait faire sourire en d’autres circonstances. Yacine ne se détend pas pour autant. Mâchoire et dentition crispées, les muscles et la nuque sont raides. Le gamin, le grand frère du bébé, se précipite en menaçant l’hôtesse d’un pistolet à eau, et ça amuse très moyennement la jeune femme à lèvres rouges et uniforme bleu qui s’efforce, tant bien que mal, de rester aimable. Yacine se sent suffoquer, il voit les inséparables s’accrocher au siège. Il voudrait leur dire d’économiser leurs forces tant qu’on est à terre. Que le pire reste à venir. Mais il se tait. Il ne dit rien. Il faut seulement attendre. Attendre encore. Le décollage ne saurait tarder.

VOUS VOULEZ EN SAVOIR PLUS ? RDV le 19 janvier à 19 heures ! 

Institut des Cultures d’Islam 56 rue Stephenson, 75018 Paris.

Gratuit sur réservation : accueil@institut-cultures-islam.org

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