Mai / 03

Antisémitisme et négrophobie, parallèles en eaux internationales

By / Marc Cheb Sun /

Antisémitisme et négrophobie, parallèles en eaux internationales

Lors d’une rencontre le mardi 24 mars, dans le cadre de la semaine de lutte contre toutes les différentes formes de racismes et de discriminations, la DILCRAH (Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT) a souhaité contextualiser historiquement les similitudes entre la perception du « Juif » et celle du « Noir », comme illustrations de la figure de l’étranger. En présence de la sociologue Eva Illouz, de la directrice de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage Aïssata Seck, de l’historien Pascal Blanchard et de l’écrivaine Tania de Montaigne.

 

La conférence commence par l’évocation de la figure mythique du « juif errant » : « Elle nous vient principalement de l’interdiction par L’Europe chrétienne faite aux populations juives de posséder des terres, leur interdisant donc de s’enraciner quelque part », indique Eva Illouz. Cela favorisera les juifs à commercer de façon transfrontalière, renforçant davantage encore le mythe du « juif errant ». La sociologue poursuit : « À partir du début du XIXème siècle et de la révolution industrielle, une partie des populations juives pauvres s’assimilent à la classe ouvrière dans certains pays, tandis qu’une autre partie atteint les rangs de la bourgeoisie et commencent à partager les codes de la grande bourgeoisie occidentale ». Ce paradoxe de classes, au sein d’une tradition existentielle commune, favorisera l’émergence d’une confusion et d’une défiance sur l’identité du juif, perçu comme figure de l’étranger. L’historien Pascal Blanchard rappelle que jusqu’à l’avènement de la Révolution Française, « la notion de frontière et « d’être français » n’est pas perçue comme quelque chose de déterminant ». C’est à partir de la Révolution que la signification d’appartenance à une forme d’identité française peut être perçue comme un point de départ.

Au XIXème siècle), prennent forme les théories sur la hiérarchisation des races ; la colonisation, renforçant la figure de l’étranger. La question des indigènes en est un parfait exemple : elle vient bouleverser toutes les notions de droit, notamment en France où la citoyenneté repose sur le droit du sol ; le droit colonial ne permet, lui, pas d’acquérir la nationalité en tant que population colonisée. « L’histoire juridique française repose sur des siècles de stéréotypes racistes issus du haut moyen-âge », note l’historien. Aissata Seck indique que la Fondation pour la mémoire de l’esclavage « a pour objectif premier d’inscrire l’histoire de l’esclavage colonial comme un des faits majeurs de l’histoire de la société française. » Ainsi, concernant les débats sur les dernières élections municipales, elle invoque l’importance de percevoir l’arrivée de nouveaux maires issus de l’immigration, non comme une grande victoire, mais comme quelque chose de simplement normal.

« Il y a des choses qui ne se digèrent pas, notre travail consiste à admettre que cette histoire violente de l’esclavage, de la colonisation et de l’antisémitisme fait partie de ce qui nous constitue », indique Tania de Montaigne. « La figure du « hors-sol », de l’étranger, poursuit-elle, est intéressante car elle évoque quelqu’un qui n’est pas de ce monde, on cherche à cultiver cette étrangeté et à y réduire certaines populations». L’écrivaine insiste sur la question de « hors-sol » et de l’ancrage dans un espace : « Il est intéressant de voir comment est abordée la question du pur, de l’impur, de la souche (référence à l’expression « Français de souche ») et de gens vécus comme suspendus en l’air ».

La conférence aborde ensuite la question des nationalismes naissants au XIXème siècle, venant, plus encore, bouleverser les questions d’identités. Eva Illouz explique en quoi les nationalismes ethniques, issus d’une certaine forme de chrétienté occidentale, se retrouvent en inadéquation avec le cosmopolitisme juif. Elle prend l’exemple de Drumont « qui voit les juifs comme des parasites se nourrissant du corps social », où se joue à nouveau la question de l’appartenance (et de la non-appartenance) à la terre. « Le fait que le juif, poursuit-elle, soit émancipé va introduire une inquiétude dans l’imaginaire occidental. Il devient une source du mal car, à la fois, il « nous » ressemble, tout en étant fondamentalement différent. On commence alors à douter de la loyauté des juifs, qui chercheraient à ressembler au Français afin de fracturer la société de l’intérieur ». L’émergence du sionisme – et d’une possible loyauté extra-nationale- renforcera l’idée de « l’ennemi de l’intérieur », Le juif devient suspect de trahison. Aissata Seck fait un parallèle avec les tirailleurs qui ont participé à libérer la France : « Ne sont-ils pas des Français comme les autres ?. Nous nous devons de rendre transparente la déshumanisation issue des processus esclavagistes et coloniaux ». Elle montre en quoi il existe une spécificité des Noirs des Outre-mer, traversés par une contradiction propre à la France : « renvoyées à une forme d’altérité persistante, ils appartiennent à la communauté française sans être vraiment français. Il y a une forme de racisme sous-jacent, qui invisibilise, relègue à la marge avec un caractère fondamentalement exclusif au sein de la culture républicaine française ». Elle poursuit : « Le travail mémoriel ne consiste pas seulement à réparer et à interpréter mais également à transformer le devenir de la société française ».

Un détour est fait vers le mouvement des droits civiques aux Etats-Unis, au début du XXème siècle, : utile pour percevoir une convergence entre les communautés juive et noire. « Alors qu’un racisme très fort alimente la société américaine, poursuit Eva Illouz, les émigrants juifs issus de l’Europe de l’Est, politisés par le marxisme, trouvent un point de ralliement avec les revendications de la communauté noire, issues notamment de la théologie de la libération née dans les champs au milieu de l’esclavage ». Cette alliance s’effritera par la suite, du fait de l’accès des juifs à la classe moyenne tandis que la communauté noire, encore marquées par les traces de l’esclavage, reste longtemps pauvre et dépossédée.

À la suite de la tragédie du génocide pendant la seconde guerre mondiale, les juifs seront de fait blanchis à partir des années 60, ils se redéfinissent déjà comme blancs après le nazisme.

« Il y a différentes formes de racismes, explique Pascal Blanchard. Le fantasme du « grand remplacement » renvoie à la peur de l’envahisseur, accompagnée d’une crispation, voire de la conviction d’une perte d’identité. Aux Etats-Unis, le vote Trump est, avant tout, un vote blanc. En France, il existe un très vieux racialisme qui remonte au sentiment de perdre la culture des racines, quelque chose qui ferait la spécificité de la culture française ».

Les échanges avec le public ont mis en exergue le fait que les enseignants étaient mal armés sur le sujet de l’antiracisme. La solution passe à la fois par un changement sur les questions coloniales et postcoloniales dans les manuels scolaires, et par un développement de l’éducation populaire hors de l’école. Ce qui est loin d’être simple. Autre idée développée lors du débat : cesser d’attendre des gens d’être «hors du commun». « Il s’agit aussi de savoir accepter la banalité humaine, d’être juste des êtres humains, de vivre avec dignité », insiste Tania De Montaigne.

Comment les similitudes entre la figure du juif et du noir comme étranger tout au long de l’histoire peuvent-ils alors permettre de développer une stratégie de lutte antiraciste efficace et cohérente ? Aux Etats-Unis, au-delà de la différence de classe, on comprend qu’une partie de la très diverse communauté juive se désolidarise de la communauté noire, dès lors qu’une partie de celle-ci se solidarise avec la cause palestinienne (ce que font par ailleurs aussi bon nombre de juifs).

En France, où malgré les disparités de classes, la communauté juive est désormais intégrée, tandis que beaucoup de Noirs restent victimes des mécanismes exclusifs issus de la période coloniale et esclavagiste. Par ailleurs, le dernier rapport de la CNCDH, paru le jeudi 26 mars 20026, nous alerte sur un manquement : pour elle, « le bilan d’évaluation du Plan national de lutte contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations liées à l’origine est très décevant (…) Il y a une défaillance dans la mise en œuvre concrète de mesures, un échec de la gouvernance mise en place et un abandon de mesures entières du Plan sans information du Comité de suivi. La CNCDH souligne que depuis l’augmentation des actes antisémites, après le 7 octobre 2023, l’enjeu et le contexte exigeaient des ministères une mise en œuvre effective du Plan. (…) (voir l’ensemble du rapport ici : https://www.cncdh.fr/actualite/evaluation-du-plan-de-lutte-contre-le-racisme-et-lantisemitisme-2023-2026-un-bilan-tres).

Cette conférence nous apprend que la question de l’appartenance au « sol » ne doit pas se réduire à une appartenance à tel ou tel espace, en fonction de quelconques appartenances culturelles. Ce que l’histoire des juifs et des noirs, dans leur hétérogénéité, nous apprend, c’est l’importance de la capacité à savoir dépasser les logiques de frontière dans une perspective d’ancrage à une « terre originaire », à savoir simplement un sol où chaque pied puisse prendre racine.

Ekim Deger

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